La question de l'avortement aux États-Unis reste un sujet profondément clivant et politiquement chargé, ravivé avec force par les récentes actions et réactions au sein du Sénat et de la Cour suprême. Les tentatives de restriction de l'accès à l'IVG (Interruption Volontaire de Grossesse) dans plusieurs États ont mis en lumière les divisions croissantes au sein du parti républicain et ont positionné l'administration Biden comme un fervent défenseur de ce droit.
Tentatives Républicaines de Restreindre l'IVG : Un Échec Partiel
Récemment, des sénateurs républicains ont été incapables de faire voter des textes visant à limiter drastiquement l'accès à l'IVG dans deux États américains conservateurs, la Caroline du Sud et le Nebraska. En Caroline du Sud, il s'agissait de la troisième tentative des républicains de restreindre drastiquement l'accès à ce droit depuis le revirement de la Cour suprême. Des élus républicains se sont opposés à leur propre camp, empêchant ainsi le parti républicain de faire voter des textes prévoyant dans un cas une interdiction quasi-totale à avorter et dans l'autre une restriction de l'interruption volontaire de grossesse à six semaines.
La sénatrice de Caroline du Sud, Sandy Senn, a critiqué certains de ses collègues pour avoir suivi "leurs chefs comme des moutons dès qu'il s'agit de l'avortement". Elle a souligné que sur 46 sénateurs, seules 5 sont des femmes. Ces cinq sénatrices, dont trois républicaines, ont fait échouer le vote restreignant l'avortement avec des discours enflammés. L'une d'elles a souligné que les hommes de cette assemblée continuaient de "gifler symboliquement les femmes en soulevant encore et encore la question de l'avortement".
Au Nebraska, l'échec du vote visant à restreindre l'IVG à six semaines a également provoqué de vives réactions. Le sénateur Merv Riepe, initialement co-parrain du projet de loi, a finalement retiré son soutien, soulignant qu'à six semaines, de nombreuses femmes ne savent pas encore si elles sont enceintes. Il a ajouté que, bien que dans un monde idéal, chaque enfant devrait avoir la possibilité de vivre et d'avoir une vie épanouie, il faut reconnaître que nous ne vivons pas dans une société utopique.
Scout Richters, de l'ACLU (association de droits civiques) dans le Nebraska, a interprété ce vote comme un signe que la majorité des habitants de l'État sont en faveur du droit à l'avortement et que "le vote reflète la réalité".
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Le Rôle Clé de la Cour Suprême et la Fin de l'Arrêt Roe v. Wade
La suppression par la Cour suprême de la garantie constitutionnelle à avorter, en juin dernier, a été un tournant majeur. Cette décision a permis aux États de décider individuellement de la légalité de l'avortement, entraînant une mosaïque de lois à travers le pays.
Cinq juges conservateurs ont voté en faveur de l'annulation du droit constitutionnel à l'avortement. Parmi eux, Samuel A. Alito, Jr., nommé par George W. Bush, et Amy Coney Barrett, Neil M. Gorsuch et Brett M. Kavanaugh, tous nommés par Donald Trump. Clarence Thomas a également voté pour la révocation, estimant que "dans de futurs dossiers" concernant le respect de la vie privée, "nous devrions revoir toutes les jurisprudences", citant notamment les arrêts concernant le droit à la contraception et le mariage homosexuel.
Les juges Stephen Breyer, Elena Kagan et Sonia Sotomayor se sont opposés à la révocation du droit à l'IVG au niveau national. John G. Roberts Jr., juge en chef de la Cour suprême, a voté pour que la loi du Mississippi, qui interdit l'avortement après quinze semaines de grossesse, soit adoptée, mais a indiqué que la Cour suprême n'aurait pas dû se prononcer sur le fait que l'avortement était un droit fédéral ou non.
Les Démocrates et la Tentative de Codifier le Droit à l'Avortement
Face à cette situation, les démocrates ont tenté de codifier le droit à l'avortement au niveau fédéral, mais leurs efforts ont été bloqués au Sénat. Le chef des sénateurs démocrates, Chuck Schumer, a accusé les républicains de "s'approprier la destruction des droits des femmes" et les a exhortés à "faire marche arrière et faire en sorte d’éviter ces dégâts." Mitch McConnell, le patron des républicains au Sénat, a laissé entendre qu'une loi fédérale interdisant l'avortement serait peut-être possible si la Cour suprême confirmait la fin de l'arrêt de 1973 qui fait de l'IVG un droit constitutionnel.
Le Sénat américain a échoué, à adopter une loi garantissant l'accès à l'avortement dans tout le pays, à l'heure où ce droit est fortement menacé par une décision à venir de la Cour suprême. Le résultat était prévisible car les démocrates ne disposent pas des 60 voix sur 100 nécessaires pour avancer sur ce texte.
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Conséquences de l'Annulation de l'Arrêt Roe v. Wade
L'annulation de l'arrêt Roe v. Wade a eu des conséquences immédiates et profondes. Treize États avaient déjà des lois prêtes à être appliquées pour rendre l'avortement illégal. En Louisiane, un projet de texte assimilerait l'avortement à un homicide, permettant aux procureurs d'inculper les patientes.
De plus en plus d'entreprises ont commencé à prendre en charge les frais de déplacement pour les employées souhaitant avorter dans un État où cela est autorisé. Tesla, Apple, Amazon et Levi's font partie de ces entreprises.
L'Impact sur les Femmes et les Populations Marginalisées
Depuis la révocation de l'arrêt Roe vs Wade, un nombre important d'Américaines en âge de procréer ne peuvent plus avorter dans l'État dans lequel elles vivent. Au cours de l'année écoulée, des milliers d'entre elles ont dû partir avorter dans un autre État.
Selon la chercheuse d’Amnesty International USA Jasmeet Sidthu, les États-Unis violent leur obligation en droit international de garantir aux personnes enceintes la possibilité d’interrompre leur grossesse et cette crise impacte de façon disproportionnée les groupes de populations les plus marginalisés.
Zaena Zamora, travailleuse sociale installée dans la région de Brownsville, à l’extrême sud du Texas, aide les personnes défavorisées à avorter en prenant en charge leurs frais de déplacement ou les honoraires médicaux.
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Les grossesses non désirées ont des répercussions concrètes. Selon deux études des universités du Maryland et du Michigan, la mortalité infantile au Texas a augmenté de 13 % après la loi de 2021 restreignant le recours à l’avortement. Le nombre de grossesses d’adolescentes augmente, surtout chez celles issues de minorités.
À Dallas, Anna Rupani dirige l’association Fund Texas Choice, qui aide chaque mois 200 femmes à avorter hors du Texas. Elle met en cause les politiciens qui les privent de leurs droits, les deux tiers de ces femmes qu’elle aide ont déjà des enfants et la plupart sont racisées.
Les Défis Juridiques et les Témoignages Poignants
Comme huit autres États ayant proscrit l’IVG, le Texas n’a pas prévu d’exception en cas de viol, y compris de nature incestueuse. Seule exception prévue par la loi texane, les grossesses mettant en danger la vie de la mère. Or le texte est si flou qu’il pétrifie les médecins.
Lauren Miller, une cadre en entreprise, a fait l’horrible expérience. Enceinte de jumeaux, l’un des deux fœtus est diagnostiqué d’une trisomie 18. Aucun médecin n’ose pourtant endosser la responsabilité d’une réduction fœtale. Elle a dû quitter l’État. A son retour, Lauren Miller décide de porter son affaire en justice. Elle rejoint un groupe de vingt Texanes demandant à l’État de clarifier les types d’urgence médicale pouvant ouvrir la voie à une IMG.
Malgré la succession de témoignages insoutenables à la barre, la Cour suprême texane s’est montrée inflexible. Lauren Miller sillonne les États-Unis pour témoigner.
La Question de l'Avortement et les Élections
La fin de Roe vs Wade a transformé la question de l’IVG en un puissant carburant politique à l’échelle nationale. En Arizona, des élus républicains ont voté avec les démocrates pour abroger une vieille loi interdisant complètement l’IVG. Patti O’Neil, la cheffe du Parti démocrate en Arizona, a estimé que les conservateurs comprennent que ces lois anti-IVG risquent de leur coûter l’élection présidentielle.
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