Johann Jakob Bachofen, érudit du XIXe siècle, a marqué la pensée historique et anthropologique avec son œuvre majeure, Das Mutterrecht (Le Droit maternel), publiée en 1861. Bien qu'il n'ait pas employé le terme "matriarcat", forgé plus tard, ses thèses sur la gynécocratie et le droit maternel ont suscité un débat passionné et continuent d'influencer la recherche contemporaine. Cet article se propose de résumer les principaux arguments de Bachofen, tout en contextualisant son œuvre dans le cadre des discussions actuelles sur le rôle des femmes dans les sociétés antiques.
Les principes fondamentaux de la pensée de Bachofen
Les thèses de Bachofen s'articulent autour de deux grands principes. D'abord, Bachofen est l'un des premiers auteurs à évoquer une domination du principe féminin (« Grande déesse ») dans la religion des premières sociétés humaines : la Déesse est l'incarnation de la vie et de la prospérité. Ainsi, en Grèce antique, le panthéon primitif grec aurait été dominé par des divinités féminines avant que les hommes ne s'emparent du pouvoir religieux, fondant ainsi le patriarcat, établissant en lieu et place du culte de la Déesse les cultes de l'époque classique. Deuxièmement, pour Bachofen, l'époque primitive est l'ère de la « gynocratie du droit maternel », où l'hérédité du pouvoir se transmet de mère en fille. La vie sociale apparaît selon lui dans la promiscuité des temps préhistoriques : seule la maternité peut être prouvée. Au reste, les fonctions respectives des deux sexes dans la procréation et la maternité sont mal connues des primitifs, qui conçoivent une sorte de parthénogenèse relevant du surnaturel, dont le corps de la femme est le dépositaire.
Gynécocratie et droit maternel : une distinction subtile
Bachofen parle tantôt de gynécocratie, tantôt de droit maternel, sans bien distinguer les deux notions, ce qui entraîne une certaine confusion entre l’idée d’un « pouvoir des femmes » et celle de la reconnaissance exclusive de l’ascendance maternelle - ce que les anthropologues appellent la « filiation matrilinéaire ». La gynécocratie, ou "pouvoir des femmes", suggère une domination politique et sociale des femmes sur les hommes. Le droit maternel, quant à lui, se réfère à un système juridique où la filiation et l'héritage se transmettent par la lignée maternelle. Bachofen considérait ces deux notions comme intimement liées dans les sociétés primitives.
Le mythe comme source historique
Pour Bachofen, le mythe est « l’histoire des temps primitifs ». Le fonds mythique de la Grèce constitue à ses yeux comme pour les adeptes de la théorie matriarcale une source riche qui montrerait sans ambiguïté une « évolution historique indéniable » : le passage d’une société matriarcale des origines, déclinante, incarnée, par exemple à Athènes, par la figure d’Athéna, à un système patriarcal naissant, représenté par Poséidon. Cependant, ce conflit qui signerait la victoire du patriarcat aboutit, selon cette théorie, à un paradoxe, puisque c’est finalement Athéna qui donne son nom à la cité ; mais cela s’expliquerait par le fait que cette déesse “matriarcale” aurait déserté son propre camp, en se rangeant du côté de son père Zeus, devenant ainsi une divinité “patriarcale”. Rappelons que, selon une autre idée tenace des théoriciens du matriarcat, cette Athéna des “origines” ne serait, en fait, que la manifestation d’une entité archétypale féminine, primordiale et unificatrice, qui aurait présidé aux destinées des sociétés archaïques : la “Grande Déesse Mère primitive”.
La femme et le divin
Bachofen associait la prédominance féminine dans les sociétés primitives à une « disposition naturelle pour le divin, le surnaturel, le merveilleux, l’irrationnel ». Selon lui, la raison, le droit et le politique n'auraient fait leur apparition qu'avec l'émergence du patriarcat. Il avertissait que le retour à « l’âge des Mères » plongerait l’humanité dans la « bestialité » ! Les femmes continuent de représenter un danger…
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Réflexions contemporaines sur le matriarcat
À l’idée fausse que les femmes grecques, ou plus généralement les femmes dans les mondes anciens, étaient quasi-invisibles, on pourrait sans doute opposer une autre idée fausse qui continue à être défendue, à savoir que les femmes avaient, “aux origines” des civilisations, une présence et une visibilité certaines, qu’elles étaient au faîte d’un système politico-juridique marqué par la prépondérance, voire la supériorité de « la » femme. On reconnaît, sans doute, dans ce type de discours, ce qui constitue pour certains une “réalité historique”, connue sous le nom de matriarcat, une croyance ancrée aussi dans une certaine pensée marxiste ou marxisante qui érige le matriarcat en dogme et l’associe à l’idée du communisme primitif.
L'importance du contexte et des sources
Il est crucial de replacer les théories de Bachofen dans leur contexte historique et intellectuel. Ses idées ont été influencées par le romantisme allemand et par une vision évolutionniste de l'histoire. Il est également important de souligner que ses sources étaient principalement des mythes et des textes littéraires, interprétés à travers le prisme de ses propres convictions.
Les femmes actives dans l'Antiquité
Les recherches contemporaines mettent en lumière la diversité des rôles et des statuts des femmes dans les sociétés antiques. Si les femmes étaient souvent exclues de la vie politique et militaire, elles pouvaient jouer un rôle important dans la vie religieuse, économique et culturelle.
Prêtresses et citoyennes
Ainsi, j’ai croisé une série de prêtresses qui, loin d’être confinées dans des tâches secondaires, en tant qu’auxiliaires des prêtres, comme on le dit encore parfois, jouent souvent un rôle important dans l’espace public : elles assument des fonctions rituelles et administratives, en synergie, le cas échéant, avec les prêtres, et constituent ainsi un facteur déterminant dans la gestion de la vie religieuse des communautés grecques. Ces prêtresses ont un nom, une famille ; elles doivent être nées - comme les prêtres - « de deux citoyens » (ἐξ ἀμφοτέρων ἀστῶν), ce qui signifie qu’elles sont donc « citoyennes » (politides). Il s’agit là d’une condition indispensable pour que ces “déléguées” religieuses puissent accomplir des rites kata ta patria, « pour » et « au nom de la cité » (huper poleôs), mais également pour que « ce qui est consacré par l’usage » (ta nomizomena) se fasse en l’honneur des dieux « pieusement » (eusebôs), « sans rien supprimer, sans innover », comme le dit Démosthène (Contre Nééra [LIX], 75 : ἵνα… καὶ μηδὲν καταλύηται μηδὲ καινοτομῆται).
Parmi les prêtresses actives que j’ai rencontrées, je pense surtout à cette importante hiereia d’Athéna Polias, à Athènes, qui s’appelait Lysimaché : cette femme, âgée de plus de quatre-vingts ans, a accompli dans la cité ses tâches d'épouse, de mère et de grande mère, tout en servant fidèlement la déesse de la cité pendant soixante-quatre ans. Lysimaché a ainsi partagé sa longue existence entre ses fonctions cultuelles et ses charges conjugales et maternelles. Maîtresse et gardienne du temple de sa déesse, à savoir l’Érechthéion sur l’Acropole, elle peut expulser de cet espace sacré les indésirables. Elle a ainsi une parole audible et imposante ; elle peut ordonner ou faire savoir, prendre des initiatives, faire des déclarations (à propos, par exemple, de certaines offrandes), apposer son sceau sur les registres, rendre des comptes à la cité pour la gestion de son sanctuaire, au même titre que les autres prêtres, ou encore introduire une action en justice. Mais elle est aussi l’héritière d’une tradition cultuelle, surtout dans le cas de prêtrises à vie, comme celle d’Athéna Polias, dans laquelle la prêtresse appartient à un genos, à une famille plus ou moins importante de la cité, en l’occurrence au genos des Étéoboutades.
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Héroïnes en temps de guerre
Concernant des femmes, peut-être moins connues, ou qui mériteraient plus d’attention, je pense à certaines figures exceptionnelles qui ont accompli des exploits en temps de guerre, lorsque leur cité était menacée ou envahie par l’ennemi. On pourrait ainsi évoquer, parmi d’autres femmes exemplaires, la poétesse Télésilla d’Argos, pendant l’attaque de sa cité par le roi de Sparte Cléomène et son armée. Or, bien que les Argiens combattent et résistent à l’invasion, ils sont finalement anéantis par les Lacédémoniens. Devant la défaite des hommes, la poétesse Télésilla rassemble toutes les armes qui sont restées dans les maisons, ainsi que celles qui se trouvaient dans les temples, puis elle les distribue à toutes les femmes qui étaient dans la fleur de l’âge (tas akmazousas tôn gunaikôn) et les poussent à se lancer dans la bataille contre les ennemis pour défendre la patrie. Et en effet, elles combattaient errhômenôs, dit Pausanias (II, 20, 9), donc avec force, avec rhômê, sans être nullement frappées de crainte par le cri de guerre, l’alalagmos des Lacédémoniens. Il faut cependant remarquer que, dans certaines sources, on constate que les femmes interviennent dans la guerre après la défaite des hommes, ou si, pour une raison ou pour une autres, il y a spanis andrôn, « manque d’hommes ».
Évergètes et bienfaitrices
Parmi les femmes actives qui pourraient intéresser la base de données Eurykleia, je songe aux femmes connues en marge du portrait d’hommes illustres comme Mélissa et Périandre, Gorgo femme de Léonidas, Aspasie et Périclès, ou d’autres connues pour elles-mêmes, comme Sappho ou Théano. Il y a aussi le cas des femmes qui ont été les bienfaitrices (évergètes) de cités. Mais dans les inscriptions que j’ai étudiées pour mes recherches sur les banquets publics, très peu de noms de femmes sont apparus. J’avais émis l’hypothèse qu’une raison de cela pouvait être leur exclusion du rite du sacrifice sanglant. Une autre raison possible pourrait être, pour l’époque classique du moins, leur absence dans les fonctions, les magistratures, les charges qui s’accompagnent de l’octroi de banquets : la gymnasiarchie, l’agonothésie, la chorégie. Les détenteurs de ces charges sont les grands organisateurs de fêtes dans les cités et les artisans de la sociabilité.
Parmi les femmes les moins connues, et qui mériteraient de l’être, revenons sur le cas d’Archippé de Kymé, qui a vécu au iie s. av. J.-C. et à laquelle se rattache une riche documentation épigraphique2. On dispose en effet d’une série de huit décrets honorifiques qui ont été disposés sur des pilastres à l’entrée de son monument funéraire. Archippé est louée pour son évergétisme “immobilier” : elle a financé la construction du bouleutêrion, réglementé et subventionné son bon fonctionnement. Par deux fois elle a offert un sacrifice et un banquet (pour la Boulé et la tribu) et fourni un rafraîchissement à base de vin doux (glukismos), au bénéfice de tous les habitants, y compris les étrangers et les affranchis. Elle a également financé le sanctuaire d’Homonoia sur l’agora. Lui ont été votés des honneurs exceptionnels : l’exemption des liturgies ; devant le bouleutêrion, une statue en bronze la représentant couronnée par le Démos ; dans le bouleutêrion, une statue de bronze doré ; après une maladie, un sacrifice offert pour son salut et sa santé ; à sa mort elle a reçu une couronne d’or du prytane et a été inhumée dans une sorte de nécropole des évergètes.
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