Les berceuses, un sujet universel, enrichissent le quotidien des bébés et des jeunes enfants en alliant l'agréable à l'utile. Ces chants peuvent être proposés à l'enfant avant même sa naissance. Dans le jeu, l'enfant s'investit totalement, construisant, modifiant et enrichissant son être physique, émotionnel, affectif et créatif. Cet article explore les significations profondes des berceuses, leur rôle dans le développement de l'enfant, et leur portée culturelle et émotionnelle.
Berceuses et Développement de l'Enfant
Les jeux-chantés, souvent issus de la tradition orale enfantine, permettent à l'enfant d'explorer son univers avec ses mains, ses pieds, ses oreilles, ses yeux, sa peau et son corps tout entier. Ils favorisent son imprégnation de paroles, de poésies, de rythmes, de chants et de jeux. Les progrès que peut faire le petit d'homme entre la naissance et la fin de la deuxième année sont immenses, et les jeux-chantés contribuent à ce que ces premiers mois si décisifs enchantent la vie de l'enfant, laissant une empreinte durant toute son existence.
Miniatures de notre patrimoine, ces jeux-chantés de la petite enfance, par leur dimension (rarement plus de quatre phrases), leur simplicité, leurs mouvements évidents, donnent à l'enfant ses premiers modèles de poésies, de chansons, de rythmes, de jeux multiples et de rencontres. Les mouvements et les jeux permettent très tôt la découverte des différentes parties du corps, plus particulièrement des mains et des doigts, et de leurs premières possibilités motrices. Le "toi et moi", indispensable à la socialisation, est présent dans presque tous les jeux-chantés.
La Berceuse : Un Chant Universel
La chanson s’élève au crépuscule, s’enroulant autour de la couverture, se glissant au creux de bras accueillants, dans des chambres du monde entier. À l’adresse d’un auditoire d’enfants, un chœur d’êtres aimants remplit la nuit de chants : les berceuses. Elles font écho à l’histoire de leurs interprètes.
Pour Khadija al-Mohammad, la nuit a toujours été le temps du silence, du réconfort et de l’apaisement des bruits de la journée. Enseignante et mère de cinq enfants, Khadija a fui la Syrie en 2013 et s'est réfugiée en Turquie. Ses berceuses sont devenues des chansons sur la guerre. « Avec elles, mes enfants savaient ce que je ressentais », songe-t-elle. Sur un matelas posé à même le sol, elle berce et chante : « Ô avion, vole dans le ciel et ne frappe pas les enfants dans la rue. Sois tendre et gentil avec ces enfants. »
Lire aussi: Exploration de la berceuse estonienne
Les berceuses endorment les bébés depuis la nuit des temps. Nous en héritons, et nous les transmettons. Elles franchissent avec nous les frontières, et nous en créons de nouvelles en chemin. Elles portent la trace des générations passées, et témoigneront de notre passage après notre mort. Elles révèlent nos plus grandes peurs, mais aussi nos espoirs et nos prières. Ce sont probablement les premières chansons d’amour qu’entendent les enfants.
Comme beaucoup de berceuses dans le monde, la chanson de Khadija est une réponse aux tourments du jour. Et bien que les mélodies des berceuses soient rassurantes, leurs paroles sont, en revanche, souvent sombres. La berceuse islandaise Bíum, Bíum, Bambaló est hantée par l’apparition d’un visage derrière une fenêtre. La russe Bayou Bayouchki Bayou dissuade l’enfant de s’approcher du bord du lit, sinon, gare, un petit loup gris « l’emportera dans le bois, sous le petit saule ».
Rock-a-Bye, Baby, l’une des berceuses les plus connues de langue anglaise, raconte l’histoire d’un berceau tombant de la cime d’un arbre, « avec le bébé et tout le reste ». Il en existe cependant une version moins connue, moderne et plus longue. La dernière strophe commence ainsi : « Rock a bye baby / Do not you fear / Never mind baby / Mother is near [Balance-toi bébé / N’aie pas peur / Ne t’en fais pas / Maman n’est pas loin] ». Les berceuses révèlent certes nos peurs mais, et c’est peut-être plus important encore, elles reflètent aussi notre besoin de réconfort. À l’image de la conclusion de cette berceuse : « Maintenant, dors profondément / Jusqu’à la lumière du matin.
Au Japon, les Itsuki no Komoriuta (« Berceuses d’Itsuki ») désignent les chansons de jeunes nourrices à domicile ayant travaillé dans des familles plus aisées du village d’Itsuki, avant la Seconde Guerre mondiale. Voici les paroles d’un de ces airs les plus populaires : « Personne ne versera de larmes quand je mourrai. Seules les cigales sur le plaqueminier pleureront. »
Les berceuses aident à apaiser à la fois l’enfant et la personne cherchant à le calmer. Professeure de psychologie du développement à l’université de Toronto, Laura Cirelli a constaté que, lorsque les mères chantaient des berceuses, le niveau de stress diminuait pour le bébé, mais aussi pour les mamans. Elle a également observé que les chansons familières apaisaient bien plus les bébés que le fait d’entendre une voix ou des mélodies inconnues.
Lire aussi: Signification de la Berceuse
Cirelli considère que chanter des berceuses est une « expérience multisensorielle » partagée par la mère et l’enfant. « Il ne s’agit pas seulement pour le bébé d’entendre de la musique, dit-elle. Il s’agit pour lui d’être tenu par sa mère, d’avoir son visage très près du sien, et de se sentir bercé avec douceur par elle, dans la chaleur de son étreinte. »
Dans toutes les cultures, les berceuses « tendent à présenter un ensemble de caractéristiques qui les rendent apaisantes », confie Samuel Mehr, directeur du Music Lab de Harvard, qui étudie le fonctionnement de la musique et les raisons de son existence. Le projet de recherche du laboratoire, « Histoire naturelle de la chanson », est parvenu à la conclusion que les gens distinguent des motifs universels dans la musique, même quand elle émane d’autres cultures.
La plus vieille berceuse à nous être parvenue a environ 4 000 ans et est originaire de Babylone. Inscrite sur une tablette d’argile, elle évoque un « petit bébé dans une sombre maison ». Elle parle d’un « dieu domestique » qui, troublé par les cris d’un bébé, s’adresse à lui sur un ton menaçant.
La berceuse comme mise en garde - dors, sinon… - est commune à toutes les cultures. Des bêtes innombrables et effrayantes peuplent cette catégorie. Elles guettent les enfants qui résistent au sommeil, prêtes à les enlever et à les dévorer. L’horreur échappe à ceux qui sont trop jeunes pour comprendre. Les plus âgés en tirent, eux, en grande partie leur vision du monde.
« Je chante pour oublier le papa du bébé », confie Patience Brooks avec un sourire, après avoir mis au lit sa fille de 8 mois, Marta. Patience tapote le dos de Marta tout en sautillant et en la balançant dans ses bras, et sa fille s’endort au rythme de sa danse.
Lire aussi: Un chef-d'œuvre de tendresse
Les recherches de Laura Cirelli ont montré que les enfants qui partagent des expériences musicales en simultané avec d’autres personnes sont plus susceptibles de leur offrir leur soutien. Elle s’en explique : « Si vous chantez les mêmes chansons que les membres de votre communauté, c’est déjà un signe de votre appartenance et de votre parenté avec le groupe. »
Il existe autant d’heures de coucher et de berceuses que de régions du monde. Pour Zaijan Villaruel, 10 ans, un Philippin, le sommeil est dicté par les marées et les besoins de sa famille. En journée, dans sa maison de la province de Bataan, Zaijan chante à sa petite sœur de 2 ans, Jazzy, des airs qu’il a appris grâce à leur machine à karaoké. Il la berce doucement d’avant en arrière, et elle s’endort. Aux Philippines, nous prononçons les mots tahan na entre deux berceuses, le plus souvent pour calmer une personne en pleurs. Ils se traduisent par « arrête de pleurer ». Mais dire « tahan na », c’est aussi dire « se sentir en sécurité », « se sentir en paix ». Tahanan signifie « maison » en philippin. C’est « l’endroit où les larmes s’apaisent ».
Le Carnegie Hall, haut lieu de la musique à New York, a mis sur pied le projet Lullaby en 2011. Il repose sur des études montrant que les berceuses profitent à la santé maternelle, renforcent les liens entre les parents et l’enfant et aident au développement de ce dernier. Le projet favorise les collaborations entre musiciens professionnels et jeunes parents et a contribué à la création de milliers de berceuses dans de nombreux pays. Tiffany Ortiz supervise Lullaby et spécifie : « Nous concevons essentiellement les berceuses comme des points d’ancrage. »
« De nombreuses mères parleront avec ferveur des chants et des berceuses comme d’un moyen pouvant les aider à remettre leur foyer sur les rails », explique Dennie Palmer Wolf, chercheuse consultante pour le projet. Des familles de migrants en Grèce ont participé au programme, et les collaborateurs locaux comparent leurs berceuses à des « sanctuaires portatifs ».
« Comme les prières ou les contes traditionnels, vous pouvez les emporter partout avec vous », ajoute Dennie. « Elles ne prennent pas de place dans les bagages. C’est une façon d’établir une continuité là où il n’y en a presque pas. »
Les berceuses reflètent le présent, mais elles plongent souvent leurs racines dans le passé. En Mongolie, les nomades chantent la berceuse Buuvei depuis des générations. Son refrain « buuvei » signifie « n’aie pas peur ».
En ces temps troublés de Covid-19, les contes nous rassemblent. Les femmes représentent près de 70 % des travailleurs sociaux et auxiliaires de vie dans le monde. Les mères qui se battent en première ligne contre la pandémie mettent non seulement leur vie en danger mais doivent en outre s’occuper au mieux de leur propre famille.
Chanter une berceuse, c’est établir un lien entre la personne qui s’occupe de l’enfant et l’enfant lui-même. Mais, ce que nous percevons peut-être moins, c’est que ces chansons douces racontent aussi des histoires qui nous rattachent d’une part à notre passé et, d’autre part, les uns aux autres.
Berceuses et Danse : Une Connexion Innée
La danse fait partie de la vie, des rituels de guérison. La vie est mouvement. Nous avons dansé dans le ventre de nos mères. Le premier mouvement de vie est le battement cardiaque in utéro, maternel et fœtal, une pulsation, un rythme, une oscillation. Le deuxième mouvement est un va-et-vient, une berceuse, une première danse de couple dans le ventre maternel, un balancement : le diaphragme de la mère pendant sa respiration descend : le bébé est bercé et balancé dans sa nacelle amniotique où il ressent les mouvements corporels de sa mère. Jusqu’au cinquième mois, le fœtus est dansé.
La danse est innée chez tout humain parce qu’elle est liée à notre premier langage. La danse biodynamique propose un nouveau rapport au corps : danser sa vie, en s’attaquant aux raideurs que des siècles de refus du corps ont distillé dans nos gènes : corset matériel et mental. Libérer le carcan, les tabous, les mémoires pour un retour de notre énergie vitale qui ne demande qu’à circuler. Le corps remplace les mots et on laisse émerger son propre mouvement. Le geste devient une projection de l’état intérieur, il n’est pas imposé, le mouvement est spontané. La danse thérapie permet de nous désaliéner et de revenir au ressenti et à plus d’authenticité.
La « danse biodynamique » est une approche de santé par le mouvement, dans un travail de conscience basé sur la créativité et le plaisir de l’improvisation : trouver son autonomie et épanouir ses potentialités. La proposition est de retrouver le mouvement naturel, l’origine du mouvement de vie, la pulsation, ce qui libère la respiration naturelle et le corps félin qui est un corps qui a retrouvé son intelligence instinctive. Quand on est vivant, créer va de soi.
La Berceuse : De l'Oral à l'Écrit
La berceuse appartient à ce qu’on appelle les petits genres de la littérature orale. Musique chantée, chansonnette, elle est associée à une action précise : le bercement. Chant de l’attente, elle est en attente d’un sommeil qui tarde à venir parfois et que l’adulte qui chante s’efforce d’apprivoiser. Son rythme régulier est souvent construit sur deux notes alternatives qui reproduisent les oscillations du berceau et sont supposées favoriser l’endormissement.
Ce genre nous est transmis aujourd’hui en partie de bouche à oreille et en partie sous forme écrite. La question est de savoir ce qui se perd de ce genre qui appartient au folklore oral enfantin quand il passe à la forme écrite.
Dans un premier temps, il s’agit de prendre la mesure de ce qui tombe dans la trappe de la scription lorsque la berceuse orale est transcrite pour figurer dans des recueils, dans des livres. Ce mouvement de transcription est relativement ancien. Ainsi dans la Friquassée crotestyllonnée, paru à Rouen en 1601, on peut lire quelques berceuses mêlées à d’autres comptines, proverbes, dictons et facéties. Mais le mouvement de collectes est particulièrement important au XIXe siècle.
Ces retranscriptions, soumises à l’ordre graphique, s’alignent sur la page blanche, les unes au-dessous des autres. En observant, par exemple, les pages consacrées à la berceuse dans Rimes et jeux de l’enfance, on remarque que les variantes données peuvent être introduites par a) et b) et que, parfois, une variante supplémentaire est ajoutée entre parenthèses avec une note de bas de page explicative. Des virgules, des points-virgules, segmentent l’écrit qui s’organise en strophes. Une lettre majuscule débute le texte, un point le termine et ainsi s’offre au regard un ensemble parfaitement délimité. Au-dessous de chaque bloc textuel, systématiquement des italiques indiquent la région de France où l’exemple a été collecté. L’imprimé calibre et standardise un ensemble ordonné, numéroté de 1 à 16 : les berceuses recueillies, muettes maintenant, sont parfois accompagnées de leur partition.
L’assignation graphique non seulement fait entrer dans les normes typographiques mais a aussi pour effet de tout uniformiser sur son passage. Quand un énoncé est mis par écrit, il peut être examiné bien plus en détail, pris comme un tout ou décomposé en éléments, manipulé en tous sens, extrait ou non de son contexte. Autrement dit, il peut être soumis à un tout autre type d’analyse et de critique qu’un énoncé purement verbal. Le discours ne dépend plus d’une « circonstance » : il devient intemporel.
Tout d’abord la malléabilité propre à la parole chantée. On sait à quel moment la berceuse commence, mais on ne sait pas quand elle finit, car le signe de son efficacité est marqué par son interruption même. L’adulte qui berce suit l’avancée du sommeil, la voix diminue en intensité, la parole se défait, devient sons répétés, murmures fredonnés pour laisser, en toute fin, place au silence. La berceuse en effet suppose un échange ouvert, « in process » : les interactions sont liées ici à une situation de communication paradoxale, parce qu’aucune réponse articulée n’est attendue. L’in-fans auquel s’adresse le chant ne sait pas encore parler. C’est bien l’effet performatif qui compte. Et, pour ce faire, il y a toujours une part d’improvisation laissée à celui ou à celle qui berce dans le choix des paroles qui peuvent être répétées, oubliées, plus ou moins inventées ou empruntées à d’autres chansons : on ne sait pas à quel moment va avoir lieu l’endormissement. Mais quand la berceuse devient texte, la mémoire incorporée et sélective laisse place à une mémoire artificielle au pouvoir de stockage infini.
Ce qui se perd, c’est tout un monde de sensations au profit de l’esthétisation plus ou moins grande d’un répertoire patrimonial à conserver et à transmettre. L’événement de parole chaque fois unique qu’est le chant de la berceuse repose sur la co-présence, la proximité, le corps à corps. Qu’il se trouve dans son berceau, qu’il soit enveloppé dans des bras protecteurs, l’enfant reconnaît l’inflexion d’une voix, ressent la chaleur, le souffle de la personne qui le berce. Le rythme du balancement, le rythme des pulsations cardiaques lui rappellent (peut-être) le rythme bienfaisant du temps où il vivait dans le ventre maternel. La répétition de sons ou de mots berceurs plus ou moins monosyllabiques (do, do) qui imite le va-et-vient du bercement scande la chanson. Ce balancement phonique tend peut-être à se rapprocher (imaginairement ?) du langage des enfants, les premiers sons appris très tôt. Et ce contact hic et nunc, plutôt complexe, la berceuse écrite ne peut en rendre compte.
Ici, c’est la perte du corps que le passage au répertoire, au corpus révèle. Les corps (celui du bercé, celui du berceur) en co-présence, la gestualité et le toucher, la voix et ses inflexions mélodiques et changeantes jouent un rôle essentiel dans la berceuse. En effet, pour remplir sa fonction, la berceuse peut se passer de mots - elle peut être une sorte de murmure fredonné sur un rythme particulier. Elle ne peut pas se passer du corps et du geste.
Berceuses Yiddish : Histoire et Culture
Les berceuses yiddish, dans leur grande diversité, reflètent l’histoire des communautés juives de l’Europe de l’Est. La période la plus riche, et donc la plus intéressante pour cette étude, se situe entre le début du 19ème siècle et la seconde guerre mondiale. Elle concerne la population dite des Juifs de l’Est, formée à partir des communautés vivant en Europe de l’Ouest et du Sud depuis plusieurs siècles, chassées peu à peu au moment des Croisades et des grandes épidémies de peste. Stabilisées dans l’Est de l’Europe, en Pologne, en Lituanie, en Russie et en Ukraine, elles forment en ces régions une classe moyenne d’artisans, d’agriculteurs et de commerçants. Leur vie se déroule sans contraintes dans les « shtetl » et leur culture se développe avec richesse jusqu’au milieu du 17ème siècle.
Avec l’apparition des premiers pogroms, des interdictions et contraintes auxquelles sont soumis les Juifs, les communautés de ces régions ont tendance à se replier sur elles-mêmes pour garantir leur sécurité. Les communautés des Juifs de l’Est ont en commun une langue issue à l’origine des parlers haut-allemands. C’est une langue d’abord populaire, bien qu’elle soit écrite en caractères hébraïques comme l’hébreu, langue savante. Selon les régions où vivent les communautés, elle adopte des mots et des expressions d’autres langues locales. Elle est formée à 75% d’allemand ancien et à 5% d’hébreu, le reste venant essentiellement des langues slaves, mais aussi du grec, du latin, du perse, de l’italien, du roumain et de l’ancien français.
« Le yiddish était la langue du cœur, la langue de la souffrance, l’incarnation de l’histoire d’un deuil millénaire ». Dans cette culture populaire, essentiellement orale, les mots portent en eux une force puissante et sont l’outil de la transmission. Ils traduisent les émotions, surtout dans les chansons, à plus forte raison dans les berceuses. La musique vocale est prédominante, au moins jusqu’au 15ème siècle : après la destruction du temple (70 après J-C), les instruments sont proscrits en signe de deuil. Même après la réapparition de la musique instrumentale, le chant reste le moyen d’expression de l’âme juive.
En dirigeant notre regard sur un type particulier de chanson, la berceuse, nous y trouvons les mots et la musique dans une fonction très spécifique : endormir un enfant. La mélodie et les sonorités seront donc essentielles pour remplir cette fonction qui incombe à la mère, dont la voix - avant et après la naissance - crée des liens affectifs privilégiés avec son enfant. Moyens psychologiques et éducatifs traditionnels, les promesses et les menaces sont utilisées en alternance dans les berceuses, en fonction des circonstances, de l’âge de l’enfant et des soucis de la mère. Les promesses ont un effet apaisant et sécurisant.
Le moment privilégié de la berceuse crée une atmosphère de calme et de méditation, aussi bien pour l’enfant que pour l’adulte. La mère fait réflexion sur le passé, le présent et l’avenir, elle compare sa situation à celle de l’enfant. Elle lui annonce ce qui l’attend, à la lumière de ses propres expériences : les difficultés de la vie, les désirs non réalisés. Dans certaines berceuses, il y a même projection des problèmes des adultes sur l’enfant. La situation de l’enfant passe au second plan, les problèmes de la mère qui chante au premier plan. L’atmosphère de sommeil proche donne à celle-ci l’occasion d’entrer en méditation, de faire réflexion sur elle-même. On assiste presque à un monologue chanté qui amène l’apaisement.
La mère est consciente de son rôle dans la petite enfance : elle prépare l’enfant à la vie dans la société restreinte de la communauté juive, elle lui transmet un système de valeurs essentiel pour son appartenance culturelle, garant de la sécurité au sein de cette communauté. L’éducation est le devoir primordial des parents. Très tôt dans l’enfance intervient la préparation à l’âge adulte : les progrès de l’enfant sont recensés, surtout au niveau du langage (avec l’importance de la tradition orale) et dans l’apprentissage de la religion (surtout chez les garçons). La berceuse est un moyen subtil et efficace d’introduction à la vie dans la communauté.
Pour le jeune garçon juif, c’est un devoir de connaitre la loi et une joie d’étudier. Ce sera plus tard un moyen d’échapper à la réalité du shtetl, aux soucis du quotidien, aux persécutions. « Qui prendras-tu pour époux ? C’est la question que pose la mère à la petite fille dans son berceau. Si le garçon doit se préparer à étudier, la fille doit savoir le rôle qui l’attend dans la société : celui d’épouse et de mère.
Pour évoquer les caractéristiques musicales du monde des berceuses dans un cadre qui n’est pas celui d’une étude musicologique, je choisirai celles qui sont les plus significatives. La mélodie du sommeil est chantée par une seule personne, qui n’est pas accompagnée d’un instrument. Son mouvement est régulier, son rythme simple. Si la mélodie s’arrête sur une note longue, c’est que la pensée reste suspendue, peut-être par des mots qu’on ne peut pas dire. Les intervalles sont réduits, la seconde est représentative du balancement. L’ambitus de la voix est restreint, dans une tessiture plutôt grave. Une mélodie ascendante crée une certaine tension, une mélodie descendante ramène la détente. Les notes répétées, proches du récitatif, interviennent pour raconter quand le contenu est proche du conte. Les tonalités, essentiellement mineures, sont signe de repos, de mélancolie, voire de tristesse.
A la fin du 19ème siècle et au début du 20ème siècle, on assiste à un changement de contenu et de tonalité dans les berceuses, qui correspond à un appauvrissement de la population juive, vouée souvent à une existence précaire. D’autre part, la berceuse devient un genre littéraire et musical de forme plus élaborée dont on a davantage de traces écrites.
Le sommeil est alors un moyen d’échapper aux soucis et à la faim, il est même une prémonition de la mort. Les larmes seront gardées pour « plus tard », elles seront un soulagement à la souffrance. Ce thème rejoint celui des larmes, des plaintes et des lamentations présentes dans la Bible. Si le père meurt, l’enfant perd ses chances d’exister, d’étudier, de survivre. Il doit dès 13 ans travailler de ses mains, ce qui est assez honteux pour un homme, il sera envoyé en apprentissage, souvent au loin, et exploité dans des conditions misérables, parfois battu. Les filles iront travailler dans les familles riches. Pour tenter de remédier à cette situation précaire, beaucoup d’hommes juifs émigrent vers l’Amérique. Si l’enfant peut oublier l’absence du père, la mère, elle, n’a personne à qui se confier, elle exprime par la berceuse sa solitude et son angoisse, elle espère le retour du père, la réunification de la famille.
Quand l’étau se resserre sur les communautés des Juifs de l’Est, menacées dans leur existence même par les persécutions, les berceuses qui nous sont transmises restent très nombreuses. Comme si l’enfant devenait l’objet particulier de l’attention, des soucis, de la pitié de sa mère. Et malgré les circonstances, l’enfant doit être bercé pour s’endormir. Dans les ghettos placés sous la surveillance des nazis, les enfants qui ne peuvent pas travailler sont considérés comme des bouches inutiles, donc les mères n’ont pas le droit de garder leurs bébés avec elles, elles sont menacées de mort si elles mettent au monde des enfants. Ceux-ci sont donc cachés et les mères chantent le danger : l’enfant doit se taire sous peine d’être découvert. Alors les thèmes traités changent : le père a disparu, les frères et sœurs ont disparu. Les personnages traditionnels sont remplacés par des files de déportés. Il n’y a plus de moutons, mais des soldats, plus de promesses de friandises, mais la faim. La symbolique de la nature, très présente, permet d’espérer qu’il y aura un printemps, une liberté. Et la mère mobilise encore les forces de l’enfant pour cet avenir. Autrefois, la situation familiale intacte garantissait l’avenir de l’enfant, sa sécurité et son sommeil. A l’époque des camps de concentration, les berceuses ont encore la tâche d’apaiser l’enfant et la personne qui chante, au moins pour un moment.
tags: #berceuse #balance #balance #toi #signification
