Dissimulé derrière la précision d'une mise en scène patiente et étirée, "Portrait de la jeune fille en feu" de Céline Sciamma se révèle être un film-monstre à cinq têtes, explorant simultanément des thématiques profondes et complexes. Parmi ces thèmes, l'avortement occupe une place singulière, s'intégrant dans une réflexion plus large sur la condition féminine au XVIIIe siècle et les luttes pour l'émancipation.
Un Film aux Multiples Facettes
Sciamma entrelace habilement plusieurs récits : un amour impossible entre une peintre et son modèle, une critique de la bourgeoisie et des hiérarchies sociales, une réflexion sur la peinture et la capture de l'âme, une réactualisation du mythe d'Orphée, et un plaidoyer féministe culminant dans son approche de l'avortement.
L’Amour Impossible et ses Implications Sociales
L'amour rendu impossible entre deux femmes d'origine et de classe sociale différentes est rapidement pressenti. Son issue attendue ne fait pas exception à la règle. Ce ne sont pas les dernières séquences du film qui changent la donne puisque l'amour romanesque hante pour toujours ceux qui l'ont vécu. Cet amour impossible s'accompagne inévitablement d'une critique de la rigidité de la bourgeoisie. Ce monde terne et régi par des conventions, forcément en opposition avec la sincérité de la relation entre Marianne (la peintre) et Héloïse (la fille bourgeoise destinée à être mariée à un milanais qu'elle n'a jamais vu), va être traversée par des ondes de vie. C'est peut-être là une des meilleurs idées de Portrait de la jeune fille en feu : effriter progressivement un monde rigide par l'irruption de la légèreté, d'un simple sourire jusqu'au rire.
La Peinture : Capture de l'Âme et du Désir
Ensuite, la réflexion sur la peinture que propose Céline Sciamma n'est pas plus convaincante. Elle semble se construire autour de l'idée bien connue que le portrait capture l'âme de celui qui pose. Il est alors question de posséder l'autre ou d'être possédé, de le hanter ou d'être hanté. Sciamma appuie lourdement cette idée en faisant apparaître plusieurs fois à Marianne le spectre d'Héloïse. L'actualisation du mythe d'Orphée est quant à elle plus réussie et s'intègre parfaitement au récit de l'amour impossible qui se prolonge dans le souvenir de l'être aimé, celui qu'on a fini par regarder par-dessus son épaule avec la garantie de le perdre pour toujours.
Féminisme et Avortement : Une Réappropriation du Corps Féminin
Enfin, la cinquième thématique porte sur les revendications féministes à une époque où les femmes étaient prisonnières des hommes et d'une société où elles n'avaient pas leur mot à dire. Céline Sciamma ne fait donc qu'adapter la problématique au XVIIIème siècle. Pour être sûre de faire passer le message, elle introduit le personnage de Sophie (Luàna Bajrami) qui se fera avorter avec l'aide d'Héloïse et Marianne. Le scénario de Portrait de la jeune fille en feu est ainsi tout-puissant. Trop puissant. Il veut emmener le film sur trop de terrains différents : l'histoire d'amour impossible, la critique sociétale, la revendication politique, la référence mythique et ce qui ressemble à une percée de fantastique.
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L'Avortement : Un Acte de Résistance et de Solidarité Féminine
Dans "Portrait de la jeune fille en feu", l'avortement n'est pas présenté comme un acte isolé ou tragique, mais comme une expression de la solidarité féminine et une réappropriation du corps par les femmes.
Sophie et le Droit de Choisir
Pour être sûre de faire passer le message, elle introduit le personnage de Sophie (Luàna Bajrami) qui se fera avorter avec l'aide d'Héloïse et Marianne. Cette scène, loin de tout misérabilisme, est traitée avec une délicatesse et une humanité poignantes. Elle met en lumière la sororité et l'entraide féminine face à une société patriarcale qui nie aux femmes le droit de disposer de leur corps.
L'Esthétisation de l'Avortement : Un Acte Ennobli
Dans PORTRAIT D'UNE JEUNE FILLE EN FEU, la scène d'avortement est esthétisée, presque poétique, transformée en tableau pour ennoblir un acte souvent perçu comme honteux. Sciamma ne cherche pas à choquer ou à provoquer, mais à montrer l'avortement comme un acte de courage et de liberté, un choix difficile mais nécessaire pour certaines femmes.
La Peinture comme Témoignage et Mémoire
Après cet acte physiquement éprouvant pour Sophie, Héloïse a cet instant de génie en la réveillant presque et en demandant à Marianne de peindre une mise en scène de l'avortement. Une hyperconscience du caractère précieux et de la révolution que cela engendrerait pour d'autres Femmes d'en avoir la connaissance. Au coin du feu, Sophie s'allonge sur un matelas, et Héloïse tient le rôle de l'avorteuse tandis que Marianne dirige leurs positions et les peint. Quelqu'une tombera, est tombée sur ce tableau, l'œuvre clandestine trouve(ra) un chemin. Comment ne pas immédiatement penser au geste filmique de Carole Roussopoulos dans Y’a qu’à pas baiser ? Elle filmait elle un avortement en temps réel alors que celui-ci était encore interdit par la loi en 1971, avec…
En demandant à Marianne de peindre la scène d'avortement, Héloïse et Sophie affirment leur volonté de laisser une trace de cet événement, de le transformer en un symbole de résistance et de solidarité féminine. La peinture devient ainsi un outil de mémoire et de transmission, permettant aux générations futures de se souvenir des luttes passées pour les droits des femmes.
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L'Évolution de la Représentation de l'Avortement au Cinéma
Le septième art a toujours capturé les échos des luttes et des réflexions qui traversent les âges. En France, l'avortement, longtemps enfoui dans les abysses du tabou, a trouvé sur la pellicule une expression complexe et mouvante, reflet des tourments sociaux, politiques et culturels qui ont façonné les XXe et XXIe siècles.
Des Années 1930 aux Années 1970 : Tabou et Condamnation Morale
Dans les années 1930, le cinéma français, encore prisonnier des codes du théâtre de boulevard, effleure l'avortement avec une timidité teintée de condamnation morale. Les films de cette époque, souvent conçus par des hommes, dépeignent l'avortement comme le fruit amer de l'infidélité féminine. Pendant l'Occupation, le cinéma français navigue entre deux eaux. D'un côté, l'idéologie nataliste du régime de Vichy renforce la traque des avorteuses, figures de criminelles. De l'autre, certains films, comme LE VOILE BLEU (1942), mettent en scène des femmes fortes et indépendantes, maîtresses de leur destin. Les années 1950 marquent un tournant dans la représentation de l'avortement. Il n'est plus seulement une faute morale, mais devient le symbole de la vulnérabilité des femmes, en particulier des plus démunies. Les années 1960 voient l'émergence d'un cinéma plus engagé, qui s'empare de la question de l'avortement pour dénoncer son interdiction et ses conséquences funestes.
La Légalisation et l'Émergence d'une Parole Féministe
Avec la légalisation de l'avortement en 1975 grâce à la loi Veil, le cinéma français commence à aborder le sujet avec plus de franchise. Des films comme L'UNE CHANTE, L'AUTRE PAS (1977) d'Agnès Varda ou UNE HISTOIRE SIMPLE de Claude Sautet célèbrent l'émancipation des femmes et mettent en scène des personnages féminins qui prennent le contrôle de leur corps. Cependant, malgré cette avancée, l'avortement reste un sujet délicat, voire tabou. Dans les années 1980, UNE AFFAIRE DE FEMMES (1988) de Claude Chabrol revient sur les pages sombres de l'histoire de l'avortement, en explorant le destin tragique d'une avorteuse guillotinée sous l'Occupation.
Les Années 2000 et au-delà : La Symphonie Féministe
Ce n'est que très récemment que l'avortement devient un sujet explicitement féministe dans le cinéma français. Des films comme PORTRAIT D'UNE JEUNE FILLE EN FEU (2019), ANNIE COLÈRE (2022) et L'ÉVÉNEMENT (2021) abordent l'avortement sous un angle résolument moderne, en mettant en avant la solidarité entre femmes, le traumatisme de l'avortement et la lutte pour l'émancipation. Ces films marquent une rupture avec les représentations précédentes, en montrant l'avortement non pas comme un acte sordide, mais comme un choix légitime et une question de droits fondamentaux. L'histoire des représentations de l'avortement dans le cinéma français est une histoire de silences, de révoltes et d'émancipation. Si le cinéma français a longtemps évité ce sujet, les récentes productions féministes marquent un tournant important, en abordant l'avortement comme une question de droits et d'émancipation.
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