L'histoire de la Pitié-Salpêtrière, un des plus grands hôpitaux de Paris, est intimement liée à l'évolution de la médecine, de la psychiatrie et de l'assistance sociale en France. De ses origines comme lieu d'enfermement à son statut actuel de centre hospitalier universitaire de premier plan, le parcours de cet établissement est riche en événements et en figures marquantes.

Les Origines : L'Hôpital Général et le Grand Renfermement (XVIIe Siècle)

Le 27 avril 1656, Louis XIV fonde par décret royal l’Hôpital général de Paris. Cette institution, qui se voulait un instrument de police et d'assistance, devint rapidement un lieu d'enfermement pour ceux que la société souhaitait écarter : mendiants, prostituées, infirmes, et aliénés mentaux. L’Hôpital général de Paris comprenait plusieurs établissements, dont l’hôpital de la Pitié, celui de Bicêtre et enfin la Salpêtrière.

La Salpêtrière, initialement réservée aux femmes, n'était pas conçue comme un établissement de soins médicaux. Elle s'inscrivait dans un contexte de "grand renfermement", une politique d'exclusion visant à éloigner les pauvres et les marginaux de la société. La construction de la Salpêtrière s’intégrait directement dans l’évolution des mentalités populaires au XVIIe siècle. En effet, s’éloignant de la charité prescrite par la religion chrétienne, les sociétés européennes menaient alors de multiples politiques d’exclusions principalement dirigées contre les mendiants. Fonctionnant sur la base du volontarisme, l’Hôpital général permettait d’éloigner et de faire travailler les plus pauvres sur le fondement de l’assistance. Cependant, l’établissement de maisons de force à partir de 1684 (où étaient notamment enfermées les prostituées à la Salpêtrière) semblait davantage répondre à une stratégie de police nommée le grand « renfermement ».

Les femmes internées à la Salpêtrière étaient un groupe hétérogène, comprenant des prostituées, des femmes considérées comme "dérangées", et celles enfermées par lettre de cachet, une décision arbitraire du roi sans procès. Beaucoup de femmes étaient également logées à la Salpêtrière dans la Maison de Force créée en 1684. Dans cette prison, plusieurs types de « dérangées » étaient enfermées. Les prostituées jugées corrigibles ou non, des femmes sur qui on devait employer la « Grande Force » et celles emprisonnées par lettre de cachet (c’est-à-dire un enfermement décidé sans procès par le Roi). Ce sont ces dernières que l’on envoyait pour peupler les nouvelles colonies françaises.

L'Évolution de la Psychiatrie : Pinel et Esquirol (Fin XVIIIe - Début XIXe Siècle)

Si la vision de la maladie mentale et les méthodes thérapeutiques avaient connu une évolution limitée entre le XVIIe et le XVIIIe siècle, l’intervention de Philippe Pinel, médecin chef de la Salpêtrière entre 1795 et 1810, bouleversa le regard porté sur les malades souffrant de pathologies mentales. Ainsi, il publia en 1801 un Traité médico-philosophique sur l'aliénation mentale ou La manie reconnaissant l’humanité de ceux qu’il qualifiait désormais d’aliénés et préconisant l’usage d’un « traitement moral » reposant sur le dialogue avec le patient. Suite à son passage, les patientes dites aliénées de la Salpêtrière se sont vues retirer leurs chaînes tandis que l’établissement se spécialisait progressivement sur le fondement des nosographies réalisées par Pinel.

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L’aliénation mentale et son traitement firent alors l’objet de débats entre les médecins. Ainsi, les thèses de Philippe Pinel ont été partiellement reprises par Jean-Etienne Esquirol, médecin chef de la Salpêtrière en 1810 puis de l’asile de Charenton. Cependant ce dernier était opposé à un traitement reposant sur la douceur et le dialogue, il défendait avec fermeté la guérison par l’enfermement, qui isolerait les malades de leur environnement pathogène et leur permettrait de guérir. S’appuyant sur les travaux d’Esquirol, la loi du 30 juin 1838 prévoyait un nouveau système d’organisation de la psychiatrie française : l’asile était né. Les malades pouvaient dès lors être placés par les familles (le placement est dit volontaire) mais également selon un système de placement d’office sur décision du préfet, répondant de ce fait à une motivation de police permettant d’isoler un individu considéré comme dangereux du reste de la société. Une politique de fermeté à laquelle la Salpêtrière se pliait, voyant alors son nombre de pensionnaires considérablement augmenter au même titre que le nombre d’internement sur le niveau national (de 5 000 personnes en 1789 à plus de 50 000 en 1883).

L'Âge d'Or de la Neurologie : Charcot et l'Hystérie (Seconde Moitié du XIXe Siècle)

Durant la seconde moitié du XIXe siècle, les théories et classifications relatives aux maladies mentales se sont multipliées, avec la théorie de la dégénérescence mais aussi les classifications associées aux troubles de la névrose et de l’hystérie. Spécialité du célèbre médecin chef de la Salpêtrière Jean-Martin Charcot, l’hystérie devint un champ d’étude largement exploré. La Salpêtrière est devenu le centre de ces études puisque les femmes étaient considérées comme davantage sujettes à de tels troubles jusqu’à une époque tardive durant laquelle l’hystérie masculine fut reconnue.

Jean-Martin Charcot, fondateur de la neurologie, possédait une somptueuse bibliothèque scientifique qui se trouve aujourd'hui dans l'hôpital où il officiait : à la Salpêtrière (Paris). Véronique Leroux-Hugon et Martin Catala nous emmènent en visite au cœur de la science neurologique, de l'amphithéâtre à l'ICM… Jean-Martin Charcot, professeur d'anatomie pathologique, académicien et célèbre neurologue de l'hôpital de la Salpêtrière, précurseur dans la découverte des maladies neurologiques, possédait dans son hôtel particulier de Varengeville (217 faubourg Saint-Germain à Paris) une somptueuse bibliothèque qui fit une forte impression à ses visiteurs : des anonymes, élèves et collègues mais également quelques noms aujourd'hui connus comme l'écrivain et homme politique Léon Daudet ou Sigmund Freud, celui qui deviendra le père de la psychanalyse.

La Salpêtrière était également connue pour le "Bal des folles", un événement annuel qui se tenait à la Mi-Carême. Les patientes des services psychiatriques, déguisées et parées de leurs plus beaux atours, participaient à cette fête mondaine, où le Tout-Paris venait les observer et s'encanailler. Plusieurs bals étaient organisés dans l’enceinte de l’Hôpital. Le plus connu est le bal des folles, auquel assistaient chaque année pour la Mi-Carême de nombreuses personnalités. La Mi-Carême célèbre à Paris la fête des femmes depuis le 18ème siècle (aujourd’hui appelée Carnaval des femmes). Dans la Salpêtrière, les patientes des services psychiatriques (appelées les « aliénées ») se déguisaient et se paraient de leurs plus beaux atours pour cette fête.

La Pitié : De l'Orphelinat à l'Hôpital (XVIIe - XXe Siècles)

La fondation de la Pitié ou Notre-Dame-de-Pitié remonte à la régence de Marie de Médicis en 1612. Agrandie et rattachée en 1657 à l’administration de l’Hôpital général, la maison du faubourg Saint-Victor devient également chef-lieu de l’institution hospitalière. Par délibération du 7 mai 1657, la maison de Refuge change de dénomination et s’appelle Notre-Dame-de-Pitié. Lieu de refuge pour les enfants mendiants, trouvés et orphelins, la maison prend le nom d’orphelinat Saint-Victor en 1792. Pendant la Révolution, il s’appelle successivement maison de la Patrie ou hospice des enfants et des élèves de la Patrie, puis en 1803 hospice des Orphelins.

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En 1808, l’Administration demande l’évacuation des enfants hébergés à la Pitié vers l’hospice des Enfants-Trouvés du faubourg Saint-Antoine. L’hôpital devient autonome sur le plan médical et administratif en 1816. Jusqu’à cette date, le service médical y était assuré par les médecins de l’Hôtel-Dieu. En 1821, on compte trois médecins dont le Docteur Béclard, premier chirurgien en chef de la Pitié. En 1843, il y a deux services de chirurgie et cinq de médecine (ils sont six en 1911 lors de la fermeture de l’hôpital). L’établissement gère 433 lits en 1820, 616 en 1840 et 691 en 1911.

Tout au long du XIXe siècle des agrandissements, remaniements et réparations sont réalisés sur les bâtiments. La maison de la rue Lacépède nécessite de grands travaux. En raison de l’état de délabrement des bâtisses, l’administration de l’Assistance publique décide en 1904 de procéder à la démolition de l’établissement et de le reconstruire sur des terrains vacants de l’hôpital de la Salpêtrière. Les travaux d’édification de la nouvelle Pitié, placés sous la responsabilité de l’architecte Justin Rochet commencent le 1er février 1905 et s’achèvent au printemps 1911. La disposition des bâtiments, l’aménagement et le souci de l’hygiène des malades et des soignants constituent la préoccupation principale de l’architecte. L’établissement ouvre en juin 1911 tandis que l’ancienne Pitié demeure en activité. Sa démolition est autorisée en novembre 1911 alors que la nouvelle Pitié est en plein exercice : le remplacement de l’ancienne structure par la nouvelle s’exerce ainsi sans interruption de l’activité hospitalière. La nouvelle Pitié du boulevard de l’Hôpital, dans le 13e arrondissement, accueille ses premiers patients le 29 juin 1911.

La Fusion et l'Ère Moderne : Pitié-Salpêtrière

Par arrêté du 13 mars 1964, les hôpitaux mitoyens de la Pitié et de la Salpêtrière fusionnent pour former un établissement unique appelé d’abord groupe hospitalier la Pitié - la Salpêtrière, puis Pitié-Salpêtrière. En 1968, le professeur Christian Cabrol effectue à la Pitié la première transplantation cardiaque européenne et, quelques années plus tard, la première greffe cœur poumon. En 2011, l’hôpital Charles-Foix rejoint le groupe hospitalier. Depuis le 1er août 2012, le groupe hospitalier Pitié-Salpêtrière - Charles Foix est dénommé Hôpitaux Universitaires Pitié-Salpêtrière - Charles Foix.

Aujourd'hui, la Pitié-Salpêtrière est un centre hospitalier universitaire de premier plan en France, avec des spécialités en neurologie, en psychiatrie, en gynécologie, en cancérologie et en médecine générale. Le site « Gallica », la bibliothèque numérique de la Bibliothèque nationale de France, précise : « L'Hôtel-Dieu, le plus ancien de ces établissements, est fondé au VIIe siècle. La Révolution consacre le principe de laïcité et de nationalisation des hôpitaux. Dès lors, ces établissements de soins se professionnalisent et deviennent un lieu de transmission du savoir. Les établissements sont rénovés, augmentent leur capacité d'accueil tout au long du siècle et se modernisent. Modernisation qui se poursuit au XXe. Certains établissements disparaissent, d'autres font leur apparition. L'Assistance publique - Hôpitaux de Paris (AP-HP) est l'établissement public de santé français qui exerce le rôle de centre hospitalier régional pour Paris et l'Île-de-France. D’après les chiffres 2018 du site de l'AP-HP, l'institution est le premier employeur de l’Île-de-France avec 39 hôpitaux, plus de 210 métiers exercés, près de 100 000 professionnels au service des patients.

La Bibliothèque Charcot : Un Trésor de l'Histoire de la Neurologie

En 2011, nouveau déménagement de la bibliothèque qui s'installe dans les locaux de l’Institut du Cerveau et de la moelle (ICM) - bâtiment moderne inauguré au cœur de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière en septembre 2010 en présence de Roselyne Bachelot alors ministre de la Santé. Véronique Leroux-Hugon : Charcot a beaucoup soutenu le développement de la photographie médicale notamment Désiré-Magloire Bourneville, le fondateur avec la bénédiction de Charcot, de la fameuse iconographie photographique de la Salpêtrière. Charcot en a eu l’intuition alors que la photo n’en était qu’à ses débuts.

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En 1907, quatorze ans après le décès du Professeur Charcot, son fils Jean-Baptiste Charcot, illustre explorateur s'apprêtant à partir pour sa deuxième expédition polaire à bord du "Pourquoi Pas" (quatrième du nom alors en chantier à Saint-Malo), choisit de faire don de la bibliothèque de son père à la Faculté de médecine. Éconduit par son doyen, pourtant ancien élève du Professeur Charcot, Jean-Baptiste se tourne alors vers l'Assistance Publique pour le legs de la bibliothèque, sous condition qu'elle "soit et reste toujours attachée à la clinique des maladies du système nerveux". L'Assistance Publique accepte alors le don, toutes oppositions balayées car tout acte contraire aurait été considéré comme "acte antipatriotique".

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