L'Argentine a franchi une étape historique en légalisant l'avortement, devenant ainsi le plus grand pays d'Amérique latine à autoriser l'interruption volontaire de grossesse (IVG) sans condition jusqu'à quatorze semaines. Cette avancée majeure, longtemps réclamée par les mouvements féministes, a mis fin à une situation où l'avortement n'était autorisé qu'en cas de viol ou de danger pour la vie de la mère, en vertu d'une loi datant de 1921. Cependant, la mise en œuvre de cette loi se heurte à des obstacles, notamment des recours juridiques et des résistances politiques.
Contexte de la légalisation
Après des années de lutte acharnée et huit tentatives parlementaires, les militantes argentines pro-avortement ont finalement remporté une victoire décisive. Le projet de loi légalisant l'IVG, remis sur le métier par le président Alberto Fernandez dès son élection, a été adopté par les députés. Cette avancée a été saluée par les militants pro-avortement, mais même chez les jeunes, une partie des Argentins y demeurent opposés.
Cette légalisation est intervenue dans un contexte où les femmes argentines se mobilisaient massivement, à l'image des "marées vertes", pour faire entendre leur voix et revendiquer leur droit à disposer de leur corps. Ces mobilisations ont contribué à faire voler en éclats les tabous et à bousculer les conservatismes d'une société encore sous l'influence de l'Église catholique.
Statistiques avant et après la légalisation
Avant la légalisation de l'IVG, la situation en Argentine était alarmante. On estime qu'entre 370 000 et 520 000 avortements clandestins étaient pratiqués chaque année, entraînant des complications pour de nombreuses femmes. Selon les statistiques du gouvernement, 38 000 femmes étaient hospitalisées chaque année pour des complications liées à des avortements clandestins. De plus, des sources indiquaient qu'une femme mourait chaque semaine en Argentine des suites d'un avortement clandestin.
Depuis la légalisation, on observe une diminution significative des décès liés à l'avortement. Selon le ministère de la Santé, le nombre de décès liés à un avortement a baissé de 53 % entre 2020 et 2022. Entre la date de la légalisation de l’avortement pendant les 14 premières semaines de grossesse, en 2021, et octobre 2023, 245 015 personnes ont subi une interruption volontaire de grossesse dans le cadre du système de santé public. En 2021, un total de 32.758 avortements a été officiellement recensé, et la prescription de misoprostol (médicament anti-ulcère utilisé pour déclencher l'avortement) est passée à 43.000 en 2021 contre 18.560 en 2020.
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Obstacles et défis
Malgré la légalisation de l'IVG, des obstacles persistent. Dans la province septentrionale du Chaco, une juge a décidé de suspendre l'application de la loi à la suite d'une plainte déposée par un groupe conservateur. Les promoteurs de cette mesure affirment que la loi sur l'IVG est contraire aux règlements de la province.
De plus, des recours légaux ont été déposés contre la loi sur l'avortement, témoignant des résistances politiques et sociales à cette avancée. Valeria Isla, directrice de Santé sexuelle et reproductive au ministère de Santé, a reconnu qu'il existe un grand écart d'inégalité dans l'accès à la pratique, entre provinces mais aussi à l'intérieur des provinces. Elle a souligné que le défi pour le secteur public est de continuer à développer des équipes médicales spécialisées et de couvrir les provinces avec le moins de prestataires.
Dans certains villages, où tout le monde se connaît, l'acceptation sociale de l'avortement n'est pas toujours acquise. Monik Rodriguez, qui assure une assistance téléphonique aux femmes désirant pratiquer une IVG, explique que de nombreuses femmes se sentent seules dans leur décision et ne veulent pas que quiconque sache, parce que leur environnement ne l'accepte toujours pas.
Enjeux et perspectives
La légalisation de l'avortement en Argentine représente une avancée significative pour les droits des femmes et la santé publique. Elle permet de réduire le nombre d'avortements clandestins et de diminuer la mortalité maternelle liée à ces pratiques dangereuses. Cependant, il est essentiel de continuer à lutter contre les obstacles et les résistances à la mise en œuvre de cette loi.
Les réseaux féministes, regroupés au sein de la Campagne nationale pour le droit à l'avortement légal, sûr et gratuit, se mobilisent pour obtenir la relaxe des femmes encore sous le coup de poursuites pour avoir pratiqué ou assisté un avortement. Ils revendiquent également une diffusion massive des politiques publiques et de l'information afin que les femmes connaissent leurs droits et les outils à leur disposition.
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L'Argentine a rejeté le Programme 2030. Elle a aussi été le seul pays à se dissocier du Pacte pour l’avenir et à voter contre une résolution de l’Assemblée générale des Nations unies visant à prévenir la violence numérique contre les femmes et les filles.
La légalisation de l'avortement en Argentine est un combat que les femmes semblent mener seules. Désespérément seules. Le film s'arrête sur l'échec d'août 2018, avec en filigrane l'idée que le combat est loin d'être fini et que l'IVG finira par être accessible légalement dans tout le pays. Vague frisson d'espoir: les lois ne sont pas gravées dans le marbre. C'est hélas le cas dans les deux sens. Rien n'est acquis, comme le prouve le cas tout récent de l'Alabama. Depuis le début de l’année 2019, vingt-huit États américains ont introduit de nouvelles règles à leur législation concernant l’avortement. Parmi eux, le Kentucky et le Mississippi, qui ont interdit l’IVG dès les premiers battements de cœur du fœtus, soit environ à la sixième semaine de grossesse. À ce stade, de nombreuses femmes ne se sont même pas encore rendu compte qu'elles sont enceintes. En France, l’avortement est légal depuis la loi Veil, qui date de 1975. On y pratique entre 215.000 et 230.000 avortements chaque année, un nombre qui reste stable. Reste qu'une étude rendue publique en septembre dernier par le ministère français de la Santé révèle de grandes disparités d’accès à l’avortement selon les régions. L’avortement semble, plus que jamais, un droit qu’il faut constamment défendre, y compris des décennies après la promulgation de la loi. 1 - Dans tout l'article, le mot «femme» est employé pour désigner une femme cisgenre. Rappelons que les hommes transgenres, s'ils ne sont pas abordés dans le film de Juan Solanas, possèdent également un utérus, et sont donc susceptibles d'être enceints.
L'Argentine reste confrontée à des défis importants en matière de droits humains, notamment en ce qui concerne les droits sexuels et reproductifs, les violences sexuelles ou fondées sur le genre, la liberté d'expression et de réunion pacifique, et les droits économiques, sociaux et culturels. Il est essentiel que le gouvernement prenne des mesures pour garantir le respect de ces droits et lutter contre l'impunité.
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