Introduction

La question de l'insulte, bien que souvent marginalisée dans les études linguistiques, représente un phénomène complexe et riche en informations sur le langage, la psychologie et la société. L'absence apparente de bibliographie générale, de colloques, d'ouvrage de référence reconnu le montre, l'indicateur le plus révélateur restant la conviction d'un grand nombre d'auteurs ayant publié sur le sujet qu'ils sont les seuls à l'avoir fait. Cet article se propose d'examiner la polémique autour de Bebe Cadum et l'insulte à travers le prisme de différentes disciplines, en s'appuyant sur des recherches linguistiques, sociologiques, psychologiques, et autres, afin de mieux cerner les enjeux de ce phénomène. Nous souhaitons, à travers ce numéro, montrer qu’elles sont, pour reprendre une formule de Diane Vincent, « un objet d’étude plutôt qu’un objet de curiosité » – nous ajouterons « un objet scientifique à part entière pour le linguiste ».

L'Insulte : Un Objet d'Étude Multidisciplinaire

De nombreuses recherches se sont intéressées à l’insulte depuis une trentaine d’années. L'insulte passionne en effet également spécialistes de la communication, sociologues, psychologues, psychanalystes, juristes, ethnologues, historiens et littéraires. Toutefois, ces études ont souvent limité leur analyse à un seul champ d’étude, qu'il s'agisse de la description d’une série lexicale, comme dans les très nombreux guides et dictionnaires, ou de la présentation d’un système de communication du point de vue des sciences humaines.

Perspectives Disciplinaires sur l'Insulte

  • Psychologie : Les études psychologiques tentent de mesurer la notion d’agression verbale.

  • Sociologie : Les publications sociologiques discutent des rapports entre agression, groupes (Noirs américains, femmes, enfants, étrangers) et insultes.

  • Droit : Les travaux juridiques soulèvent la question des limites entre liberté d’expression et diffamation.

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  • Ethnologie, Histoire, Littérature et Communication : Ces disciplines s’intéressent à l’usage de formes particulières en tant que participant au système stylistique ou social d’une époque donnée.

La Linguistique et l'Insulte

En ce qui concerne la linguistique, des listes d’insultes remplissent l’essentiel des numéros de la revue américaine Maledicta, la seule dédiée au sujet, interrompue dans sa publication entre 1990 et 1995 par un jugement pour diffamation contre son directeur. Le domaine francophone a traité du problème à travers d’autres thématiques. Les études spécifiques ne manquent pourtant pas, tous champs et langues confondus. Ainsi en va-t-il des recherches en syntaxe et sémantique de Zwicky, Gandon et Le Goffic ainsi que des problèmes spécifiques aux constructions de type « ce fripon de valet » traités notamment par Eskénazi, Tutescu, Gérard, Noailly-Le Bihan, Kleiber, Gaatone, Larrivée. Malgré cela, la majorité de ces études en reste à la description des traits lexicaux associés aux lexèmes axiologiques négatifs, comme chez Milner critiqué par Ruwet, ou encore Adam, sans replacer l’insulte en contexte dans le cadre des interactions verbales sociales.

Les Limites de l'Approche Lexicale

L’attitude descriptive qui se limite aux items lexicaux, bien qu’intéressante, est insuffisante, et ce, pour deux raisons principales : d’une part, la description de lexèmes mène rarement à la formulation d’hypothèses qui seraient testées par une démarche scientifique explicite ; d’autre part, le lexical ne suffit pas à caractériser l’insulte, puisque celle-ci se définit comme acte de langage. Parce que l’insulte est un acte, les études les mieux articulées proviennent souvent de l’anthropologie, qui se doit de croiser les items linguistiques avec les actes accomplis dans le discours et les paramètres de la situation d’interlocution (locuteurs, statuts sociaux, allocutaires, nature du contexte formel ou informel). Reste qu’un cadre théorique unifié paraît difficile à établir, ce qui rend nécessaire une approche interdisciplinaire.

Définir l'Insulte : Un Défi Terminologique

Le premier problème que rencontre l’analyse est de préciser ce que l’on entend parinsulte. Un problème terminologique se pose en effet : insulte, injure, invective, apostrophe, vanne, juron, blasphème, gros mot, incivilité, outrage, formule, axiologique négatif – autant de termes renvoyant à l’agression verbale, mais qui souvent coexistent dans les recherches sans avoir au préalable fait l’objet d’une définition précise. Rend-on compte d’un acte de langage ou de l’énonciation d’un terme classé par les dictionnaires comme péjoratif ? S’agit-il d’une classe lexicale ? Toute insulte accomplit-elle l’acte d’insulter ? Tout énoncé agressif est-il forcément une insulte ? Toute insulte est-elle forcément verbale ou peut-elle être un acte non langagier ? Que désignent, dès lors, injure et invective ? Autant de questions qui restent bien souvent sans réponse, n’ayant pas été posées.

Insulte et Tabou

Dans la perspective sociologique, la notion d’« insulte » semble reposer sur la désignation de tabous du groupe, proposition qui doit être évaluée et qui exige une définition et des diagnostics de ce qui constitue le tabou : si l’interdiction de nommer les matières fécales semble se maintenir à travers les situations, il n’en va clairement pas de même de la sexualité ou surtout de la religion, qui constituent des sujets recevables dans plusieurs contextes. Quels contextes font en sorte que l’évocation de ces sujets devienne inadéquate ? Selon quels paramètres et pourquoi glisse-t-on vers l’interdit ? Cet interdit comporte pour l’insulte le paradoxe fondamental de la transgression (comme pour le blasphème). Certains interdits sont absolus, et ne se révèlent que par l’absence de comportement qu’ils prédiquent. Certains se manifestent au contraire par la présence de transgressions. Comment peut-on transgresser une interdiction, voire apprendre à transgresser (comme en témoigne la phase pipi-caca des enfants, par exemple) ? La transgression que représente l’insulte stigmatiserait un manque pour Laforest et Vincent, un excès pour Fisher, cette dernière proposition ayant l’avantage d’expliquer les emplois positifs des interjections de type juron par exemple (Putain / Bon Dieu que c’est beau, mais ? Merde que c’est beau).

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Insulte et Contrôle Social

Cet excès suppose une norme, qu’il s’agit de protéger, et l’insulte deviendrait un mécanisme de contrôle social, dont la nécessité semble plus forte pour celui qui l’utilise que les risques que par là il encourt pour sa propre image. Mais le contrôle social n’est pas tout, puisqu’on peut insulter pour diriger l’action de l’allocutaire à son propre profit – comme en font foi les insultes à l’endroit de ceux qui frustrent un désir (à l’égard d’un arbitre au football par exemple). Cette utilisation supposerait en outre que l’utilisateur estime avoir été outragé, personnellement ou dans les normes du groupe qu’il utilise comme référence au moment de l’échange.

Insulte et Appartenance

La norme est en effet susceptible de varier selon les groupes, comme le montrent Rosier et Ernotte dans leur étude des sociotypes chez les enfants et adolescents issus de différents milieux. L’appartenance de l’individu au groupe lui permet de moduler l’insulte pour lui donner des accents de solidarité (Lagorgette et Larrivée). Ainsi, les échanges d’insultes, ritualisés par une forme rhétorique ou non, peuvent ultimement marquer une affirmation d’appartenance, comme en témoigne aussi le « gate-gate » pratiqué sur Internet par des Abidjanais exilés (Derive et Derive). La non-appartenance au groupe peut modifier la réception d’une insulte, créer un acte outrageant qui se voulait amical, ou au contraire amener l’allocutaire à ne pas se sentir émotivement concerné (un Français insulté par un Québécois avec des formes de sa variété pourra ne pas se sentir atteint, le percevant comme propre à un groupe extérieur).

Insulte et Pragmatique de l'Interaction

Du point de vue de la pragmatique de l’interaction, l’insulte suppose un destinataire, elle a une fonction d’adresse. L’attribution à un tiers d’un jugement de valeur négatif (ou axiologie négative) sous forme de syntagme nominal prend des formes spécifiques, comme dans la Langue des Signes Françaises, par exemple, où les mimiques faciales agressives n’accompagnent que l’insulte directe (Le Corre). La fonction d’adresse est cependant problématique. On peut s’insulter soi-même. Par ailleurs, l’allocutaire peut ne pas comprendre l’insulte proférée. Le marchand arabe qui accueille les touristes anglais par une forme axiologique de sa langue maternelle suivant le fameux exemple de Grice les a-t-il insultés ? On ne peut répondre par oui qu’en prenant en compte le tiers interprétant. Le marchand peut compter comme public de son énonciation, de même que celui qui soliloque.

Insulte et Acte de Langage

Ces différentes situations posent la question de la notion d’acte de langage. Comment un acte peut-il être accompli aussi efficacement par des mots ? La réponse classique serait de recourir à la notion d’institution : il y a baptême par la séquence performative « Je te baptise N » parce que cette séquence repose sur une institution codifiée et connue des acteurs sociaux. Sauf à comprendre la norme comme une institution, ce qui contient le danger de circularité de la simple reformulation en termes d’institution des conditions imposées par la norme elle-même, l’efficacité de l’acte d’insulter dériverait des conditions qu’imposent les connaissances linguistiques associées à une séquence : quelqu’un se retourne en entendant « Eh ! vous, là-bas ! » parce que cette sommation impose un allocutaire, condition que remplira un individu. L’acte a une source et un but, et la reconnaissance de ces deux instances permet, avec les paramètres de l’énonciation, d’appréhender les différents emplois des formes axiologiques.

La Structure Linguistique de l'Insulte

Ces considérations pragmatiques n’en supposent pas moins un support linguistique, mais le lexème, et toutes les contributions sont d’accord sur ce point, ne suffit pas à définir l’acte d’insulter, il demande au minimum une forme syntaxique particulière, en l’occurrence un groupe nominal détaché, et « Crétin ! » semble caractériser l’acte d’insulter face à des formes propositionnelles de contenu par ailleurs analogue comme « T’es vraiment crétin » ou « T’es pas un peu crétin ? ». L’insulte serait-elle alors l’attribution à un allocutaire d’un groupe nominal détaché de contenu axiologique négatif par un locuteur se fondant sur une norme et sur une visée ?

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