Introduction

Avant la loi Veil de 1975, l'avortement en France était illégal, poussant des centaines de milliers de femmes à recourir à des avortements clandestins. Cette période sombre de l'histoire des droits des femmes est marquée par la souffrance, le danger et parfois la mort. Cet article explore la réalité de l'avortement clandestin avant 1975, les statistiques disponibles, le contexte juridique et social, ainsi que les témoignages poignants de celles qui l'ont vécu.

Le Contexte Juridique et Social de l'Avortement Clandestin

En France, l'avortement était considéré comme un crime depuis un édit pris à la Renaissance. Cette interdiction a été renforcée par une loi de 1920, adoptée après l'hécatombe de la Grande Guerre, qui punissait de prison la simple incitation à l'avortement. Avorter dans ce contexte signifiait une grande solitude pour les femmes.

La Répression de l'Avortement à Travers les Époques

La criminalisation de l’avortement remonte au moins à l'Edit de 1556 d’Henri II. Les codes post-révolutionnaires comportaient des dispositions spécifiques à cette fin. Le Code pénal de 1791 considérait l'avortement comme un « crime contre les particuliers » et punissait de vingt années de fers « quiconque sera convaincu d’avoir par breuvage, par violence ou par tous autres moyens, procurer l’avortement d’une femme enceinte ».

Le Code pénal de 1810 maintint la qualification de crime, prévoyant la peine de réclusion. Son article 317 reprenait les termes des dispositions incriminatrices du premier code post-révolutionnaire, précisant que le consentement de la femme enceinte à l’avortement était indifférent à la constitution de l’infraction. La même peine était applicable à « la femme qui se sera procuré l’avortement à elle-même, ou qui aura consenti à faire usage des moyens à elle indiqués ou administrés à cet effet, si l’avortement s’en est ensuivi ». Un traitement particulier était réservé aux membres du corps médical : « Les médecins, chirurgiens et autres officiers de santé, ainsi que les pharmaciens qui auront indiqué ou administré ces moyens, seront condamnés à la peine des travaux forcés à temps, dans le cas où l’avortement aurait eu lieu ». La tentative de ce crime était également punissable.

Bien que l’avortement thérapeutique fût toléré à partir de 1852, non sans difficultés par l’Académie nationale de Médecine, et admis par la doctrine pénaliste sous certaines conditions, le recours à l’avortement en dehors de ce cas restait répréhensible. Le nombre de condamnations resta important tout au long du XIXe siècle et au début du XXe siècle. Toutefois, l’époque était marquée par un phénomène de « prohibition indulgente » en raison de la recherche d’un « impératif d’équilibre » : « faire respecter la morale publique, donner à l’action pénale un caractère pragmatique, éviter de porter atteinte à l’honneur des familles ou d’entraîner des erreurs judiciaires ». Quelques procès marquèrent cependant l’activité judiciaire, comme celui de Marie-Constance Thomas, surnommée « l’avorteuse des Batignolles », condamnée à douze ans de travaux forcés en 1891 pour avoir avorté près de quatre cents femmes en moins de dix mois.

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L'Aggravation de la Répression au XXe Siècle

La loi du 31 août 1920 réprimait la provocation à l’avortement et la propagande anticonceptionnelle. L’article 1er de cette loi punissait d’un emprisonnement de six à trois ans et d’une amende de cent francs à trois mille francs quiconque aurait provoqué au crime d’avortement par divers moyens de communication. Aux termes de l’article 2, les mêmes peines étaient applicables à « quiconque aura vendu, mis en vente, ou fait vendre, distribuer, ou fait distribuer de quelque manière que ce soit, des remèdes, substances, instruments ou objets quelconques, sachant qu’ils étaient destinés à commettre le crime d’avortement ». Ces deux nouvelles infractions permettaient de réprimer des actes de complicité à titre autonome. L'article 3 punissait d’un mois à six mois de prison et d’une amende de cent francs à cinq mille francs quiconque, dans un but de propagande anticonceptionnelle, aurait décrit ou divulgué, ou offert de révéler des procédés propres à prévenir la grossesse.

La loi du 27 mars 1923 modifia les dispositions de l’article 317 du Code pénal, procédant à la correctionnalisation de l’infraction d’avortement, qui devint un délit. Celui qui avait procuré ou tenté de procurer l’avortement d’une femme enceinte était puni d’un emprisonnement d’un an à cinq ans et d’une amende de 500 à 10 000 francs. La femme qui s’était procuré l’avortement à elle-même était punie d’un emprisonnement de six mois à deux ans et d’une amende de 100 à 2000 francs. La liste des professionnels de santé susceptibles d’être condamnés s’allongea.

Le décret-loi du 29 juillet 1939 relatif à la famille et à la natalité française, qui créa le Code de la famille, accrut encore la répression. Le décret-loi procéda à une réécriture de l’article 317 du Code pénal, prévoyant une incrimination de la seule intention d’avortement. Les peines encourues furent aggravées et pouvaient aller jusqu’à dix ans d’emprisonnement et 20 000 francs pour ceux recourant de manière habituelle aux pratiques abortives. La liste des professionnels de santé susceptibles d’être condamnés fut de nouveau complétée.

La punition de l’avortement atteignit son apogée avec la loi n° 300 du 15 février 1942 relative à la répression de l’avortement. La qualification de délit fut abandonnée au profit de celle de « crime contre la sûreté de l’État ». Les peines encourues allaient de l’emprisonnement avec ou sans amende à la mort, en passant par les travaux forcés à temps ou à perpétuité et la déportation. La loi de février 1942 prévoyait en outre une mesure d’internement administratif préventif à l’égard des personnes soupçonnées de tels actes.

La Difficulté d'Accès à la Contraception

Thérèse Clerc, qui pratiquait des avortements clandestins avant la loi Veil, soulignait que les femmes qui voulaient avorter « ne prenaient en général pas de contraception, aveuglées par toutes les débilités qu’elles entendaient à l’époque, sur le fait que cela était honteux et contre-nature ».

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Les Risques et les Conséquences de l'Avortement Clandestin

Avant la dépénalisation de l'IVG en 1975, près de 800 000 femmes avaient recours chaque année en France à l'avortement clandestin. Trois femmes en mouraient tous les jours. Le risque était double pour ces femmes : risques de complications pour la santé, mais aussi risque de se faire prendre. À l'époque, 300 femmes mourraient chaque année des suites d'un avortement clandestin.

Les Méthodes Utilisées

Les femmes utilisaient diverses méthodes dangereuses pour mettre fin à leur grossesse. Marcelle Marquise, avignonnaise, raconte avoir avorté illégalement deux fois dans la Drôme, dans les années 60. Enceinte à 24 ans, cette mère de déjà cinq enfants a décidé de se débrouiller seule pour avorter en cachette. "J'ai fait bouillir du persil, il a macéré et j'ai bu. Trois jours plus tard, le bébé partait, le fœtus s'en allait", raconte-t-elle. À nouveau enceinte quelques années plus tard, la jeune femme a renouvelé l'opération, provoquant à chaque fois de terribles douleurs, voire une importante hémorragie après la seconde. "Je n'ai jamais rien dit parce qu'il ne fallait rien dire, c'était une honte", admet-elle.

Huguette Hérin, 86 ans, raconte s'être jetée dans les escaliers du métro pour "se faire mal" et provoquer une fausse couche. "J'ai senti au bout de quelques mètres, comme si mon ventre se coupait en deux". La femme se souvient encore de la réaction traumatisante de son médecin, la traitant de "salope" à son arrivée à l'hôpital.

Les "Faiseuses d'Anges"

De nombreuses femmes ont également fait appel à des "faiseuses d'ange", le surnom donné à ces femmes, souvent non formées, qui pratiquaient les avortements. C'est le cas notamment de Christiane Taubira en 1971 à Cayenne, alors qu'elle était encore mineure. "On était persuadés que je ne survivrais pas", avoue l'ancienne ministre de la Justice. Annie Chemla raconte avoir rejoint le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (Mlac) en 1973. "Les solutions à l'époque, c'était soit les 'faiseuses d'ange', soit pour celles qui avaient de l'argent le fait d'aller voir un médecin. Et puis, il y avait le fait de se charcuter, c’est-à-dire d'introduire soi-même dans son utérus une sonde ou un morceau de métal pour déclencher des saignements et ensuite on allait à l'hôpital. Et c'est là que les femmes étaient maltraitées. (…) Souvent, on laissait les femmes saigner et les médecins disaient que comme ça, elles ne recommenceraient plus…"

Les Voyages à l'Étranger

Au début des années 70, une dizaine de médecins pratiquaient illégalement des avortements à Rouen par exemple, où un cabinet médical clandestin s'était monté dans les locaux de l'association du planning familial. Mais face à l'afflux de demandes, de nombreuses femmes se rendaient aux Pays-Bas ou en Angleterre, où l'avortement était autorisé. Anne-Marie Cardon, 88 ans aujourd'hui, s'est confiée sur sa propre expérience en Hollande : "À Paris, il y avait je ne sais pas combien d'autocars, les uns derrière les autres. C'était terrible pour moi. J'ai vécu la souffrance des femmes. Il n'y avait que des Françaises dans les cliniques, les salles étaient remplies de femmes."

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Les Statistiques de l'Avortement Avant 1975

Il est très difficile de trouver des chiffres précis sur l’avortement avant 1975, son interdiction empêchant de fait de disposer de données officielles. Si Simone Veil évoquait le chiffre de 300.000 avortements par an, le site contraception.fr avance une estimation située entre 55.000 et 90.000.

La Lutte pour la Légalisation de l'Avortement

Ces conséquences physiques ou psychologiques parfois irrémédiables ont poussé René Frydman, médecin, gynécologue et père scientifique du premier bébé-éprouvette français, à s'engager pour légaliser l'avortement. Avec d'autres médecins, il a rejoint le Groupe information santé (GIS), et a lutté notamment pour promouvoir la méthode Karman : une méthode par aspiration simple et peu douloureuse.

C'est grâce notamment au courage de ces médecins et militants, qui ont pratiqué des milliers d'avortements clandestins, que la loi Veil a finalement été promulguée le 17 janvier 1975.

L'Affaire de Bobigny

Un tournant important dans la lutte pour la dépénalisation de l'avortement fut l'affaire dite de Bobigny en 1972. Une adolescente de 16 ans, Marie-Claire Chevalier, était poursuivie en justice pour avoir avorté clandestinement à la suite d’un viol. Défendue par l’avocate Gisèle Halimi, elle fut finalement acquittée. Son procès marqua un tournant.

La Loi Veil et ses Suites

1974 vit la création d’un secrétariat d’État à la Condition féminine, confié à Françoise Giroud par le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing. Simone Veil, nommée ministre de la Santé, présenta alors un projet de loi dépénalisant l’avortement. Adopté en décembre 1974 par le Parlement à l’issue de vingt-cinq heures de débats, le texte fut définitivement promulgué le 17 janvier 1975.

En 1993, le délit d’entrave à l’IVG fut instauré pour protéger les femmes des pressions exercées par des militants anti-avortement. L’accès à l’IVG fut également simplifié grâce à des mesures comme la prise en charge financière intégrale par la Sécurité sociale en 2013, ou encore la suppression de l’obligation de justification pour les mineures.

Le 4 mars 2024, la liberté d’accès à l’IVG est entrée dans la Constitution française.

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