L'avortement, sujet de société complexe et profondément lié à la liberté des femmes, a connu une histoire mouvementée en France. Avant la loi Veil de 1975, l'avortement était illégal et criminalisé, poussant les femmes à recourir à des pratiques clandestines souvent dangereuses. Cet article explore le contexte de l'avortement illégal en France dans les années 1960, les lois en vigueur, les pratiques utilisées, les mouvements de solidarité qui se sont développés, et les figures majeures qui ont contribué à la conquête du droit à l'avortement.
Un cadre juridique répressif hérité du XIXe siècle
Si l'avortement est interdit et criminalisé au moins depuis l'édit de 1556, l'interdiction applicable en 1975 est issue de l’article 317 du code pénal. Il punit de peine de prison et d’amende le fait de subir, de pratiquer ou d’aider un avortement. Les membres du corps médical peuvent, en outre, être condamnés à une interdiction d’exercer.
Cet article trouve son origine dans l’instauration du code « Napoléon » de 1810. L’avortement était alors défini comme un crime, jugé par une cour d’assises, et puni d’une peine de réclusion. Les membres du corps médical ayant pratiqué un avortement étaient, eux, passibles des travaux forcés.
La répression de l’avortement a été renforcée dans le contexte de la politique nataliste suivant la fin de la Première Guerre mondiale. La simple incitation à l’avortement et la propagande anticonceptuelle sont interdites par la loi du 1er août 1920. N’était donc plus seulement puni l’acte en tant que tel mais le discours incitant les femmes à mettre fin à une grossesse. Si ce discours aboutissait à l’avortement, celui-ci devenait un crime, les dispositions de l’article 317 du code pénal s’appliquant. Pourtant, les jurys d’assises étant jugés trop indulgents, la loi du 21 mars 1923 a défini l’avortement non plus comme un crime mais comme un délit, jugé par les tribunaux correctionnels. En donnant compétence aux juges professionnels, le législateur espérait ainsi rendre plus applicables les peines infligées.
Sous le régime de Vichy, la répression est considérablement renforcée par la loi du 15 février 1942. L’avortement est alors considéré comme un crime d’État passible de la peine de mort. Pour avoir procédé à 27 avortements, Marie-Louise Giraud est guillotinée le 30 juillet 1942. Un an plus tard, le 22 octobre 1943, Désiré Pioge est exécuté pour avoir aidé 3 femmes à avorter.
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La loi de 1942 est finalement abrogée à la Libération.
La clandestinité : Risques et pratiques désespérées
Dans les années 1960, l'avortement clandestin était une réalité sombre et dangereuse pour de nombreuses femmes en France. Face à l'interdiction légale, elles étaient contraintes de recourir à des méthodes désespérées, souvent pratiquées dans des conditions insalubres et par des personnes non qualifiées.
L'automédication et les méthodes traditionnelles
« Faire revenir le sang », « défaire son fruit »… Les femmes n’ont pas attendu la dépénalisation de l'avortement en 1975 pour chercher - et souvent trouver - des moyens de mettre un terme à des grossesses non désirées. Association d’acacia et de coloquinte, préparations à base de mélange de miel, de dattes et de diverses herbes : dès le XVIe siècle avant Jésus-Christ, le papyrus Ebers, l’un des plus anciens traités médicaux connus, mentionne des prescriptions contraceptives et abortives utilisées dans l'Égypte ancienne. , l’automédication par les plantes a constitué la pratique traditionnelle la plus fréquente depuis l’Antiquité pour éviter les naissances. Citons ainsi la myrrhe, le silphium, l’ergot de seigle, la camomille, la sabine, le gaïac, l’absinthe, l’armoise, l’achillée, le safran - cette liste n’est pas exhaustive - parmi les plantes ingérées par les femmes sous forme de tisanes ou de décoctions pour arrêter une grossesse. « Toutes sortes de potions ont été inventées pour faire "revenir les règles" des jeunes filles », pointe Ghada Hatem, gynécologue et fondatrice de La Maison des femmes, à Saint-Denis (93). Les femmes n’ont jamais manqué d’idées à ce sujet, mijotant leurs propres recettes en détournant de leur usage des produits courants comme l’ail, le poivre, la cannelle, le café, la moutarde ou des médicaments.
Cette cuisine douteuse et dangereuse peut être complétée par une foule de procédés mécaniques : lavements vaginaux (on voit par exemple, dans le film Une affaire de femmes, de Claude Chabrol, l’avorteuse utiliser une poire à lavement remplie d’eau savonneuse), saignées (une croyance qui remonte à Hippocrate), traumatismes extra-génitaux (coups sur l’abdomen, sauts, tours en carrosse, etc.). Longtemps, on a pensé aussi que la chaleur pouvait faire revenir les règles, via des bains de pieds, de siège ou des fumigations génitales - les croyances populaires laissant penser que le froid les faisait cesser.
Quand cela ne suffisait pas, restait à agir directement sur l’utérus : touchers vaginaux ou coïts répétés et, surtout, insertions de toutes sortes d’objets.
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Le recours aux "faiseuses d'anges"
Le xixe siècle constitue un tournant grâce à la démocratisation des procédés mécaniques d’avortement qui supplantent largement les méthodes traditionnelles et souvent inefficaces. L’historienne Laura Tatoueix, autrice de Défaire son fruit. À travers les siècles, tous les moyens furent bons pour forcer l’utérus à évacuer son contenu, autrement dit pour provoquer artificiellement la fausse couche. C’est à ça que servent, durant des décennies, les fameuses aiguilles à tricoter, mais aussi les baleines de parapluie, épingles à cheveux et, plus tard, bigoudis, scoubidous ou, encore, les branches d’arbres, tiges de persil, fils de fer, morceaux de bois. En somme, tout ce qui tombe sous la main et est susceptible de s’enfoncer et de percer la poche des eaux pour ouvrir le col de l’utérus et entraîner l’infection qui déclencherait des contractions, des saignements et une fausse couche.
Clotilde Vautier, née en 1939, peintre et mère de deux petites filles, n’a pas eu cette chance. Tombée enceinte en pleine ascension professionnelle, elle décide de ne pas garder son enfant et, devant le refus des médecins de l’avorter, fait appel à une faiseuse d’anges. Elle meurt en mars 1968 d’une infection dont, pendant des décennies, même ses proches ne savent rien. Il a été dit qu’elle était partie travailler à Paris, puis qu’elle avait succombé à une crise d’appendicite.
L'avortement à l'étranger : Une solution pour les plus privilégiées
Pendant que les plus pauvres souffrent sur des tables de cuisine et que les moins chanceuses décèdent dans la honte, les plus riches parviennent à se faire avorter à l’étranger, légalement : au Royaume-Uni, où l’Abortion Act s’applique dès 1967 (sauf en Irlande du Nord), ou aux Pays-Bas.
La méthode Karman : Une avancée technique clandestine
La méthode par aspiration mise au point par un psychologue américain, Harvey Karman, dans les années 1960, est basée sur l’utilisation d’une canule souple reliée à une seringue qui crée un vide pour aspirer le contenu de l’utérus. Simple, sécurisée, elle fait baisser drastiquement le nombre de décès dus aux avortements clandestins. Une révolution dans l’histoire intime et politique des femmes et leur capacité à disposer de leur corps. Cependant, souligne Lucile Ruault, autrice de Le Spéculum, la Canule et le Miroir. , « l’appellation "méthode Karman" et la rupture technique associée sont à questionner : elle héroïse un acteur dans l’histoire en réalité plus peuplée de la mise au point d’un protocole d’aspiration abortive ».
La solidarité clandestine : Les réseaux de soutien aux femmes
Dans un contexte juridique toujours répressif pour les femmes et celles et ceux qui les aident, des réseaux de solidarité se mettent en place, notamment au travers de mouvements féministes. Qu’ils aident les femmes à trouver des praticiens clandestins ou à partir avorter à l’étranger, ils ont compté énormément dans la conquête du droit à l’avortement. On peut citer en France le MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) qui organisa moult avortements sûrs et militants. C’est ce grand mouvement de désobéissance civile que raconte le film Annie Colère, de Blandine Lenoir, sorti en 2022.
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Au moment où les lois Veil furent votées, fin 1974 et début 1975, on estime qu’il y avait entre 200 000 et 300 000 avortements clandestins chaque année en France.
L'émergence des mouvements féministes et la lutte pour la légalisation
À partir des années 1970, l’avortement est au cœur des revendications féministes. Leur engagement pèse radicalement sur le débat public qui ne porte plus exclusivement sur la santé des femmes mais aussi sur leur droit à l’autodétermination et le choix de la maternité. Tout en s’adaptant à chaque pays et à chaque groupe, les pratiques de lutte pour l’« avortement libre et gratuit » se répandent de façon transnationale. À titre d’exemple, la diffusion des auto-dénonciations et la médiatisation des procès pénaux deviennent des formes de lutte contre la stigmatisation qui frappe l’avortement clandestin et de soutien aux accusé.es.
En 1971, 343 Françaises déclarent avoir avorté dans Le Nouvel Observateur, et parmi elles l’avocate Gisèle Halimi (1927-2020), fondatrice de l’association Choisir, qui défend Marie-Claire Chevalier au cours du procès de Bobigny (1972). Pendant le procès contre Gigliola Pierobon (1973), les féministes italiennes lancent le slogan « Abbiamo tutte abortito ! » ; en 1975, 2 700 militants et sympathisants du Movimento di Liberazione della Donna et du Partito Radicale s’autodénoncent à l’autorité judiciaire. En 1979, lors du procès des « Onze de Bilbao », 1 357 Espagnoles déclarent publiquement avoir avorté.
En outre, afin de rendre l’avortement sûr et accessible, plusieurs groupes - français, italiens, espagnols, etc. - pratiquent clandestinement la « méthode Karman » (qui permet d’avorter jusqu’à la huitième semaine de grossesse, en aspirant le contenu de l’utérus par une sonde et une pompe) et organisent des voyages aux Pays-Bas et en Grande-Bretagne - pays dans lesquels, depuis 1967, on peut avorter jusqu’à 22/24 semaines.
Cette grande mobilisation, qui dans presque toute l’Europe fait face à des mouvements conservateurs défendant le « droit à la vie » du fœtus, fait évoluer les lois et les mœurs.
La loi Veil et ses suites : Une victoire fragile
Dans la foulée, plusieurs gouvernements dépénalisent la pratique : l’Allemagne de l’Ouest en 1974 ; la France en 1975 ; l’Italie en 1978 ; l’Espagne en 1985 ; la Belgique en 1990, après presque vingt ans de luttes des milieux laïques et socialistes. Sans faire de l’avortement le « droit » revendiqué par les mouvements féministes, ces lois suppriment l’infraction sous certaines conditions. Résultat d’un compromis difficile entre plusieurs partis et cultures politiques, leur élaboration, application et évolution sont fortement influencées par les différents contextes et niveaux de sécularisation. En France, par exemple, la loi de 1975 fait l’objet d’un processus de renforcement et de défense qui introduit le délit d’entrave à l’IVG (1993), allonge le délai à 12 semaines (2000) et supprime la situation de détresse prévue pour les femmes demandant l’IVG (2014). En revanche en Italie, l’efficacité de la loi de 1978 est compromise par la clause de conscience - exigée par les catholiques pendant les années 1970 et, selon les données du ministère de la Santé, aujourd’hui invoquée par 70 % des médecins et soignants. Malgré les recommandations des institutions européennes et les protestations des mouvements féministes, le Parlement n’est jamais intervenu sur la question. La situation allemande aussi apparaît comme critique : depuis 1995 le pays considère l’IVG comme illégale et le permet sous des conditions très rigides qui de facto interdisent plusieurs femmes d’y avoir accès.
Encore aujourd’hui en Europe la dépénalisation apparaît comme un processus en cours et plutôt fragile, susceptible de remises en cause brutales, comme en atteste l’histoire plus récente : si, en 2018, l’Irlande a dépénalisé l’avortement, celui-ci a été presque totalement interdit par le gouvernement polonais à partir du janvier 2021.
Afin de réaffirmer et de protéger la liberté des femmes de recourir à l'IVG, alors que le droit à l'avortement est aujourd'hui en recul dans plusieurs pays étrangers, comme aux États-Unis, ou même en Europe, cette révision constitutionnelle insère un nouvel alinéa dans l'article 34 de la Constitution du 4 octobre 1958, aux termes duquel : "la loi détermine les conditions dans lesquelles s'exerce la liberté garantie à la femme d'avoir recours à une interruption volontaire de grossesse".
Figures emblématiques de la lutte pour le droit à l'avortement
Avant Simone Veil, plusieurs femmes se sont engagées pour le droit à l'avortement. Parmi elles, on peut citer :
- Séverine (1855-1929) : Première femme à diriger un grand quotidien et collaboratrice régulière de La Fronde de Marguerite Durand, Séverine défend également le droit à l'avortement. Dans un article signé du pseudonyme « Jacqueline » paru à la Une du Gil Blas le 4 novembre 1890, la journaliste justifie l’avortement par les pressions qu’exerce la société sur les femmes.
- Madeleine Pelletier (1874-1939) : Première femme médecin aliéniste, Madeleine Pelletier s’habille en homme et revendique des idées extrêmement modernes. Sa lutte pour le droit des femmes à la libre maternité lui vaudra d’être dénoncée pour avoir pratiqué des avortements.
- Nelly Roussel (1878-1922) : Figure majeure de la lutte pour le droit à la contraception, à l’avortement et la libre maternité toutes classes sociales confondues, Nelly Roussel s’oppose à de nombreuses reprises à l’article 317 qu’elle juge « anachronique » et « monstrueux ».
Témoignages poignants : L'avortement clandestin vécu de l'intérieur
Avant la légalisation de l'IVG par la loi Veil, des milliers de femmes ont été contraintes d'avorter clandestinement, au péril de leur vie. Des témoignages poignants permettent de mieux comprendre les réalités de cette époque.
Maguy, étudiante à Bordeaux dans les années 60, a été l'une d'entre elles. Enceinte à 22 ans, elle a eu recours à un médecin bordelais qui lui a administré un produit abortif. Elle a ensuite développé une infection grave et a été chassée par une sage-femme. Elle a finalement souffert d'infertilité pendant plusieurs années.
Brigitte, quant à elle, pratiquait des avortements illégaux dans un groupe militant du MLAC. Elle utilisait la méthode Karman, une technique par aspiration moins risquée. Jusqu'en 1975, elle a aidé des centaines de femmes à avorter.
Ces témoignages soulignent les risques encourus par les femmes qui avortaient clandestinement, ainsi que l'importance des réseaux de solidarité qui se sont développés pour les aider.
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