Les Pays-Bas se distinguent par un taux d'interruption volontaire de grossesse (IVG) parmi les plus faibles au monde. Ce pays affiche une stabilité remarquable en matière de santé reproductive, avec un taux d'avortement de 8,8 pour mille femmes de 15 à 44 ans en 2018, identique à celui de 2009. Comment expliquer ce succès néerlandais, surtout quand on le compare aux 15,6 avortements pour 1 000 femmes âgées de 15 à 49 ans en France ?
Facteurs contribuant au faible taux d'IVG aux Pays-Bas
Plusieurs éléments permettent de comprendre la situation aux Pays-Bas. Les spécialistes néerlandais mettent en avant l'importance d'une éducation sexuelle directe et décomplexée, dispensée de manière systématique dans les écoles secondaires et dans plus de la moitié des écoles primaires. Cette approche éducative permet aux jeunes d'acquérir des connaissances précises sur la contraception et la sexualité, favorisant ainsi des choix éclairés et responsables.
Accès facilité à la contraception
L'accès à la contraception est également un facteur clé. Anne, une Française vivant à Amsterdam, souligne la facilité d'accès à la contraception par le biais des médecins généralistes. Les médecins ne pratiquent pas d'examens gynécologiques avant de prescrire la pilule, ce qui peut encourager les jeunes filles à consulter et à obtenir une contraception adaptée.
Acceptation culturelle de la planification familiale
Des éléments culturels jouent également un rôle important. Les Néerlandais ont une approche pragmatique des questions de santé, y compris la planification familiale. Une étude réalisée en 1994 par les professeurs Ketting et Visser a souligné le changement des mentalités intervenu dans les années 1960, période durant laquelle Amsterdam était devenue l'une des capitales mondiales de la "beat generation".
Les experts ont mis en évidence une "forte acceptation de la planification familiale, liée à un changement de valeurs sur la sexualité et la famille, le traitement franc de l'information par les médias, la croissance économique rapide, le déclin de l'influence des églises dans la vie quotidienne, mais aussi la hausse générale du niveau d'éducation". La peur de la surpopulation, dans un pays de taille réduite et dont un tiers de la superficie est situé en dessous du niveau de la mer, est également un facteur spécifique aux Pays-Bas.
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Légalisation de l'avortement aux Pays-Bas
La première clinique pratiquant les IVG a ouvert en 1971, en pleine vague "beatnik", tandis que l'avortement n'a été légalisé qu'en 1984, avec l'un des délais les plus longs d'Europe, soit 24 semaines de grossesse. Un délai de réflexion de cinq jours a été instauré après la première consultation, et l'IVG a tout de suite été remboursée par la sécurité sociale.
L'avortement comme dernier recours
Les professeurs Ketting et Visser estiment que "le fait que la contraception ait été généralement acceptée avant la légalisation de l'avortement" a joué un rôle énorme. La société néerlandaise considère l'IVG comme une expérience traumatisante qu'il faut éviter. L'"avortement n'est considéré que comme un tout dernier recours", précise l'étude. Le taux de grossesses adolescentes est également l'un des plus bas au monde, avec moins de 1,5 % des naissances totales aux Pays-Bas, un taux cinq fois moins élevé que dans les années 1970.
Évolution récente du nombre d'IVG aux Pays-Bas
La plupart des IVG aux Pays-Bas sont pratiqués par des femmes de 20 à 24 ans (15 pour mille d'entre elles), soit deux fois plus que les moins de 20 ans. L'interruption volontaire de grossesse est légale depuis 1984 aux Pays-Bas, et, depuis 2012, on en recensait entre 30 000 et 33 000 par an, relève De Volkskrant. Cependant, une augmentation du nombre d'avortements a été constatée ces dernières années.
Augmentation du nombre d'IVG en 2023
“Puis, il y a deux ans, le nombre d’avortements a augmenté de près de 15 %.” Et cette augmentation s’est poursuivie : “En 2023, quelque 39 000 grossesses ont été interrompues, soit 10 % de plus qu’en 2022. C’est le nombre le plus élevé enregistré jusqu’ici.” Ces chiffres, qui concernent les avortements pratiqués dans les hôpitaux et les cliniques spécialisées, ont été publiés au début du mois par le ministère de la Santé.
Facteurs potentiels expliquant l'augmentation
L'augmentation du nombre d'IVG ne s'explique pas par un recours plus important des femmes étrangères, car leur nombre est resté stable (8 % du nombre total). De même, l'augmentation des grossesses chez les adolescentes ne suffit pas à expliquer cette tendance. "La plupart des avortements pratiqués l’an dernier concernaient la catégorie d’âge entre 30 et 35 ans, suivie des 25-30 ans", relève le journal de centre gauche.
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Plusieurs hypothèses sont avancées pour expliquer cette augmentation. Monique Opheij, de l’association néerlandaise des médecins pratiquant l’avortement (NGvA), souligne que "ces chiffres ne permettent pas d’identifier de cause, on ne peut faire que des hypothèses". Parmi les pistes évoquées : la remise en cause de plus en large de la contraception hormonale, au profit des stérilets en cuivre ou d’une méthode naturelle. Celle-ci, moins fiable, consiste pour la femme à suivre son cycle, par exemple à l’aide d’une application, pour identifier la période du mois où elle est fertile.
La crise du logement qui frappe les Pays-Bas et qui peut constituer un obstacle à un projet d’enfant est une autre hypothèse. Enfin, l’article observe également que le délai de réflexion de cinq jours a été abrogé l’année dernière, ce qui a pu jouer sur les statistiques de 2023, mais pas de 2022. Pour se faire une idée plus claire des facteurs à l’œuvre, “l’institut Rutgers et la NGvA étudient actuellement les méthodes contraceptives employées avant un avortement. Les résultats sont attendus pour début décembre.”
L'accès à l'IVG pour les femmes étrangères
Les Pays-Bas sont une destination pour les femmes étrangères qui souhaitent recourir à une IVG, notamment lorsque le délai légal est dépassé dans leur pays d'origine. En France, par exemple, le délai légal est de 14 semaines de grossesse (soit seize semaines d’aménorrhée), tandis qu'aux Pays-Bas, il est de vingt-quatre semaines. Dans la pratique, les médecins appliquent plutôt une limite de vingt-deux semaines, signale l’institut Rutgers, spécialiste de l’étude de la sexualité aux Pays-Bas.
Le rôle du planning familial
De nombreuses femmes sollicitent le planning familial et demandent une Interruption Volontaire de Grossesse hors délai légal. L’association lance un fond de solidarité pour leur permettre de payer l’IVG et le voyage aux Pays-Bas, où l’avortement est autorisé jusqu’à 22 semaines de grossesse, contre 14 en France. Le planning familial du Bas-Rhin a mis en ligne une cagnotte de solidarité pour aider les femmes qui doivent avorter hors délai dans d’autres pays.
Coût d'un avortement aux Pays-Bas pour les étrangères
Le planning familial dispose d’une liste des cliniques des autres pays qui pratiquent l’IVG, avec le prix des interventions. Aux Pays-Bas, elles coûtent entre 780 et 965 euros selon le stade de la grossesse. « Avec le trajet et l’hébergement, un avortement hors délai pour une Strasbourgeoise qui va aux Pays-Bas coûte jusqu’à 1 400 euros », indique Claire.
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Les cliniques pratiquant l'IVG aux Pays-Bas
La clinique orthogénique Bloemenhove et la Clinique Amsterdam sont des établissements où des femmes et des jeunes filles recourent à des avortements anonymes, et ce jusqu’à 22 semaines d’aménorrhée. En Hollande, les jeunes filles âgées de 16 ans ou plus sont en droit de décider pour elles-mêmes si elles souhaitent recourir à un avortement. Les jeunes filles qui n’ont pas encore atteint l’âge de 16 ans et qui se retrouvent enceintes malgré elles, doivent demander le consentement de leurs parents pour pouvoir procéder à un avortement.
Tarifs et remboursement
Les tarifs des avortements sont fixés par l’administration néerlandaise. Si vous résidez à l’étranger, un avortement en Hollande vous sera facturé. Pour les patientes résidant aux Pays-Bas, l’avortement est gratuit.
Législation européenne et IVG
Sur 25 des 27 Etats de l'Union européenne, l'interruption volontaire de grossesse (IVG) est légalisée ou dépénalisée sans besoin de justification de la part de la femme qui décide d'y recourir. Le délai maximal pour avorter varie de 10 semaines d'aménorrhée au Portugal à 24 semaines aux Pays-Bas (dans les faits, il est autorisé tant que le fœtus n'est pas considéré comme viable hors de l'utérus).
Évolution des droits à l'IVG en Europe
Plusieurs pays européens ont récemment modifié leur législation en matière d'IVG. Le 23 février 2022, le Parlement français a définitivement approuvé l'extension du délai légal d'interruption volontaire de grossesse (IVG) à quatorze semaines de grossesse, soit seize semaines après le premier jour des dernières règles, contre douze semaines auparavant. Au Luxembourg, la dépénalisation de l'avortement date du 22 décembre 2014. Elle permet aujourd'hui aux Luxembourgeoises de recourir à l'IVG dans un délai de 12 semaines après le début de la grossesse. Depuis mars 2018, Chypre autorise également l'IVG jusqu'à 12 semaines de grossesse, sans avoir à justifier comme auparavant d'un risque pour la santé. En Irlande, la légalisation de l'avortement est entrée en vigueur le 1er janvier 2019. Elle autorise l'IVG sans conditions jusqu'à 12 semaines et 24 semaines dans les cas de "risque pour la vie" ou de "grave danger pour la santé" de la femme enceinte.
Restrictions et controverses
Si la plupart des pays européens autorisent maintenant l'IVG, son maintien est loin d'être garanti. En décembre 2013, un projet de loi restreignant le droit à l'avortement en Espagne avait été approuvé en Conseil des ministres. Face aux nombreuses manifestations, le gouvernement a retiré le projet en septembre 2014. En Hongrie, l'IVG est légale depuis les années 1950 jusqu'à la douzième semaine de grossesse. Néanmoins, le Premier ministre ultra-conservateur Viktor Orbán a mis en place plusieurs mesures allant à son encontre depuis son arrivée au pouvoir en 2010.
Clause de conscience et accès limité à l'IVG
En pratique, l'IVG reste fortement limitée dans certains pays. Les médecins peuvent en effet faire appel à la "clause de conscience", qui les autorise à ne pas pratiquer d'acte pouvant heurter leurs convictions éthiques, morales et religieuses. Ainsi, 23 pays européens (dont la France) prévoient cette disposition spécifique à l'IVG. Si le taux de médecins objecteurs de conscience atteint en moyenne 10 % en Europe, il représentait 70 % des praticiens en Italie en 2019, voire 80 % dans la région des Abruzzes et 92% dans le Molise où un seul médecin pratique l'avortement.
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