L'histoire de l'avortement en Angleterre au XIXe siècle est un sujet complexe, intimement lié aux évolutions démographiques, sociales, médicales et morales de l'époque. Cette période a vu des changements significatifs dans la perception et la pratique de l'avortement, ainsi que dans les lois et politiques qui l'encadraient.
Transition Démographique et Contrôle des Naissances
Le XIXe siècle est marqué par la transition démographique en Europe. Cette transition se déroule en plusieurs étapes. Initialement, on observe un équilibre relatif entre une forte mortalité et une forte natalité, avec un léger excédent de naissances. Ensuite, la mortalité diminue, tandis que la natalité reste élevée, entraînant une forte croissance démographique. Finalement, la natalité diminue à son tour, menant à un nouvel équilibre entre une faible mortalité et une faible natalité, avec un léger excédent de naissances.
En conséquence, la population européenne connaît une croissance spectaculaire, passant d'environ 187 millions d'habitants en 1800 à 400 millions en 1900. Cette augmentation démographique pose des questions sur la régulation des naissances et la taille idéale de la famille.
Au cours du XIXe siècle, deux attitudes principales envers la régulation des naissances émergent. La première vise à empêcher une naissance supplémentaire une fois le nombre d'enfants désiré atteint. La seconde, plus tardive, intervient plus tard dans la vie, reflétant l'augmentation de la longévité, le recul de l'âge à la ménopause, les choix de vie qui retardent la naissance du premier enfant et les progrès de la procréation médicalement assistée.
Mariage, Sexualité et Évolution des Mentalités
Au XIXe siècle, le mariage reste l'institution fondamentale de la famille. En Europe de l'Ouest, environ 90 % des couples sont mariés. Le mariage est un acte religieux et social qui unit des individus socialement proches. L'homogamie reste forte, bien que l'endogamie géographique diminue avec la révolution des transports.
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L'âge moyen au premier mariage augmente progressivement, passant de 25 à 27,5 ans pour les hommes et de 21 à 24 ans pour les femmes entre 1920 et 1970. Parallèlement, les écarts d'âge entre conjoints diminuent. La valorisation des sentiments conduit à privilégier le mariage d'amour, bien que le mariage de raison reste la norme, en particulier dans les classes sociales aisées.
Les changements dans la conception du mariage s'articulent avec des modifications des comportements sexuels dans un contexte de sécularisation des sociétés. Le moindre respect du calendrier liturgique chrétien, des pratiques sexuelles davantage à la recherche du plaisir que de la procréation, et une meilleure régulation des naissances témoignent de l'érotisation de la conjugalité. La réflexion sur la sexualité relève de plus en plus du monde médical, qui définit normes et déviances sexuelles.
Taille de la Famille et Régulation des Naissances
Au XIXe siècle, la taille de la famille connaît des fluctuations liées aux rythmes d'entrée dans la transition démographique. En Europe de l'Ouest, les femmes nées en 1860 ont en moyenne entre 4 et 5 enfants. Pour la génération née en 1900, les indicateurs se resserrent et avoisinent les 2 à 2,5 enfants par femme.
Dans ce mouvement séculaire de baisse de la fécondité, la majeure partie de l'Europe connaît une phase d'exceptionnelle croissance, le baby-boom, du milieu des années 1940 au milieu des années 1960. À partir de 1965, la fécondité diminue.
Les moyens de régulation des naissances sont limités. En dehors de l'abstinence et de la limitation des rapports sexuels, la pratique la plus répandue est le retrait (coitus interruptus). Les femmes utilisent également des décoctions, manipulations diverses et injections, souvent inefficaces et dangereuses. L'utilisation de préservatifs se répand à partir du XVIIIe siècle, mais leur coût reste élevé.
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Avortement Clandestin, Infanticide et Abandon d'Enfants
La faiblesse des moyens préventifs conduit à recourir à l'avortement clandestin, malgré sa dangerosité et son illégalité. Sa pratique clandestine massive met la vie de nombreuses femmes en danger. L'abandon du nouveau-né exprime aussi le refus des enfants non désirés. Il est particulièrement répandu entre 1750 et 1900. L'infanticide ne saurait être sous-estimé.
En Angleterre, le Matrimonial Causes Act de 1857 rend le divorce plus accessible.
Politiques Natalistes et Eugénisme
Durant la première moitié du XXe siècle, par crainte d'un « déclin de la race », des politiques natalistes, anti-malthusiennes sont adoptées. À l'inverse, dans l'entre-deux-guerres, afin de favoriser la limitation de la fécondité des classes populaires, l'Angleterre autorise l'installation de cliniques dites de « birth control » qui accompagnent les couples, et essentiellement les femmes, dans leur gestion de la fécondité.
L'eugénisme fait débat en Europe dans l'entre-deux-guerres. Poussé à l'extrême en Allemagne nazie, il provoque la stérilisation forcée d'environ 400 000 personnes.
Revendications Féministes et Libéralisation
Énoncées par une minorité de radicales avant la Grande Guerre, les revendications en faveur de l'accès à la contraception, voire du droit à l'avortement, s'affirment à partir du milieu de la décennie 1950. Le contrôle de la fécondité est réclamé par des associations.
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La pilule contraceptive est autorisée en 1961 au Royaume-Uni. L'avortement est légalisé plus largement dans la deuxième moitié du XXe siècle, sous la pression de la deuxième vague féministe pour mettre fin aux effets dramatiques des pratiques clandestines, en Grande-Bretagne en 1967.
L'Avortement à l'Époque Moderne : Un Terme Médical Générique
À l'époque moderne, l'avortement est avant tout un terme médical qui désigne l'accouchement avant terme d'un être inachevé. Le terme est donc générique et englobe aussi bien l'avortement spontané (fausse-couche) que l'avortement volontaire. On utilise des expressions différentes pour désigner ces deux aspects de l'avortement. On parle de « suffocation » ou d'« étouffement du fruit » pour désigner l'avortement volontaire, tandis que l'on parle plutôt de « lâcher le fruit avant maturité », « ne pas retenir le fruit », « vider son fruit », etc., lorsqu'il s'agit de fausses-couches.
L'avortement est perçu comme un accident de la grossesse auquel les praticiens doivent être préparés.
Responsabilité et Discours Médical
L'avortement est un axe intéressant pour aborder la question de l'enfantement dans une perspective d'histoire du genre, car il permet de s'interroger sur les échecs, l'impuissance des praticiens, mais également les refus, les écarts à la norme des femmes enceintes. Derrière un avortement plane la question de la responsabilité. C'est autour de cette responsabilité que se dessine la relation entre les praticiens et les femmes enceintes et qu'émerge un discours médical masculin sur ces femmes qui ne parviennent pas à la maternité ou s'y refusent.
Avortement Spontané : Maladie ou Faute ?
L'avortement est considéré comme un problème médical particulier, car il est l'occasion de nombreux aveux d'impuissance. Il ne se soigne quasiment pas. C'est pourquoi la plupart des auteurs s'attachent surtout à en délimiter les causes. Si l'avortement est sans cesse présenté comme une maladie, un accident de la grossesse, c'est presque systématiquement la responsabilité de la parturiente qui est finalement mise en cause.
Les causes peuvent être très diverses, mais la plupart des auteurs les classent en deux catégories : les causes qui proviennent de la mère ou du fœtus (causes internes) et les causes externes. La femme peut être tenue responsable malgré elle de son avortement, par le biais de causes internes, c'est-à-dire physiologiques ou biologiques, comme une malformation de la matrice.
Les causes propres aux fœtus sont rapidement évacuées par les auteurs. Ce sont des problèmes de taille ou de difformité. Ce sont les causes dites externes qui retiennent surtout l'attention des auteurs. Parmi ces causes, on trouve toutes les maladies aiguës, mais également toutes sortes d'aliments, et surtout beaucoup de choses banales : l'environnement, l'air, la chaleur, l'humidité, certaines odeurs, des bruits, des positions.
Ce qui ressort de l'énoncé exhaustif de ces causes, c'est l'image d'une femme enceinte fragile, d'une grossesse qui ne tient qu'à un fil. Cette fragilité trouve son origine dans des caractéristiques que l'on pense comme spécifiquement féminines : c'est bien souvent la sensibilité des femmes, leur capacité à être affectée, qui rendent la grossesse problématique. À l'origine d'un avortement spontané se trouve bien souvent le comportement de la femme enceinte.
Encadrement des Femmes Enceintes
Tout cela a pour conséquence de donner au discours médical un ton extrêmement prescriptif. C'est un « régime » très strict que doivent suivre les femmes enceintes. La majorité des auteurs consacre un paragraphe, ou un chapitre, à ce sujet. Il y a une véritable volonté pédagogique de la part des auteurs. Il faut éduquer les femmes enceintes.
Ce qu'on reproche à ces futures mères, c'est bien évidemment leur ignorance. C'est l'ignorance des signes d'une grossesse qui fait qu'elles vont mettre en danger la vie de l'embryon sans le savoir, mais c'est également une ignorance plus générale, voire un savoir superstitieux erroné, qui les ferait mettre en danger leur grossesse là où elles pensent la favoriser. Par ailleurs, c'est aussi ce qui est perçu comme une forme d'inconscience, leur désinvolture ou leur imprudence, qui sont souvent mises en avant par les auteurs.
Infanticide et Abandon de Nouveau-nés à Montréal au Début du XXe Siècle
Au début du XXe siècle, à Montréal, la police fait quotidiennement la découverte de cadavres de nouveau-nés. L’infanticide est lié à la question des nouveau-nés abandonnés et retrouvés morts.
Lionel Rose conclut à une nette sous-évaluation de l’infanticide et souligne la sympathie à la fois des avocats, des juges, des médecins et du grand public. Ann R. Higginbotham insiste sur l’importance des circonstances de l’infanticide : la peur et le manque d’expérience de la mère, la honte et la pauvreté, autant de facteurs qui incitaient à la pitié et à la clémence des autorités.
Fuchs esquisse le profil de la mère infanticide : celle qui a recours à ce qui n’est souvent qu’une forme ultime d’avortement est jeune, pauvre, très souvent domestique, isolée et abandonnée par le père de son enfant.
Constance Backhouse considère l’infanticide comme « un trait désagréable mais étonnamment fréquent de la vie au Canada au XIXe siècle ». Elle souligne la mansuétude des juges et des jurys vivant à une époque où le taux de mortalité infantile était élevé, où l’honneur des familles était menacé par la grossesse des filles non mariées et où les services sociaux demeuraient inadéquats.
Contexte Socio-Économique à Montréal
L’étude de l’infanticide à Montréal porte sur les années 1914-1930. À partir de l’infanticide, mon travail veut accéder à la situation d’un groupe social, les mères célibataires, dont la plupart appartiennent à la classe ouvrière. On peut se demander si les dislocations sociales liées à la guerre, tant par le départ des hommes que par les migrations de population attirées par les usines de guerre, ne se reflètent pas dans l’incidence des abandons d’enfants et de l’infanticide.
La Loi au Canada
Le Canada hérite du Code criminel britannique. Depuis 1803, en Grande-Bretagne, l’infanticide doit être traité comme un meurtre s’il est prouvé que tout le corps de l’enfant est sorti de sa mère ; la dissimulation d’une naissance est passible de la peine capitale.
En 1892, le Code criminel du Canada reprend la peine de deux ans pour les personnes ayant disposé du corps d’un enfant avec l’intention de cacher l’accouchement de la mère, que l’enfant soit mort avant, durant ou après la naissance.
Décès de Nouveau-nés dans le District Judiciaire de Montréal
Les archives du coroner renseignent sur les circonstances entourant l’accouchement des mères, surtout célibataires, et la condition des nouveau-nés trouvés dans des lieux publics.
Les quatre premières colonnes de ce tableau comprennent les cas les plus sensationnels, les « nouveau-nés trouvés » rapportés par les journaux. Seuls des cas appartenant aux trois premières colonnes feront l’objet d’une enquête. De ceux-ci, 146 obtiennent un verdict d’infanticide, 123 imputables à la négligence criminelle ou au manque de soins, 23 à une mort violente. Seulement neuf mères furent retrouvées, une seule fut condamnée à deux années de prison.
Un autre groupe comprend des trouvailles qu’on désigne aussi sous le vocable de nouveau-nés mais qui sont en réalité des fœtus de quelques mois de gestation : ces cas échapperont totalement à la justice.
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