Introduction

Après plus de deux ans de débats houleux, le Congrès chilien a officiellement approuvé un projet de loi autorisant l'avortement « thérapeutique ». Cette loi, portée par le gouvernement de gauche de Michelle Bachelet, marque une étape importante dans la lutte pour les droits des femmes au Chili. Elle autorise l'interruption de grossesse en cas de viol, de danger pour la santé de la mère ou de non-viabilité du fœtus. L'adoption de ce texte a été entravée à de nombreuses reprises, reflétant les divisions profondes de la société chilienne sur cette question sensible.

Un Long Chemin Semé d'Obstacles

Le Chili avait été l'un des premiers pays au monde à légaliser l'avortement thérapeutique en 1931. Cependant, cette autorisation a été formellement interdite en 1989 par le dictateur Augusto Pinochet. Cette interdiction a contraint de nombreuses femmes à recourir à des avortements clandestins, les exposant à des risques pour leur santé et à des peines de prison pouvant aller jusqu'à cinq ans. Selon les associations, plus de 150 000 avortements clandestins sont pratiqués chaque année au Chili.

La réforme autorisant l'avortement thérapeutique était une promesse de campagne de la présidente Michelle Bachelet. Plusieurs manifestations ont rassemblé des milliers de personnes à Santiago pour défendre « el aborto en tres causales » (l'avortement sous trois conditions). Les associations féministes ont salué le vote de ce texte, le considérant comme un premier pas important vers la légalisation totale de l'interruption volontaire de grossesse (IVG).

Une Société Divisée sur la Question de l'Avortement

Malgré l'adoption de la loi sur l'avortement thérapeutique, la société chilienne reste divisée sur la question de l'IVG. Selon Manuel Antonio Garretón, sociologue à l'université du Chili, « la majorité des Chiliens restent opposés à l'avortement libre », car le Chili est un pays très catholique. » De récentes enquêtes d'opinion indiquent que si 70 % de la population approuve la dépénalisation de l'avortement thérapeutique, seuls 15 % des Chiliens se prononcent pour l'IVG libre.

La droite conservatrice n'a pas dit son dernier mot et a saisi le Tribunal constitutionnel. L'examen du texte aura lieu dans les prochains jours. Pour les défenseurs de la loi, le temps presse, car le futur président du Tribunal constitutionnel, un conservateur fermement opposé à l'avortement, entrera en fonctions à la fin du mois. Cependant, selon Manuel Antonio Garretón, « le texte sera approuvé avant cela. Je ne vois pas la droite oser revenir dessus, car cela aurait un coût politique trop élevé avant l'élection [présidentielle] de novembre.

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Témoignages et Réalités de l'Avortement Clandestin

Le reportage de Laurie Fachaux à Santiago du Chili met en lumière la réalité de l'avortement clandestin. Emilia, une Chilienne, témoigne : « C’était complètement secret : tu arrives dans une salle d’attente complètement normale, mais quand tu dis au gynécologue que tu ne veux pas garder ton bébé, il t’explique comment faire. » Comme Emilia, des dizaines de milliers de femmes avortent chaque année de manière clandestine et risquent la prison.

Constanza, de l’association Pain et Roses, souligne que « la réalité, c’est que les femmes pauvres, des classes modestes, risquent de mourir d’une hémorragie lors d’un avortement clandestin, réalisé avec des méthodes dangereuses. Elles risquent aussi d’aller en prison. » Avorter est un délit passible de 3 à 5 ans de prison au Chili.

Malgré les risques, environ 160 000 avortements seraient pratiqués tous les ans. Ils se font à la maison avec un médicament acheté sur le marché noir, ou dans une clinique privée dans de bonnes conditions d’hygiène pour les plus aisées. Emilia décrit son expérience : « J’ai mis trois mois à trouver un médecin. Le jour de l’avortement, il n’y a eu aucun dialogue. Le médecin a été très professionnel. Je suis arrivée, on m’a préparée, installée dans un brancard, et on m’a expliqué le déroulement de l’avortement par aspiration. En tout, cela a duré 15 minutes. Il n’y a eu aucune discussion sur les raisons de ma démarche, ni aucune compréhension, rien : ça a été uniquement professionnel. »

L'Engagement de Michelle Bachelet et les Perspectives d'Avenir

Michelle Bachelet, la candidate de centre-gauche et ancienne chef de l’Etat, a promis, en cas de victoire, de dépénaliser l’avortement thérapeutique. Elle se dit convaincue que les femmes doivent avoir des droits sexuels et de reproduction : « la femme ne peut pas se diviser entre une tête qui pense, qui vote, qui choisit, et son corps, comme s’il appartenait à une autre personne. Elle ne peut pas non plus laisser un autre corps décider pour elle. »

Selon une enquête de l’université Diego Portales, 1 Chilien sur 2 est en faveur de l’avortement thérapeutique, tandis que 78% sont opposés à un avortement libre. L’an dernier, le Sénat a d’ailleurs rejeté 3 projets de loi pour dépénaliser l’avortement thérapeutique.

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Camila, une jeune femme qui a avorté à l'âge de 14 ans, témoigne de son expérience traumatisante et de son évolution de pensée : « J’ai été en dépression pendant deux ans. Je culpabilisais. » Auparavant, Camila était opposée à l’avortement : « Je trouvais que c’était horrible. J’étudiais dans un établissement catholique et on nous avait montré des images de curetages, de bébés qui hurlent. Depuis, j’ai changé de position. » Elle ajoute : « Maintenant que je suis mère, je sais que désirer son enfant est ce qu’il y a de plus important dans une grossesse. »

Une Victoire Fragile et Contestée

Le vote de la loi dépénalisant partiellement l’IVG est une victoire historique pour les féministes chiliennes. Désormais, les femmes pourront avorter en cas de risque pour la vie de la femme enceinte, de non-viabilité du fœtus et de viol. Cependant, les parlementaires de droite ont immédiatement saisi le Tribunal constitutionnel (TC), car ils estiment que le texte porte atteinte au principe du droit à la vie qui figure dans la Constitution.

La sénatrice socialiste Isabel Allende a dit espérer que le TC « ne sera[it] pas capable de faire marche arrière sur une législation aussi importante pour les droits humains des femmes ». Claudia Dides, présidente de Miles, une ONG qui défend les droits sexuels et reproductifs, a déclaré que « les trois circonstances [dans lesquelles une femme peut désormais avorter] qui étaient au cœur de la lutte ont été approuvées (…), ce qui représente une grande contribution à l’histoire du Chili ».

Pour des mouvements plus radicaux, comme le Collectif féministe autonome, qui réclame « le droit de choisir et l’avortement légal pour toutes les femmes » sur simple demande, il s’agit certes d’« une avancée historique », mais « insuffisante », puisque « cette loi ne concerne que 3 % des femmes qui avortent ».

Un Long Combat pour les Droits des Femmes

Paradoxalement, l’avortement thérapeutique a existé durant un demi-siècle au Chili, à partir de 1931, avant même que les femmes chiliennes n’aient le droit de vote (1949), dans les cas où le fœtus ne pouvait pas survivre hors de l’utérus et en cas de danger pour la vie de la femme. Mais il a été totalement interdit, en 1989, à la fin de la dictature militaire (1973-1990), par le général Augusto Pinochet.

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Depuis vingt-huit ans, les gouvernements démocratiques qui se sont succédé au pouvoir ne s’étaient guère préoccupés de traiter le sujet face à l’opposition farouche de la puissante Eglise catholique chilienne et au machisme, encore très prégnant dans les esprits. L’Eglise s’était déjà opposée aux lois permettant le divorce (2004), la distribution de la pilule du lendemain (2010) ou le mariage homosexuel (2015).

C’était, en revanche, une promesse de campagne de Michelle Bachelet, une femme divorcée, qui a élevé seule ses enfants et se dit agnostique.

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