La question de l'avortement aux États-Unis est un sujet profondément clivant, qui a connu des bouleversements majeurs au cours de l'histoire. De la tolérance relative du XIXe siècle à son interdiction, en passant par l'arrêt Roe v. Wade qui a divisé l'Amérique, l'Interruption Volontaire de Grossesse (IVG) est un enjeu politique central depuis des décennies. La décision de la Cour suprême des États-Unis de révoquer le droit constitutionnel à l'avortement a replongé le pays dans une situation où chaque État est libre d'interdire ou non cette pratique. Cet article propose d'explorer l'histoire de l'avortement aux États-Unis, en mettant en parallèle les luttes pour les droits civiques, notamment celles menées par Martin Luther King, et les combats pour le droit à l'avortement.
L'histoire de l'avortement aux États-Unis : une évolution contrastée
Au XIXe siècle, l'avortement était pratiqué de manière discrète mais n'était pas considéré comme un crime. Les journaux proposaient même des publicités pour l'avortement. La plupart des femmes qui y avaient recours le faisaient dans le cadre d'une conception hors mariage. Cependant, à partir des années 1880, avec l'émancipation des femmes et le désir de moins d'enfants au sein des couples mariés, l'avortement est devenu de plus en plus mal perçu. Pendant un siècle, une série de lois ont progressivement restreint puis interdit l'avortement dans la quasi-totalité des États-Unis.
Après des décennies de silence, la question de l'avortement est revenue sur le devant de la scène grâce au combat de Norma McCorvey, connue sous le pseudonyme de Jane Roe, et de ses avocates. Enceinte pour la troisième fois à 21 ans, Norma McCorvey a porté plainte contre l'État du Texas, où l'avortement était interdit. Ce procès est devenu un enjeu majeur de la présidentielle de 1972, divisant Démocrates et Républicains. Finalement, le 22 janvier 1973, la Cour suprême américaine a rendu un arrêt historique : Roe v. Wade. Cet arrêt a fait de l'avortement un droit constitutionnel, garantissant ainsi aux femmes le droit d'interrompre leur grossesse.
Roe v. Wade et la division de l'Amérique
L'arrêt Roe v. Wade a non seulement redonné un souffle au mouvement féministe, mais a également profondément divisé l'Amérique en deux camps : les pro-vie (anti-avortement) et les pro-choix (pour le droit à l'avortement). Dès que le droit à l'avortement a été reconnu par la Cour suprême, le combat s'est intensifié, donnant naissance à la droite chrétienne et à de puissants lobbies religieux, notamment composés de protestants évangéliques et de catholiques. On estime aujourd'hui qu'environ 40% des Américains sont opposés à l'avortement.
Norma McCorvey, l'égérie de l'affaire Roe v. Wade, incarne à elle seule cette division. Bien qu'elle ait permis à des millions d'Américaines d'avorter en toute sécurité, elle n'a pas pu avorter elle-même, le jugement ayant été rendu plusieurs années après sa grossesse. Elle s'est ensuite convertie au catholicisme et est devenue une militante anti-avortement fervente, rejoignant un combat qui a pris de l'ampleur depuis la fin des années 1980.
Lire aussi: L'avortement aux États-Unis : une analyse juridique
Par la suite, deux arrêts de la Cour suprême ont transféré aux États fédérés le pouvoir de décider des critères d'accès à l'avortement, y compris pendant le premier trimestre de la grossesse. Depuis lors, près de 500 lois fédérales ont restreint l'accès à l'avortement pour les femmes américaines.
La lutte pour les droits civiques et la désobéissance civile
La désobéissance civile occupe une place importante dans l'histoire des formes de protestation et de mobilisation aux États-Unis. Sa définition est souvent instable, évoluant au gré des transformations des pratiques des participants et du reste de la société. La désobéissance civile est ancrée dans la tradition libérale américaine, notamment autour de l'idée de désobéissance à la "tyrannie", inspirée des Lumières et présente dans la Déclaration d'Indépendance (1776). Cette désobéissance à ce qui bafoue les libertés individuelles élémentaires est considérée, du point de vue libéral, comme l'une de ces libertés individuelles, un droit et même un devoir civique.
L'histoire des États-Unis est riche en exemples de désobéissance civile, notamment la désobéissance anti-esclavagiste des Quakers, la Boston Tea Party de 1773 et les boycotts de résistance à l'impôt colonial, la désobéissance dans l'abolitionnisme au XIXe siècle, dans les mouvements civiques dits "progressistes" au tournant du siècle, voire dans le mouvement contre la conscription pendant la guerre du Vietnam.
Le Mouvement des Droits Civiques contre la ségrégation raciale est l'un des exemples les plus emblématiques de désobéissance civile aux États-Unis. Des figures telles que Rosa Parks, Martin Luther King et le boycott des bus de Montgomery ont marqué l'histoire de ce mouvement. Le 28 août 1963, plus de 250 000 personnes se sont rassemblées devant le Lincoln Memorial, à Washington, lors de la Marche sur Washington pour l'emploi et la liberté. Le discours de Martin Luther King, "I Have a Dream", a résonné comme l'espoir d'un monde dans lequel la violence, en particulier raciale, n'aurait pas sa place.
Parallèles entre la lutte pour les droits civiques et le droit à l'avortement
La lutte pour les droits civiques et le droit à l'avortement partagent des points communs importants. Toutes deux sont des luttes pour l'autonomie et la liberté individuelle, pour le droit de disposer de son propre corps et de faire des choix éclairés concernant sa vie. De plus, ces deux luttes ont été marquées par la désobéissance civile, la mobilisation de masse et l'engagement de personnalités emblématiques.
Lire aussi: Tout savoir sur les caillots après une interruption de grossesse
Martin Luther King a développé une dialectique de la violence, soulignant que cette dernière "s'est en quelque sorte dédoublée : elle est à la fois en progrès et en recul". Il a relevé que "la fin de la discrimination raciale aux Etats-Unis nous en offre un premier et bel exemple. Elle n'a pas été sans émeutes sporadiques, sans sacrifices féconds, sans crimes odieux, dont le meurtre de Martin Luther King est le plus mémorable (…) Il reste cependant que, par la seule force de la loi, les barrières d'antan ou plutôt de naguère ont été renversées dans les écoles et les hôtels de ville".
De même, la lutte pour le droit à l'avortement a connu des avancées et des reculs, des victoires et des défaites. La décision de la Cour suprême de révoquer le droit constitutionnel à l'avortement est un recul majeur, qui remet en question les acquis des mouvements féministes et des défenseurs des droits des femmes. Cependant, cette décision a également ravivé la mobilisation et la détermination de ceux qui croient en la liberté de choisir.
La liberté d'avortement : un acquis social menacé
La liberté d'avortement, qui avait été acquise dans les années 1960 grâce aux mouvements sociaux pour les droits civiques, le mouvement noir, le mouvement anti-guerre et le mouvement des femmes, continue d'être érodée et attaquée. Ces mouvements ont élargi les droits et les libertés, ainsi que les protections sociales existantes, et ont forcé le gouvernement à instituer de nouvelles protections, telles que Medicaid et Medicare (des soins gratuits pour les personnes âgées ou sans ressources).
Dans les années qui ont précédé la décision de 1973, avec la montée des mouvements sociaux, la question de l'avortement a commencé à être posée, y compris par la bourgeoisie. Des médecins ont imposé à la très conservatrice Association Médicale Américaine d'abandonner sa position s'opposant à la liberté de l'avortement. Plusieurs États ont adopté des lois qui ont permis l'avortement, grâce à l'action de politiciens républicains et démocrates. C'est en Californie, à la fin des années 1960, que la loi la plus libérale sur la liberté de l'avortement a été imposée.
Immédiatement après la décision de la Cour suprême, la liberté accordée aux femmes a rencontré l'opposition de la hiérarchie de l'Église catholique, qui s'est toujours vigoureusement opposée à l'avortement. Au milieu des années 1970, comme les mouvements sociaux étaient sur leur fin, la droite, qui était sur la défensive depuis longtemps, a commencé à rencontrer moins de résistance. La scène s'est ouverte pour les groupes d'extrême droite de chrétiens évangélistes, qui ont joué sur les craintes et les préjugés d'une minorité qui se faisait de plus en plus entendre.
Lire aussi: Front Uni pour l'Avortement
Les attaques contre la liberté d'avortement : intimidation et restrictions
Depuis les années 1980, le mouvement anti-avortement a eu recours à l'intimidation : attaques contre les médecins et les hôpitaux pratiquant des avortements, bombes et saccages des cliniques et des cabinets médicaux où ils avaient lieu. Ces actions n'ont souvent pas donné lieu à des enquêtes ni à des poursuites vigoureuses de la part des autorités fédérales, et les condamnations ont été généralement légères.
Les forces anti-avortement s'en prennent non seulement aux médecins, mais aussi à leurs familles. Leurs habitations sont saccagées et leurs enfants sont insultés à l'école. Le résultat est que beaucoup de médecins, d'hôpitaux et de cliniques ont tout simplement arrêté de pratiquer des avortements. L'avortement, en tant que pratique, n'est plus enseigné dans beaucoup de facultés de médecine. Dans beaucoup d'États, il n'y a plus qu'un seul médecin ou une seule clinique qui pratique aujourd'hui l'avortement.
Les forces anti-avortement essaient aussi d'intimider les femmes enceintes elles-mêmes. Elles mettent sur pied des fausses cliniques pour les femmes cherchant à se faire avorter et organisent des manifestations devant les cliniques pour empêcher les femmes d'y accéder.
La nécessité d'une riposte pour défendre la liberté d'avortement
Malgré les attaques et les restrictions, le mouvement anti-avortement n'a jamais reflété les sentiments de la majorité de la population. Plusieurs groupes ont mené la lutte pour la liberté de l'avortement, tels que l'Organisation Nationale des Femmes (NOW), le Planning Familial et la Ligue Nationale d'Action pour la Liberté de l'Avortement (NARAL). Ces organisations ont réussi à rassembler plus de monde dans de plus grandes manifestations que le mouvement anti-avortement.
La manière dont la liberté de l'avortement a été gagnée dans les années 1960 et en partie perdue dans les années 1970 et 1980 montre que ce qui compte, ce n'est pas tant les politiciens qui sont en place, que l'importance du mouvement. Ce qui se passera dépendra de l'importance de la riposte. Les lois visant à restreindre les libertés ont été adoptées contre l'avis de la grande majorité des gens.
tags: #avortement #et #droits #civiques #martin #luther
