L'avortement et l'anorexie, bien que distincts, peuvent avoir des conséquences significatives sur la santé physique et mentale des femmes. Cet article explorera les risques et les conséquences de ces deux expériences, en mettant en lumière les difficultés rencontrées par les personnes souffrant de troubles alimentaires avant la grossesse, les témoignages de femmes ayant vécu une grossesse avec un TCA et les modalités de prise en charge disponibles.
Le Droit à l'Avortement : Un Enjeu Mondial
Le 28 septembre marque la Journée mondiale du droit à l’avortement, une occasion de rappeler que l'interruption volontaire de grossesse (IVG) n'est pas autorisée partout dans le monde. En France, l'IVG est légalisée depuis la loi Veil du 17 janvier 1975. Cependant, les restrictions à l'IVG peuvent entraîner des avortements clandestins, réalisés en dehors du cadre légal, augmentant ainsi les risques pour la santé des femmes. Bien que peu répandus en France grâce à un cadre légal permettant d'interrompre une grossesse jusqu'à 14 semaines, les avortements clandestins n'ont pas disparu et pourraient se multiplier si ce droit était remis en question.
L'impact de l'interdiction du droit à l'avortement n'est pas uniforme, affectant de manière disproportionnée les femmes de différentes catégories sociales, contribuant ainsi à l'augmentation des inégalités. Il est également essentiel de considérer l'interruption médicalisée de grossesse (IMG), ou avortement thérapeutique, dont le droit est également remis en question dans certains pays, notamment aux États-Unis suite à l'annulation de l'arrêt Roe vs Wade par la Cour suprême.
L’impact négatif d’une grossesse non désirée sur la santé mentale a été observé au cours de l’étude Turnaway, menée pendant plus de 10 ans par des chercheurs universitaires américains et publiée en 2020.
Troubles du Comportement Alimentaire (TCA) et Grossesse : Un Défi Complexe
Les troubles du comportement alimentaire (TCA), tels que l'anorexie et la boulimie, peuvent compliquer considérablement une grossesse. Les femmes souffrant d'anorexie ont fréquemment des périodes d'aménorrhée, un critère diagnostique de la maladie. La boulimie et l'hyperphagie boulimique peuvent également être difficiles à concilier avec une grossesse en raison des crises boulimiques, des comportements de purge et d'élimination. Ces troubles s'accompagnent souvent de troubles anxieux et/ou de l'humeur, rendant la gestion de la grossesse encore plus complexe.
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Malgré ces défis, certaines femmes atteintes de TCA désirent la maternité et souhaitent vivre une grossesse normale. La maternité peut même représenter une opportunité de sortir de leur trouble alimentaire.
Difficultés Rencontrées Avant la Grossesse
Les femmes souffrant de troubles alimentaires avant la grossesse peuvent rencontrer diverses difficultés, notamment :
- Difficultés liées au corps: La peur de grossir et de voir leur corps se déformer pendant la grossesse est une préoccupation majeure.
- Troubles du cycle menstruel et aménorrhée: L'aménorrhée, ou absence de règles, est fréquente dans l'anorexie restrictive, surtout lorsque l'IMC est inférieur à 18,5 kg/m2. Un IMC inférieur à 17 réduit la fécondité de près de 90 %. Statistiquement, 92 à 95 % des femmes souffrant d’anorexie n’ont plus leurs règles (5), la leptine (liée à la quasi absence de tissu adipeux) dans le sang étant trop basse pour que les cycles se déclenchent. Ce mécanisme explique aussi pourquoi les sportives minces ou maigres ont des troubles du cycle menstruel. Il est important de faire la différence entre les règles artificiellement induites par la pilule et les règles naturelles, sans pilule. En effet, si la personne souffrant d’anorexie arrête sa pilule, elle s’aperçoit souvent qu’elle n’a pas ses règles. D’autre part, le désir sexuel est souvent altéré du fait de la dénutrition, ce qui n’aide pas non plus à la procréation.
- Troubles du cycle menstruel lors de surpoids: A l’inverse des troubles alimentaires restrictifs, un trouble du comportement accompagné d’un surpoids important (qui peut se produire chez les personnes souffrant d’hyperphagie boulimique) peut occasionner des troubles de la fertilité par des mécanismes de résistance à l’insuline. Ces mécanismes sont responsables de différents problèmes comme le syndrome des ovaires polykystiques, avec parfois anovulation. Ils causent aussi d’une altération de la qualité des ovocytes, et de l’endomètre ce qui diminue les chances de conception.
- Difficultés psychiques: La gestion des troubles anxieux et/ou de l'humeur, ainsi que des conduites associées aux TCA, peut être complexe pendant la grossesse.
- La peur de grossir, la peur de la déformation du corps pendant la grossesse: Les personnes qui ont souffert de troubles alimentaires, peuvent craindre une rechute de celui-ci si elles n’acceptent pas l’idée et les sensations du corps qui prend naturellement du poids au cours de la grossesse. Celles qui n’ont pas résolu leur trouble alimentaire (anorexie, et/ou boulimie) ont encore plus plus de réticences, compte tenu de la perception et des sensations de leur corps qui restent problématiques.
- La gestion des troubles anxieux et/ou de l’humeur: Les troubles du comportement alimentaire sont assez souvent associés à des troubles anxieux et/ou de l’humeur qui nécessitent parfois un traitement médical. Ce traitement, parfois incompatible avec une grossesse doit être interrompu ou aménagé par le/les professionnels de santé. Ceci rend plus délicat la gestion de l’anxiété et de l’humeur qui doit se faire par des méthodes plus naturelles et/ou non médicamenteuses. Cela peut aussi représenter une opportunité aussi pour la personne d’apprendre à gérer différemment les troubles associés.
- La gestion des conduites associées aux TCA: La restriction alimentaire peut poser problème au cours de la grossesse. En effet, le strict minimum de poids que doit prendre la maman est de 7 kg (poids du bébé, du placenta, de liquide amniotique…). En cas de restriction alimentaire trop importante, il y a un risque que le bébé ne prenne plus de poids, voire que la grossesse n’arrive pas à terme. Quant aux vomissements, ils occasionnent des désordres électrolytiques parfois sévères qui peuvent mettre en danger la mère et l’enfant. De plus l’inconfort est majoré lors de ce comportement éliminatoire du fait de la place occupée par l’utérus et le fœtus dans l’abdomen. Les purges sont en général toutes contre indiquées en cas de grossesse. Enfin, l’exercice physique, en particulier l’hyperactivité majore le risque d’avortement en particulier chez les personnes souffrant d’anorexie.
Si les troubles alimentaires de type restrictif sont trop sévères et/ou durent trop longtemps, la stérilité est possible. En effet, l’anorexie mentale lorsqu’elle devient chronique, est la cause la plus fréquente de perte de fécondité.
Témoignages et Expériences
Les témoignages de femmes ayant souffert de TCA pendant leur grossesse révèlent une variété d'expériences et de défis. Certaines trouvent dans la maternité un élan positif pour surmonter leurs troubles alimentaires, tandis que d'autres rencontrent des difficultés importantes.
- La vie de famille, un élan positif pour Christine: Christine, par exemple, témoigne de sa grossesse comme un facteur de guérison de ses TCA. Ses troubles ont débuté vers 15 ans, suite à des remarques acerbes, la séparation de ses parents. Elle analyse que le manque de son père l’a fait beaucoup souffrir. La peur d’être jugée, l’impossibilité de se confier même au médecin, et la méconnaissance de la maladie l’enferment plusieurs années. La maladie dure de 15 à 27 ans. Elle pas eu l’aide tant espérée de sa mère, qui elle même était déprimée. Elle pensait être stérile du fait des troubles anorexiques et boulimiques. Elle découvre sa grossesse alors que son compagnon est reparti en mission suite à une promotion. Elle accouche et et élève seule son enfant la première année. Puis, au retour de son mari, la famille part s’installer au portugal dans sa belle famille. La vie de famille, en mode vacances, la canalise dans des élans positifs, elle se laisse vivre et sent qu’elle va mieux. Elle se rend compte en essayant un short qu’elle est guérie de ses troubles alimentaires. C’est la magie de la grossesse : « on réussit pour un enfant ce qu’on n’a pas réussi à faire pour soi ».
- Quatre témoignages très différents: Dorothée, qui a souffert d'anorexie mentale à l'adolescence, a vécu une fausse couche due à ses TCA. Lors de sa deuxième grossesse, elle a eu des difficultés à gérer les vomissements.
- Manuela, infirmière souffrant d'anorexie mentale, souhaite avoir un enfant et progresse lentement dans sa guérison.
- Cathie, atteinte d'émétophobie, a partagé les difficultés rencontrées lors de ses grossesses.
- Océane, qui souffre de TCA depuis l’âge de 11 ans avec anorexie et boulimie vomitive. Elle vit deux grossesses malgré ses TCA, et accouche prématurément d’un premier bébé de 1.6 kg à la naissance (qui aurait plutôt été causé par un problème placentaire que par ses troubles alimentaires).
Ces témoignages soulignent l'importance d'une prise en charge spécialisée et adaptée aux besoins de chaque femme.
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Modalités de Prise en Charge Pendant la Grossesse
La prise en charge des femmes souffrant de TCA pendant la grossesse nécessite une approche multi-modale impliquant un réseau interdisciplinaire. Cette approche s'articule autour de trois pôles :
- Suivi somatique, gynéco-obstétrical et pédiatrique : Ce suivi assure la surveillance de la santé physique de la mère et de l'enfant.
- Suivi spécialisé du TCA : Un suivi psychiatrique, psychothérapeutique et nutritionnel est essentiel pour gérer les troubles alimentaires.
- Suivi mère-bébé : Une sage-femme, un(e) infirmier(-ère) de la petite enfance et, si nécessaire, un(e) pédopsychiatre assurent le suivi de la relation mère-enfant.
L'approche doit être empathique, non jugeante et non culpabilisante, se concentrant sur la santé présente et future du fœtus. Un accompagnement rapproché et une coordination étroite entre les différents intervenants sont cruciaux tout au long de la grossesse et du post-partum. Il est également important de surveiller l'évolution des comorbidités psychiatriques (anxiété, troubles de l'humeur) et de les traiter spécifiquement si nécessaire.
La psychoéducation
La psychoéducation est un outil précieux, en particulier pour les personnes en quête de contrôle. Elle porte sur :
- Les besoins de l'enfant.
- L'évolution pondérale de la mère et l'accentuation physiologique de la faim.
- Le risque de dépression post-partum.
- La formulation d'objectifs clairs et mesurés (prise de poids, changements diététiques progressifs, diminution des comportements de purge).
Cela donne une trame, un fil conducteur à la future maman et la rassure.
Concernant le plan psychothérapeutique, l’approche motivationnelle et surtout le soutien sont indispensables. La stabilité des intervenants tout au long de la prise en charge est importante.
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Utilisation d’un questionnaire pré-natal
Un questionnaire devrait être effectué avant chaque visite prénatale :
- Quel est votre régime alimentaire actuel ? Limitez-vous votre apport alimentaire? Avez-vous des crises d’hyperphagie boulimique ? Vomissez -vous ou prenez-vous des laxatifs après avoir mangé ?
- Que pensez-vous de votre forme et de votre poids ?
- Quel est votre poids ? Pensez vous que votre prise de poids est appropriée par rapport à votre grossesse ?
- comment est votre humeur ? vous sentez-vous faible ou anxieux ?
- Quel exercice faites-vous ? Faites-vous trop d’exercice ?
Risques et Complications
La grossesse chez une femme atteinte de TCA peut entraîner des complications pour la mère et l'enfant. Les femmes souffrant d'anorexie marquée ont un risque accru de complications pendant la grossesse et l'accouchement, notamment :
- Mort in utero (risque multiplié par trois).
- Accouchements prématurés.
- Hypotrophie fœtale.
- Retard de croissance intra-utérin.
- Petit poids de naissance.
- Défaillances respiratoires à la naissance.
L'anorexie augmente également les risques de complications pour la mère, telles que :
- Malaises et perte de connaissance.
- Hypotension orthostatique.
- Asthénie (fatigue).
- Faiblesse musculaire.
- Douleurs obstétricales.
- Anémie ferriprive ou macrocytaire.
- Infections urinaires.
Les femmes souffrant de TCA ont également un risque accru de développer des comportements restrictifs pour elles-mêmes et pour leur enfant après la naissance, ce qui peut entraîner des problèmes alimentaires chez l'enfant.
Une étude multicentrique faite aux USA (Bansil et al, 2008) entre 1994 et 2004, les obstétriciens ont comptabilisé 1668 accouchements ou délivrances en 11 ans chez des femmes souffrant d’anorexie mentale ou de boulimie, soit une fréquence de 0,39 grossesses chez des anorexiques ou boulimiques pour 10.000 cas. Sachant que l’anorexie toucheau minimum 1,0 % des femmes en âge de procréer et la boulimie 3,0 %, on se serait attendu à 4 % de grossesse et environ, au minimum 3,8 % de délivrance recensées. Donc, ceci donne une diminution de la probabilité d’être enceinte, lorsqu’on est porteur d’anorexie mentale ou de boulimie de plus de 95 % (0,39 pour 10.000 au lieu de 3,9 pour cent). Après ajustement statistique, les femmes souffrant d’anorexie mentale et de boulimie avaient un risque accru d’hypotrophie fœtale multiplié par 9,1, un risque d’accouchement prématuré multiplié par 2,8, d’anémie multiplié par1,7, un risque d’infections urinaires ou génitales multiplié par 1,7 et la nécessité d’unei nduction du travail (qui ne se faisait pas seul donc) multiplié par 1,4.
Anorexie mentale et filiation : le cas d’Ève
Ève, une jeune femme de 21 ans, illustre la complexité de l'anorexie et de son lien avec la filiation. Son histoire révèle comment les traumatismes de l'enfance et les difficultés relationnelles peuvent contribuer au développement d'un TCA.
L'enfance d'Ève : Traumatisme et manque d'amour
Dès l'âge de deux mois, Ève est confiée à une nourrice allemande qui se montre dure et punitive. Ève attend en vain un signe d'amour de sa part, mais il ne vient jamais. Elle se souvient notamment d'une fois où la nourrice l'oblige à manger son vomi, une interdiction d'expulser l'objet hors du corps et un impératif d'incorporer « l'objet qui est mangé », le phallus de l'Autre. Cet épisode traumatisant marque profondément Ève, qui n'osera plus jamais vomir.
Les parents d'Ève, trop occupés par leur travail, ne semblent pas se rendre compte de la souffrance de leur fille. Ève les considère même comme complices de la nourrice. Seul le grand-père maternel lui apporte un peu de réconfort, mais il n'ose pas dénoncer la nourrice à ses parents par crainte de les contrarier.
L'hyperactivité comme moyen de masquer la souffrance
Pendant toute son enfance et son adolescence, Ève s'hyperactive, multipliant les activités artistiques et sportives. Elle décroche des prix, mais se demande si cela en vaut la peine. Elle refuse d'accepter le sacrifice de son petit monde idéalisé et de partager le monde avec les autres. Elle dit haïr son corps et essayer de le cacher, car elle a toujours des kilos de trop, ce qui est source de moqueries et de remarques désobligeantes.
La sexualité et la maternité : Des enjeux complexes
L'arrivée des règles à l'âge de 12 ans est une source d'horreur pour Ève, qui y voit l'annonce d'un autre âge et refuse l'idée d'une vie sexuelle normale. Elle renie son sexe et ne parvient pas à mettre en place une identification sexuée.
À l'âge de 17 ans, elle se met en ménage avec un jeune homme qui l'écoute, contrairement à ses parents, mais qui ne s'intéresse qu'à manger, regarder la télé et le sexe. Ève se met à manger et à boire avec lui et grossit, car elle ne supporte pas l'homme qu'elle a près d'elle. Elle tombe enceinte et avorte, tentant ainsi de retrouver le flux de la transmission et de s'inscrire dans son histoire, mais le maternel lui semble impossible.
Le déclenchement de l'anorexie
La mort du grand-père, son « seul espoir », est un événement traumatisant pour Ève. Elle souffre en silence, car elle a l'impression que personne n'entrera plus jamais dans son corps vide. Elle prend alors la décision de maigrir et d'arrêter de boire.
Un voyage en Allemagne, pays idéalisé de sa nourrice, marque un tournant dans sa vie. Elle se sent comme chez elle et se consacre à tout voir, sans manger ni dormir. Elle se sent libre et considère que la nourriture spirituelle lui suffit.
C'est au retour de ce voyage qu'elle cesse de manger, suite à une phrase qui lui est venue « comme un orage » dans la tête : « Tu n'as plus besoin de manger. Là-bas j'avais tout. » Elle s'impose systématiquement cette faim, et chaque kilo perdu est à la fois une jouissance et une souffrance.
L'analyse comme chemin vers la guérison
C'est en parlant de la mort de son grand-père en analyse qu'Ève commence à retrouver le goût des aliments et à manger timidement. Elle a l'impression de recommencer sa vie depuis le début. Elle comprend comment la résurgence de ce qui est effacé et qui peut être mis en mots dans son analyse commence à forger pour elle une continuité entre générations.
L'histoire d'Ève illustre comment l'anorexie peut être liée à des traumatismes de l'enfance, à des difficultés relationnelles et à un malaise dans la filiation. L'analyse peut aider les personnes souffrant d'anorexie à comprendre les origines de leur trouble et à trouver un chemin vers la guérison.
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