Introduction

La berceuse de Brahms, ou Wiegenlied (op. 49, n° 4), est l'une des mélodies les plus universellement reconnues au monde. Cet article explore l'histoire de cette œuvre emblématique, son contexte de création, ses particularités musicales, et son impact culturel durable. Nous plongerons également dans l'analyse de l'Intermezzo en si mineur op.119 de Brahms, une pièce mélancolique qui a inspiré de nouvelles interprétations contemporaines.

Genèse de la Berceuse : Une Histoire d'Amour Inachevée

L'histoire de la composition de la berceuse de Brahms est aussi captivante que l'œuvre elle-même. Brahms, un homme épris de liberté qui ne s'est jamais marié ni eu d'enfants, a vécu plusieurs histoires d'amour, souvent avec des femmes déjà engagées. L'une de ces relations, bien qu'inachevée, a été la source d'inspiration de cette mélodie immortelle.

Rencontre avec Bertha Porubsky

Alors qu'il dirigeait le chœur de femmes de Hambourg (Hamburger Frauenchor), Brahms rencontra Bertha Porubsky, une jeune femme de dix-sept ans. Une correspondance s'ensuivit, révélant l'évolution de leur relation. Dans sa première lettre, datée du 9 octobre 1859, Brahms évoque Bertha comme une « amie vénérée et chère ». Leur amour commun pour la musique et les expériences partagées ont naturellement conduit à une romance.

Au cours de leur relation, Bertha chanta une chanson d’amour autrichienne populaire, S’is Anderscht, que Brahms n’oublia jamais. Cependant, leur relation se refroidit et Brahms cessa soudainement de lui écrire. Bertha retourna à Vienne et épousa Arthur Faber en 1863. Malgré leur passé, Brahms resta ami avec Bertha et Arthur jusqu’à la fin de sa vie, passant de nombreux réveillons de Noël avec eux.

L'Inspiration

À la naissance du deuxième enfant de Bertha, Brahms composa sa célèbre berceuse pour commémorer l’événement. Pendant qu’il l’écrivait, il s’est tourné vers la vieille chanson d’amour que Bertha lui avait chantée un jour et l’a utilisée comme contre-mélodie dans l’accompagnement au piano. Dans une lettre datée d’août 1868, Brahms écrit au couple : « Frau Bertha verra tout de suite que j’ai composé hier le chant du berceau spécialement pour votre petit ; elle trouvera aussi tout à fait approprié, comme moi, que pendant qu’elle endort Hans, son mari lui chante et lui murmure une chanson d’amour. » Brahms demanda également à Bertha de lui envoyer la musique et les paroles de la chanson, admettant que depuis les années où il l’avait entendue chanter, « elle ne bourdonne dans [s]on oreille que de façon approximative ».

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Analyse Musicale de la Berceuse

La berceuse de Brahms est d'une simplicité apparente. Une phrase mélodique simple se déplace pas à pas entre les notes adjacentes de la gamme, sans dissonance ni tension inattendue. Le rythme doux du 6/8 imite le bercement d’un berceau, créant un sentiment de chaleur et de sécurité. Un changement subtil dans l’harmonie lente et équilibrée évite l’ennui. La mélodie, identique pour chacune des strophes, est composée de deux phrases, elles-mêmes composées de deux parties. En musique, on compare cette structure classique de la phrase à un jeu de questions-réponses.

L’accompagnement du piano est subtil et délicat, et les accords syncopés de la main droite apportent le balancement propice au bercement.

La première strophe est un texte extrait d’un recueil publié entre 1805 et 1808 : Des Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant), il regroupe près de mille chants populaires allemands, dont certains remontent au Moyen Âge.

Guten Abend, gut’ Nacht, mit Rosen bedacht,

mit Näglein besteckt, schlupf′ unter die Deck !

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Guten Abend, gut’ Nacht, von Englein bewacht,

die zeigen im Traum dir Christkindleins Baum.

(Bonsoir, bonne nuit, veillé par des roses

couvert de clous de girofle, glisse sous l’édredon !

Bonsoir, bonne nuit, par des anges gardés,

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qui montrent dans le rêve l'arbre de l'enfant Jésus.)

Impact et Héritage de la Berceuse

La Wiegenlied connut un succès immédiat auprès du public. Au cours des années qui ont suivi sa composition, elle a été arrangée sous différentes formes pour presque tous les instruments imaginables, du piano à l’orchestre de concert. Non seulement sa popularité est indéniable, mais les avantages qu’elle procure à l’enfant qui l’écoute le sont tout autant. Il a été scientifiquement prouvé qu’exposer les enfants à des berceuses améliore le développement cognitif, la créativité et l’expression émotionnelle du jeune cerveau en développement. Des études ont montré que les mères qui chantent à leur bébé améliorent leur développement.

Quiconque a déjà sacrifié une histoire d’amour pour poursuivre une carrière sait que, même dans les cas les plus réussis, la décision n’est jamais tout à fait agréable. À la fin de sa vie, Brahms regrettait de ne pas s’être marié et de ne pas avoir eu d’enfants. Dans sa Berceuse, on entend non seulement la douceur de la musique, mais aussi la nostalgie de ce qu’il n’a jamais eu.

L'Intermezzo en si mineur op. 119 : Une Berceuse de la Souffrance

Composé à l’été 1893, l'Intermezzo en si mineur op.119 est une petite pièce mélancolique. Pour Clara Schumann, ces notes qui tombent comme une pluie fine « sont une merveilleuse pièce en si mineur, doucement triste en dépit de ses dissonances. » Des dissonances créées par les notes tenues de la mélodie à la main droite et qu’il ne faut en aucun cas chercher à gommer. Pour Brahms, cette pièce qu’il faut jouer très lentement évoque un carillon mystérieux et triste. L’Intermezzo en si mineur est même selon ses propres mots « la berceuse de sa souffrance ». Composé sur les rives de la cité thermale de Bad-Ischl en Autriche par un Johannes Brahms âgé de 60 ans, cet Intermezzo, cet intermède musical est la dernière pièce mélancolique qu’il compose pour le piano, son instrument fétiche.

Réinterprétations Contemporaines : "Phonographies Volume 2"

L’Intermezzo en si mineur est au cœur du disque Phonographies volume 2. Un projet qui propose à un pianiste, un arrangeur et un producteur de musique électronique de nous faire entendre trois visions de l’Intermezzo. Tout commence par une lecture à la lettre de la partition originale interprétée par le musicien classique Joël Soichez sur un pianino Pleyel de 1839.

Puis, on assiste lors du passage de la première à la deuxième piste à un fondu enchaîné qui nous conduit vers un nouveau rivage. Le piano se met à bredouiller, il se répète. La dernière note de l’Intermezzo est altérée, jouée en écho et ouvre finalement un nouveau monde imaginé par les orchestrateurs Jérémie Arcache et Léonardo Ortega. Un duo réuni sous le nom de Code.

L’Intermezzo disparait puis réapparait sous un nouveau jour orchestral fait de cordes, bientôt de clarinette, de flûtes, de basson et de cuivres. Des nouvelles harmonies, des accords et des rythmes neufs, des variations mélodiques issues de la partition de Brahms. Puis, le DJ Canblaster achève ce triptyque musical par un troisième regard porté sur l’œuvre de Brahms. Les instruments classiques dialoguent désormais avec les timbres des machines, les percussions acoustiques se mêlent aux boucles rythmiques jouées par des ordinateurs, les contrebasses et les violoncelles se sont changés en vague synthétiques.

Ces réinterprétations orchestrales et électroniques nous rappellent que 130 ans après sa composition, l’Intermezzo de Brahms a beau être joué tel quel ou métamorphosé radicalement, il n’en perd pas pour autant sa force expressive ou son actualité ce qui est le propre des chefs-d’œuvre classiques.

Brahms : Un Compositeur Complexe et Attachant

Né en 1833 à Hambourg, Brahms était un homme épris de liberté. Toujours amoureux sans ne s’être jamais marié, il parvenait peu à se stabiliser. Ami dévoué et fidèle, il était avant tout un être qui vivait avec passion. La sueur et les larmes étaient de rigueur lorsqu’il se mettait à composer, processus ponctué par ses promenades quotidiennes.

Brahms et les Schumann

C’est en 1853 qu’il rencontre pour la première fois le couple Schumann dont il deviendra instantanément indissociable. Quelques mois après leur rencontre, Robert Schumann est interné. Brahms se consacrera corps et âme à aider la famille de son ami jusqu’à son décès en 1856. Parrain de leur fils Félix, il est intimement lié à Clara Schumann qu’il « aime à en mourir ». Elle contribua grandement à faire connaître sa musique grâce aux récitals qu’elle donnait à travers l’Europe.

Un Regard vers le Passé

Brahms s’est beaucoup intéressé à la musique de ses illustres prédécesseurs qui étaient tombés peu à peu dans l’oubli. Il n’hésite pas à citer certaines de leurs œuvres ou s’en sert comme support pour composer, comme pour ses Variations sur un thème d’Haendel pour piano. Il lui a longtemps été reproché une trop grande absence de nouveauté contrairement à son rival Wagner, qui ira jusqu’à qualifier sa musique de « simple remplissage de formes ».

Double-Brahms

Quand on évoque Brahms, deux facettes de sa personnalité surgissent. La première est celle d’un homme âgé, barbu, bourru et doté d’un certain embonpoint au « frigide tempérament de protestant à sang froid » comme le décrit Bruckner. Or, jusqu’à la cinquantaine, il était connu pour sa beauté et son magnétisme qui ne laissaient personne indifférent. Rasé de près, les cheveux blonds rejetés en arrière, des yeux bleus et un humour ravageur font son succès. A la suite d’un dîner, il aurait déclaré en quittant l’assemblée : « Si parmi les personnes présentes, il en est une que j’ai oublié d'insulter, je lui de­mande de bien vouloir me pardonner » !

Un Grand Enfant

Si son apparence juvénile s’est dissipée dans le dernier tiers de sa vie, Brahms conserve éternellement son âme d’enfant. Il appréciait toujours un tour de manège et était passionné par les soldats de plomb. Sans enfant, il comble ce manque en s’occupant de ceux de son entourage et ne perdait jamais une occasion de jouer avec eux.

Toutes les Femmes de sa Vie

Agathe, Alicia, Bertha, Elisabeth, Ethel, Florence, Hermine, Julie, Louise… « Ce serait aussi difficile pour moi d'écrire un opéra que de me marier ». Lucide (il ne fera ni l’un ni l’autre), Brahms connut de nombreuses femmes au cours de sa vie. Il s'engagea à deux reprises, mais les fiançailles furent rapidement rompues par sa peur de l’engagement. Malgré ces amours, son cœur ne fut véritablement dévoué qu’à Clara Schumann jusqu’à la fin de ses jours.

Complexe d’Œdipe ou Coïncidences ?

Au décès de sa mère en 1865, Brahms aurait déclaré « Je n’ai plus de mère, il faut que je me marie ». A défaut d’une épouse, Brahms eut Clara Schumann. De quatorze ans son aînée, cet écart n’est pas sans rappeler les dix-sept ans qui séparent la mère du compositeur de son jeune époux. Toutes deux trépassèrent à soixante-seize ans. Brahms succombera, comme son père, d’un cancer du foie quelques mois après le décès de la « seule personne qu[‘il a] vraiment aimée ».

Plus Cigale que Fourmi

Brahms est un homme qui fait preuve d’une grande générosité envers ses proches. L’argent a peu d’importance pour lui et il ne souhaite pas connaître le montant de sa fortune. Il donne ses premiers droits d’auteurs à ses parents, et n’hésite pas à donner de l’argent à son entourage. Il écrit dans une lettre destinée à son ami Dvorak « Je n’ai pas d’enfant, je n’ai aucun souci de famille, veuillez donc considérer ma fortune comme la vôtre ».

Un Esprit Sain dans un Corps (Presque) Sain

Appréciant la bonne chère et le bon vin, grand amateur de cigare et de café, le compositeur est doté d’une grande vivacité physique et d’une santé de fer. Il lui arrivait de plonger très tôt le matin dans le lac Starnberg, et était capable de marcher des heures durant, épuisant son entourage. L’esprit vif, il pouvait discuter de tout ce qui l’entourait. De la vie quotidienne aux phonographes, tous les sujets sont dignes d’intérêt et susceptibles d’être l'objet de profondes conversations.

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