La mythologie, et plus particulièrement la mythologie grecque, connaît un essor éditorial important dans le domaine de la bande dessinée. Plusieurs séries destinées à la jeunesse se sont emparées de ces mythes, parmi lesquelles La Mythologie en BD (Casterman, 2015), La Sagesse des mythes (Glénat, 2016, sous le patronage de Luc Ferry) et Les Petits Mythos (Bamboo, 2012). Si La Mythologie en BD se présente comme un projet documentaire visant à "découvrir ou mieux connaître les grands épisodes et les héros de la mythologie" et La Sagesse des mythes ambitionne de "révéler l’apport philosophique" des mythes, Les Petits Mythos adoptent une approche humoristique.
Malgré leurs différences apparentes, ces séries partagent un certain rapport à la mythologie, notamment à travers leur orientation documentaire. Cet article se propose d'analyser les représentations de la mythologie véhiculées par ces publications à vocation documentaire, en examinant comment la narration en bande dessinée se déploie dans le cadre de ces projets didactiques et comment les ressources du médium y sont mobilisées.
Une approche fixiste de la mythologie
Les séries documentaires, ainsi que les dossiers complémentaires proposés dans la série humoristique Les Petits Mythos, partagent une approche assez fixiste de la mythologie. Elles donnent une représentation univoque et définitive des mythes, coupée de l’univers narratif complexe qui leur a donné naissance et postérité. Les mythes sont souvent envisagés au singulier, comme s’il existait une vérité du mythe, valable par-delà ses différentes incarnations dans des récits particuliers.
Les mythes envisagés au singulier
Les mythes sont énoncés sur un ton gnomique, comme s’il existait une vérité du mythe, valable par-delà ses différentes incarnations dans des récits particuliers, qui donnent pourtant lieu à une forte variation. La pluralité des mythes est gommée. Par exemple, si le dossier consacré à Jason dans La Mythologie en BD fait état “d’un grand nombre de versions avec des variantes plus ou moins importantes”, on ne sait pas sur quoi portent ces variantes, ni pourquoi parmi des variantes possibles c’est telle version plutôt que telle autre qui a été retenue pour le scénario. Les différentes œuvres évoquant Jason sont mentionnées, mais rien n’est dit de la variation des récits, la succession des versions est envisagée comme un ensemble de sources plus ou moins “complètes”.
Une présentation similaire, allant des premières sources à la source la plus “complète” chez Apollonios, ouvre le dossier écrit par Luc Ferry sur Jason. Chaque mythe fait ainsi l’objet d’une synthèse au singulier, dans une version dont les choix ne sont pas justifiés, sinon par le recours à la source la plus complète ou la plus célèbre. C’est à ce prix que Luc Ferry souhaite nous faire “bien comprendre l’enjeu de la légende d’Héraclès”, le singulier de l’enjeu supposant le singulier de la légende, quand bien même, sur Héraclès comme pour tous les mythes, “pour chacune de ces légendes pourtant secondaires, il existe à nouveau une pluralité de versions”.
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Des mythes au présent de vérité générale
C’est donc au présent de vérité générale que les mythes sont moins racontés que décrits comme des essences fixées pour toute éternité dans le continent indéfini de la mythologie grecque. Les petits Mythos expliquent que “comme chaque mythologie, celle de la Grèce a sa propre explication de la création du monde” : “Ouranos et Gaia ont une sacrée descendance. Tout d’abord il y a les Titans, six garçons et six filles. Ensuite trois Cyclopes ; puis les Hécatonchires, d’immondes brutes violentes au nombre de trois également. Tout ce petit monde est contraint par le tyrannique Ouranos, qui les déteste, à vivre caché au centre de la Terre, c’est-à-dire à l’intérieur même de leur mère, dans le noir et sans grand-chose à faire pour s’occuper…”.
Cette genèse est donc présentée comme “explication de la création du monde”, et non comme un récit ancré dans une œuvre particulière, celle du poète Hésiode, qui relève au moins autant d’une logique de création poétique que d’une explication primitive de la naissance du monde. Cette vision fixiste de la mythologie, qui se traduit par un ton plus descriptif ou assertif que narratif, conduit aussi à une orientation des récits qui ne dit pas sa partialité. Ainsi les héros peuvent se voir rehaussés par des scénarios qui ne retiennent des sources citées que les épisodes à leur avantage.
Le cas de Thésée
Puisque Thésée serait à interpréter comme “un artisan de l’ordre juste et comme un homme profondément serein et bienveillant”, Luc Ferry constitue à partir des récits de Plutarque et Apollodore cités comme ses “sources” une version conforme à son interprétation. De Plutarque, il retient le courage de Thésée qui se désigne comme volontaire pour le tribut qu’Athènes doit envoyer au Minotaure : “Laisse-moi tuer le Minotaure pour toi. Laisse-moi mettre fin à cet atroce rituel ! Il est temps pour moi de me montrer à la hauteur de ce qu’Athènes attend de moi ! Fais-moi confiance, je tuerai la bête de Minos. Je me porte volontaire !”
Ce n’est pourtant pas l’unique version ni même la principale selon Apollodore : “il fut ajouté sur la liste pour le troisième tribut que l’on devait remettre au Minotaure ; mais d’après certains il se proposa de son plein gré”. À l’inverse, les passages de Plutarque moins valorisants pour le héros sont laissés de côté, quand par exemple c’est la jalousie de la gloire d’Héraclès qui anime Thésée du désir de combattre lui aussi des monstres (Plu., Thés., 8). De même le motif de l’abandon d’Ariane au retour de l’expédition, dont Plutarque évoque plusieurs versions, est évacué au profit de la version d’Apollodore (Epit., 1.8), selon lequel Dionysos a enlevé Ariane pour le plus grand malheur de Thésée : le héros se voit ainsi disculpé de ce qui est présenté comme une trahison dans de nombreuses œuvres. Les mêmes choix sont opérés dans le volume de La Mythologie en BD. On le voit, le scénario des albums emprunte à différentes sources pour retenir les versions et épisodes les plus glorieux d’un héros dont il s’agit de montrer la grandeur.
Cette orientation n’est pas à mettre au compte d’un souci d’éviter la violence ou la cruauté dans des publications pour un public jeune, puisque les scènes de meurtre ne sont pas absentes des albums, mais il semble bien plutôt qu’il s’agisse de ne pas écorner l’image de héros présentés dans une perspective assez hagiographique. Les scénarios se présentent donc comme la synthèse objective des mythes à connaître, sans explicitation des choix et orientations dont ils résultent pourtant nécessairement. De la même façon, l’approche très encyclopédique de “la mythologie” est naturalisée, entretenant le “mythe du mythe” selon lequel on pourrait substituer des récits reconstitués à des pratiques discursives toujours destinées à des évènements particuliers.
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Le grand détournement encyclopédique
Les scénaristes s’appuient en premier lieu sur des textes qui partageaient dès l’Antiquité le souci de proposer une version synthétique des récits mythologiques : les travaux des mythographes qui, à partir de l’époque hellénistique, ont ordonné une matière auparavant présentée dans des sources éparses, en ne retenant que la matière narrative d’œuvres le plus souvent poétiques. Les références sont nombreuses à la Bibliothèque d’Apollodore notamment : composée sans doute vers le iiie siècle a.C., cette somme fournit “la carte routière qui permettait au lecteur, déjà dans l’Antiquité, de s’orienter dans les itinéraires complexes créés par les vies des héros du passé”. Les séries de mythologie en bande dessinée se présentent en fait comme des adaptations de ce type d’écrits mythographiques, de la Bibliothèque d’Apollodore aux Fables d’Hygin écrites dans l’empire romain, également fréquemment citées.
Si cela n’étonne pas, au regard du projet documentaire soucieux d’offrir des récits synthétiques à un large public, on peut regretter toutefois qu’il ne soit jamais expliqué que “la mythologie” présentée correspond en fait à cette invention, tardive dans le monde grec, d’une mythologie “fossilisée en des écrits littéraires ou savants”. Au contraire, pour la Sagesse des mythes, Luc Ferry soutient être toujours “parti des versions originelles, des premières matrices”, affirmation bien discutable au regard des versions retenues… Une clarification de cet ordre, qui éviterait une présentation essentialiste des mythes, est pourtant tout à fait envisageable dans le cadre de l’accompagnement proposé, y compris pour le jeune public - les programmes scolaires prévoient par exemple au cycle 3 (élèves de 10-12 ans) un travail sur les croyances et textes fondateurs dans la Méditerranée du ier millénaire a.C., les croyances n’étant pas envisagées indépendamment de leurs manifestations textuelles dont le statut particulier de “texte fondateur” est à questionner.
Par ailleurs, il apparaît problématique qu’en dehors des textes des mythographes, d’autres œuvres soient convoquées selon la même approche. Le rapport entretenu avec les sources mentionnées montre en effet comment des éléments narratifs en sont extraits comme autant d’informations biographiques, sans prise en compte de leur inscription dans des œuvres dont les enjeux de composition sont pourtant déterminants. Les dossiers de La Mythologie en BD sont ainsi intitulés “ce que nous savons sur” chacun des héros (et non par exemple, “comment tel auteur parle de…”), la démarche est bien de collecter du savoir dans les différentes sources disponibles, qui se compléteraient les unes les autres.
Prenons l’exemple de Jason cité plus haut, avec la référence aux Argonautiques d’Apollonios de Rhodes comme la version la plus complète et la plus célèbre. Peut-on extraire les hauts faits du héros de cette épopée en vers, œuvre “qui joue en virtuose de l’écho et de l’écart” pour rivaliser avec Homère ? “Savons-nous” grâce à Apollonios que l’Argo a fait une escale chez Circé ou a croisé le chemin des Sirènes ? Ces épisodes ont-ils un sens dissociés d’une écriture qui s’inscrit dans un jeu manifeste avec l’épopée homérique ? Les éléments de l’intrigue retenus et mis en scène par chacun des auteurs sont inextricablement liés à la logique des œuvres qui les mettent en scène. L’exemple le plus parlant de ce phénomène est sans doute celui des épopées homériques dont la composition est systématiquement gommée au profit d’une réécriture strictement chronologique des événements narrés. Dans les volumes de la Sagesse des Mythes ou de la Mythologie en BD, les premières planches des volumes consacrés à l’Odyssée montrent non pas l’assemblée des dieux, ni le départ de chez Calypso ou encore le naufrage d’Ulysse et l’arrivée chez les Phéaciens, épisodes qui marquent le début du récit ou celui des aventures d’Ulysse, mais le départ des guerriers qui quittent Troie. Ainsi coupées du fil narratif qui les organise chez Homère, les aventures d’Ulysse ne sont plus jamais confiées au héros lui-même. Ce n’est pas un simple détail : cela retire toute l’ambiguïté liée au statut énonciatif de nombreuses péripéties ancrées dans les récits qu’Ulysse, seul témoin vivant de ce qu’il raconte, fait à un auditoire avide d’histoires… Alors que “l’Odyssée n’est pas un récit, au premier degré, mais un récit de récits”, seules les péripéties du retour d’Ulysse sont retenues, pour être replacées sur un axe chronologique dans une narration strictement linéaire.
Les œuvres d’auteurs de l’Antiquité sont ainsi envisagées comme des sources d’informations sur les héros de la mythologie et non comme des œuvres singulières - comme si aujourd’hui on abordait les productions hollywoodiennes qui renouvellent régulièrement les aventures des super-héros comme autant de “sources” sur Spiderman ou Batman… Comment cela pourrait-il ne pas “réduire singulièrement autant l’extraordinaire richesse sémantique de ces manifestations discursives que l’éventail des fonctions sociales et symboliques que peuvent assumer des récits toujours attachés à une mise en discours et à des conditions d’énonciation singulières” ? C’est sur un malentendu de cet ordre que des “connaissances” sont prélevées dans des œuvres antiques sans considération pour l’ancrage des faits narrés dans un contexte énonciatif et artistique traversé par ses propres logiques.
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Une BD sous contrôle
Dans les séries de Casterman et Glénat, les planches de bande dessinée passent le relais en fin d’albums à des dossiers “documentaires” ou “pédagogiques” selon les présentations des éditeurs. Un texte y apporte des compléments sur des épisodes non abordés dans le récit en bande dessinée (par exemple sur les amours de Zeus dans le volume consacré aux douze travaux d’Héraclès dans la Mythologie en BD), indique parfois les sources utilisées pour le scénario (mais, on l’a vu, sans préciser quels choix ont été opérés parmi les différentes sources), et livre une interprétation du mythe, surtout dans la Sagesse des mythes.
"La Naissance des Dieux" dans "La Sagesse des Mythes" : une étude de cas
L'album La Naissance des Dieux, issu de la collection La Sagesse des Mythes, aborde la genèse de la mythologie grecque. L'album s'ouvre sur le chaos primordial, explorant la naissance des premiers dieux et titans, ainsi que les conflits initiaux pour le pouvoir. On y découvre Gaïa, la Terre, et Ouranos, le Ciel, dont l'union donne naissance à une progéniture monstrueuse, les Titans, les Cyclopes et les Hécatonchires. Ouranos, craignant d'être détrôné, les emprisonne dans les entrailles de la Terre, suscitant la colère de Gaïa.
Chronos, l'un des Titans, répond à l'appel de sa mère et mutile Ouranos, prenant ainsi le pouvoir. Cependant, Chronos reproduit la cruauté de son père en dévorant ses propres enfants pour éviter d'être détrôné à son tour. Rhéa, son épouse, parvient à sauver Zeus en le cachant dans une grotte en Crète. Zeus grandit et, avec l'aide de Gaïa, défie Chronos, le force à régurgiter ses frères et sœurs, et déclenche la Titanomachie, la guerre entre les dieux olympiens et les Titans.
Forces et faiblesses de l'adaptation en BD
L'adaptation en bande dessinée de la naissance des dieux grecs est un exercice complexe. La BD La Naissance des Dieux présente des forces et des faiblesses. Les premières planches, réalisées par Dim D, sont souvent saluées pour leur beauté et leur aspect pictural. Elles parviennent à rendre l'atmosphère chaotique et primordiale des origines du monde. L'introduction de Dim D est superbe.
Cependant, le reste de l'album, illustré par Federico Santagati, reçoit des critiques mitigées. Certains lecteurs apprécient le découpage dynamique et l'aspect "super-héroïque" de certaines scènes, tandis que d'autres déplorent un dessin irrégulier, un encrage gras, des couleurs lourdes et un manque de finesse dans les détails. L'anatomie des personnages est parfois malmenée, et les expressions faciales peuvent sembler torturées.
Le scénario est également critiqué pour son rythme inégal. Les premières planches prennent beaucoup de place, ce qui se fait sentir sur la fin, alors qu'il y a encore tant de choses à évoquer. Certains lecteurs regrettent que l'histoire soit trop résumée et que les raccourcis soient nombreux. Ils estiment que la complexité du monde mythologique aurait mérité plusieurs tomes.
L'interprétation de Luc Ferry
Les explications de Luc Ferry, qui accompagnent l'histoire en bande dessinée, sont plus courtes que d'ordinaire et ne figurent pas parmi ses meilleures prestations. Son propos consiste à faire le distinguo entre mythologie et religion avant de parler du rôle du philosophe. Le lien avec l'album est donc assez lointain. Certains lecteurs trouvent la réflexion de Luc Ferry un peu obtuse, tandis que d'autres apprécient l'aperçu synthétique de la chronologie des dieux et la réflexion sur le passage des philosophes qui laïcisent et rationalisent leur religion.
Diversité des opinions
Les opinions sur La Naissance des Dieux sont diverses. Certains lecteurs connaissant bien la mythologie classique sont déçus par le scénario qu'ils qualifient de bâclé et par le dessin d'inspiration comics qu'ils trouvent irrégulier et grotesque. D'autres, au contraire, apprécient l'album comme une introduction à la mythologie grecque et sont heureux de voir cette partie de l'histoire en dessin.
Certains notent que l'album aurait pu s'appeler "la naissance de Zeus" tellement les autres dieux sont absents dans l'intrigue. D'autres apprécient de découvrir un Zeus jeune et impétueux, et voient dans la titanomachie un récit d'apprentissage et une quête du héros.
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