Le droit à l'avortement est reconnu comme un droit fondamental, indissociable de la contraception, et représente une pierre angulaire de l'émancipation féminine, de la liberté individuelle et de la lutte pour l'égalité entre les sexes. L'interdiction de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) ne supprime pas les avortements, mais les relègue à l'illégalité et à la clandestinité, mettant en danger la santé et la vie des femmes.

Contexte Pré-Loi Veil : Répression et Luttes Féministes

Avant la loi Veil du 17 janvier 1975, l'avortement était strictement interdit en France, plongeant les femmes dans la clandestinité et les exposant à des risques considérables. Le code pénal de 1810 mentionnait explicitement cet interdit, renforcé par les lois de 1920 et 1923 qui criminalisaient l'avortement et toute information relative à la contraception.

Le traumatisme de la Première Guerre mondiale et la baisse de la natalité ont renforcé le camp répressif, culminant avec les lois de 1920 et 1923. La première interdisait tout accès à la contraception et à l'information à ce sujet, tandis que la seconde correctionnalisait l'avortement pour éviter les jurys populaires souvent cléments, s'en remettant à des magistrats professionnels.

Sous le régime de Vichy, l'avortement était considéré comme un crime d'État, passible de la peine de mort. Des femmes ont été exécutées pour avoir pratiqué ou subi un avortement. À la Libération, les lois de 1920 et 1923 ont été maintenues, perpétuant la criminalisation de l'avortement.

Malgré cette interdiction, les femmes ont toujours avorté, souvent dans des conditions dangereuses et précaires. L'émergence de revendications néo-malthusiennes et féministes à la fin du XIXe siècle a commencé à remettre en question cette interdiction, avec des figures comme la doctoresse Madeline Pelletier défendant un « droit à l'avortement ».

Lire aussi: L'avortement aux États-Unis : une analyse juridique

Dans les années 1970, les féministes radicales ont fait de l'avortement une priorité politique, en lien avec leur revendication de libération sexuelle. Le manifeste des 343 femmes qui déclaraient avoir avorté, publié dans Le Nouvel Observateur, a popularisé leur cause, tout comme le procès très médiatisé de la jeune Marie-Claire, de sa mère et de leurs complices, défendues par Gisèle Halimi en 1972.

Le Mouvement de libération de l'avortement et de la contraception (MLAC), fondé en 1973, rassemblait féministes, militants politiques de gauche et d'extrême gauche et médecins, décidant de pratiquer des avortements illégaux.

La Loi Veil de 1975 : Une Étape Décisive

L'adoption de la loi Veil en 1975 a marqué une étape décisive dans la reconnaissance du droit des femmes à disposer de leur corps. Cette loi, portée par Simone Veil, alors ministre de la Santé, a dépénalisé l'avortement, autorisant l'interruption volontaire de grossesse (IVG) dans certaines conditions.

Valéry Giscard d’Estaing, élu président de la République en 1974, confie à Simone Veil, sa ministre de la santé, de faire voter une loi libéralisant l’avortement dans une certaine mesure. Avec un grand courage politique, désormais reconnu, Simone Veil défend son projet de loi devant une assemblée essentiellement masculine. Il s’agit d’une loi de compromis qui présente l’interruption volontaire de grossesse comme un drame à éviter et d’une loi de santé publique devant mettre fin aux nombreux décès pour avortement clandestin. Simone Veil a fait voter l’année précédente une loi qui étend l’accès à la contraception.

La loi de 1975, votée à l’essai pour cinq ans, permet aux femmes d’obtenir une IVG, effectuée seulement en milieu hospitalier, dans un délai maximum de dix semaines de grossesse et si l’on est reconnue en situation de détresse après avoir passé deux entretiens conçus comme dissuasifs.

Lire aussi: Tout savoir sur les caillots après une interruption de grossesse

La loi Veil autorisait l'IVG dans un délai de 10 semaines de grossesse, sur demande à un médecin, tout en laissant la possibilité à tout médecin ou établissement hospitalier privé de refuser de donner suite à une demande d'IVG. Elle ne prévoyait pas le remboursement par la Sécurité sociale, mais une prise en charge sur demande au titre de l'aide médicale.

Évolutions Législatives Post-1975 : Vers un Droit Renforcé

Depuis 1975, des lois successives ont permis d'élargir et d'améliorer le cadre de prise en charge de l'avortement en France. Ces lois garantissent notamment l'accompagnement de l'État dans cette démarche, pour que les femmes bénéficient de bonnes conditions d'avortement, pour protéger leur santé, aient accès à l'IVG de manière anonyme, et puissent avorter sans frais.

Malgré les actions des anti IVG, les féministes poursuivent leur mobilisation afin de s’assurer que la loi soit reconduite en 1979, mais aussi pour diminuer ses restrictions et aider les femmes qui ont dépassé les délais à avorter à l’étranger. Les mobilisations militantes et celles des femmes parlementaires de gauche sont à l’origine de nouveaux acquis pour étendre le délai à douze semaines (2001) puis à quatorze semaines (2022). La mention de la situation de détresse a été supprimée (2014) mais subsiste toujours la clause de conscience.

Parmi les principales avancées, on peut citer :

  • 1979 : La loi Veil est rendue définitive.
  • 1982 : Instauration de la prise en charge par l'État des dépenses engagées par l'Assurance maladie au titre des IVG.
  • 1993 : Création d'un délit d'entrave à l'interruption volontaire de grossesse et suppression de la pénalisation de l'auto-avortement.
  • 2001 : Allongement du délai légal de 10 à 12 semaines de grossesse et assouplissement des conditions d'accès aux contraceptifs et à l'IVG pour les mineures.
  • 2012 : Prise en charge à 100% des IVG par l'Assurance maladie.
  • 2014 : Suppression de la notion de détresse des conditions de recours à l'IVG et extension du délit d'entrave à l'IVG à l'accès à l'information à l'IVG.
  • 2016 : Autorisation des sages-femmes à réaliser les IVG médicamenteuses et suppression du délai de réflexion de sept jours entre la consultation d'information et la consultation de recueil du consentement.
  • 2022 : Allongement du délai légal de l'IVG de 12 à 14 semaines de grossesse ; autorisation des sages-femmes à pratiquer des IVG instrumentales en établissement de santé (expérimentation en cours) ; possibilité de réaliser tout ou partie de la procédure d'IVG en téléconsultation ; suppression du délai légal minimum de réflexion, pour les mineures comme pour les majeures, entre l'entretien psycho-social et le recueil du consentement ; accès plus large à l'IVG médicamenteuse hors établissement de santé.
  • 2023 : Décret permettant aux sages-femmes de réaliser des IVG instrumentales en établissements de santé sous certaines conditions.
  • 2024 : Inscription de la liberté de recourir à l'IVG dans la Constitution française.

La Constitutionnalisation du Droit à l'IVG en 2024 : Une Victoire Historique

En réaction à la décision de la Cour suprême des États-Unis de supprimer l'arrêt Roe vs Wade (1973), qui garantissait le droit à l'avortement au plan fédéral, les féministes françaises ont réclamé la constitutionnalisation de ce droit.

Lire aussi: Front Uni pour l'Avortement

Le 4 mars 2024, le Parlement réuni en Congrès à Versailles a voté l'inscription dans la Constitution de la liberté garantie à la femme d'avoir recours à une interruption volontaire de grossesse, faisant de la France le premier pays au monde à inscrire dans sa Constitution la liberté de recourir à l'IVG.

Menaces et Vigilance Constante

Malgré ces avancées, le droit à l'avortement reste fragile et menacé dans de nombreux pays. En Europe et outre-Atlantique, des mouvements conservateurs tentent de limiter ou d'interdire ce droit fondamental.

Les évolutions juridiques constatées en Europe, et outre-Atlantique, doivent nous alerter sur les ambitions des mouvements conservateurs envers le droit à l’avortement. Entre 2009 et 2018, le financement européen du mouvement anti-genre a augmenté de près de 200%. Ces mouvements disséminent, également, de nombreuses fausses informations via des outils de communication modernes, mettant en danger de façon indéniable le droit à une information juste et vraie auprès de publics divers, et de plus en plus jeunes. Sur les réseaux sociaux, à travers des sites dédiés et des “lignes d’écoute” qui font concurrence à une information claire et objective.

Il est donc essentiel de rester vigilant et de se mobiliser pour défendre ce droit fondamental et garantir l'accès à l'IVG pour toutes les femmes. Des outils comme le tchat du Planning familial sont efficaces pour contrer les menaces et informer les femmes sur leurs droits en matière de sexualité, de contraception et d'avortement.

tags: #avortement #loi #1973 #France #contexte #historique

Articles populaires: