Introduction

La berceuse basque, plus qu'une simple mélodie, est un pan entier de la culture et de l'histoire du Pays Basque. Transmise de génération en génération, elle berce les enfants et raconte l'âme d'un peuple. Cet article explore les origines, l'histoire et les particularités de cette tradition musicale, en s'appuyant sur des exemples concrets comme Aurtxo Seaskan et d'autres chants emblématiques.

Les Racines Profondes de la Musique Basque

L'histoire de la musique basque remonte à des temps immémoriaux. Des découvertes archéologiques, comme la flûte préhistorique d'Isturitz datant d'environ 20 000 ans avant notre ère et la corne d'Atxeta vieille de 8 000 ans, témoignent d'une culture musicale très ancienne. Ces instruments suggèrent une tradition vocale autochtone qui a évolué au fil des siècles.

Strabon, géographe grec de l'époque romaine, décrit les Vascons "dansant au son de la flûte et guidant la danse avec une trompette". Cette description, rapprochée par l'anthropologue Julio Caro Baroja de la "danse à boire" (edate dantza) encore pratiquée aujourd'hui, confirme l'existence d'une musique basque dès cette époque.

Au Moyen Âge, l'influence du christianisme et l'introduction du chant grégorien ont profondément marqué la musique basque. Bien que d'abord réticents, les Basques ont progressivement intégré les structures et les mélodies grégoriennes, tout en conservant leur propre identité musicale.

L'Émergence de la Polyphonie et de la Chanson Populaire

À partir du XVe siècle, la laïcisation de la musique d'église a favorisé l'essor du chant polyphonique. Des compositeurs comme Joanes de Antxieta et Gonzalo Martinez de Bizkargi ont joué un rôle majeur dans le développement de la musique "savante" basque.

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La chanson populaire, quant à elle, a toujours été un élément essentiel de la poésie basque. Cependant, l'absence d'archives écrites a longtemps limité notre connaissance de cette tradition. C'est au XIXe siècle, avec le mouvement des "Lumières basques", que des lettrés comme Juan Ignacio de Iztueta ont commencé à collecter et à étudier les chants populaires. Son ouvrage Euscaldun Anciña Anciñaco (1826), l'un des premiers recueils de chants avec notation musicale en Europe, marque le début d'une dynamique de valorisation de la tradition orale basque.

La Berceuse Basque : Un Poème Musical pour l'Enfance

La berceuse basque, premier poème de l’enfant, est un chant doux et mélodieux destiné à apaiser et endormir les bébés. Sa fonction première est de bercer, de créer un cocon sonore sécurisant pour l'enfant. La mélodie, chantée à mi-voix, se caractérise par un nombre restreint de notes et des intervalles faciles à reproduire par la voix.

Comme le souligne Vinson dans Pays basque, une berceuse basque typique exprime le désir de sommeil partagé entre l'enfant et celui qui le berce : « Pauvre enfant, dodo et dodo ! Il y a une bonne envie de dormir : vous d’abord et moi ensuite, tous deux nous ferons dodo ! dodo, dodo, dodo ! ».

Les berceuses basques, comme celles d'autres cultures, font souvent appel aux animaux et aux éléments de la nature. Ces personnages imaginaires peuplent le monde onirique de l'enfant et l'accompagnent vers le sommeil. La forme de la chanson peut être simple, comme une invocation au sommeil, ou plus élaborée, comme une "chanson énumérative" où chaque couplet ajoute un nouvel élément en répétant la formule mélodique.

Aurtxo Seaskan : Un Exemple Emblématique

Aurtxo Seaskan (Petit enfant dans le berceau) est l'une des berceuses basques les plus célèbres. Interprétée par de nombreux artistes, dont Mariano Gonzalez, alias Luis Mariano, elle est un symbole de la culture basque. Cette chanson a été composée par Gabriel Olaizola de l'Orfeon Donostiarra.

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En 1937, Gabriel Olaizola rejoint la troupe Eresoinka, créée par le Gouvernement Basque de l'époque pour promouvoir la culture basque à travers le monde. Cette troupe, composée de 101 artistes, comprenait des personnalités telles qu'Enrique Jorda, Pepita Embil (future mère de Placido Domingo) et Mariano Gonzalez. Aurtxo Seaskan est donc intimement liée à cette initiative de diffusion de la culture basque à l'international.

L'Affaire "Jerusalem d'Or" : Un Emprunt Inconscient

L'histoire de la berceuse basque est également marquée par l'affaire de la chanson "Jerusalem d'Or". Naomi Shemer, compositrice israélienne, a admis avoir inconsciemment utilisé la mélodie d'une berceuse basque pour écrire sa chanson, devenue un hymne national en Israël.

Dans une lettre de confession, Shemer explique qu'elle avait entendu la berceuse basque chantée par son amie Nehama Hendel et que la mélodie lui était revenue inconsciemment lors de la composition de "Jerusalem d'Or". Bien qu'elle ait d'abord nié l'emprunt, elle a finalement reconnu la vérité, soulignant qu'une "main invisible" avait modifié la mélodie originale pour garantir les droits de sa version.

Cette affaire met en lumière la richesse et l'influence de la musique basque, capable de traverser les frontières et d'inspirer des artistes du monde entier.

Chants de Guerre, d'Amour et d'Exil : La Diversité du Répertoire Basque

Au-delà des berceuses, le répertoire basque est riche et varié, reflétant les différents aspects de la vie communautaire. Les chants de quête, liés aux moments forts de l'année, les chants de guerre relatant des faits historiques, les chansons d'amour et les chants d'exil témoignent de la diversité et de la profondeur de la culture basque.

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La Berterretxen khantoria, complainte souletine du XVe siècle, est l'un des chants médiévaux les mieux conservés. Elle raconte l'assassinat de Berterretxe, jeune homme de Larrau, sur fond de querelle entre les Beaumont et les Gramont.

Les chansons d'amour, quant à elles, utilisent souvent des métaphores et des symboles (oiseaux, étoiles, fleurs) pour exprimer les sentiments et les émotions. Les chants d'exil, nés des vagues d'émigration vers l'Amérique, expriment la nostalgie de la terre natale.

La Chanson "Politique" et le Nationalisme Basque

La chanson "politique" s'affirme dès le XIXe siècle, avec l'émergence des nationalismes en Europe. Jose Maria Iparragirre, considéré comme le plus grand barde basque, est l'auteur du Gernikako arbola (L'Arbre de Guernica), chant universaliste devenu l'hymne basque.

La guerre civile espagnole et la dictature franquiste ont marqué un tournant dans l'histoire de la chanson basque. La répression féroce a touché les poètes et les artistes, mais a également renforcé le sentiment nationaliste. Eusko Gudariak (Les Combattants basques), chant de lutte né de la résistance, est encore entonné aujourd'hui.

Le Renouveau de la Chanson Basque au XXe Siècle

Après la Seconde Guerre mondiale, un renouveau de la chanson basque s'opère, porté par des artistes engagés comme Mixel Labéguerie. Ses textes innovants et ses compositions originales offrent une vision identitaire du Pays Basque. Son chant Gu gira Euzkadiko gazteri berria (Nous sommes la nouvelle jeunesse du Pays Basque) devient le symbole de toute une génération de jeunes patriotes basques.

Au Pays Basque nord, de nouveaux auteurs-interprètes, influencés par la chanson protestataire internationale, émergent. Au sud, le collectif Ez Dok Amairu réunit des artistes tels que Benito Lertxundi, Xabier Lete et Mikel Laboa, qui contribuent à la renaissance de la culture basque.

Dans les années 70, les kantaldi (concerts d'artistes basques) rassemblent un public nombreux et témoignent de l'essor de la chanson basque. Après la mort de Franco, la langue basque sort peu à peu de la clandestinité et la chanson traduit les espoirs et les aspirations de la société basque.

L'Héritage du Rock Basque et la Transmission de la Tradition

Dans les années 80, le rock basque connaît un essor important, avec des groupes comme Itoiz, Kortatu, Hertzainak et Negu Gorriak. Ces groupes donnent au rock une tonalité de révolte urbaine et radicale, tout en s'inscrivant dans la tradition musicale basque.

Aujourd'hui, la chanson basque continue d'évoluer et de se transmettre. Le répertoire populaire est toujours présent et vivant, notamment grâce à des initiatives comme le programme Kantuketan de l'Institut culturel basque. L'improvisation chantée, ou bertsolaritza, reste un art vivant et admiré, témoignant de la créativité et de la richesse de la culture basque.

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