Introduction
Avant la loi Veil de 1975, qui a dépénalisé l'interruption volontaire de grossesse (IVG) en France, l'avortement clandestin était une réalité dangereuse et souvent mortelle pour des milliers de femmes. Cet article explore les risques physiques et psychologiques auxquels ces femmes étaient confrontées, tout en donnant la parole à celles qui ont vécu cette expérience traumatisante. Il met également en lumière les efforts des médecins et des militants qui ont lutté pour la légalisation de l'avortement, ainsi que les enjeux contemporains liés à ce droit fondamental.
Témoignages poignants : Récits de femmes ayant vécu l'avortement clandestin
Marcelle Marquise et Huguette Hérin font partie de ces milliers de femmes ayant vécu un avortement clandestin avant 1975. Leurs témoignages poignants révèlent la détresse et les dangers auxquels elles étaient confrontées.
Marcelle Marquise : L'isolement et la honte
Marcelle Marquise, originaire d'Avignon, raconte avoir avorté illégalement deux fois dans la Drôme, dans les années 60. Mère de cinq enfants, elle a décidé de se débrouiller seule pour avorter en cachette. "J'ai fait bouillir du persil, il a macéré et j'ai bu. Trois jours plus tard, le bébé partait, le fœtus s'en allait", raconte-t-elle. À nouveau enceinte quelques années plus tard, la jeune femme a renouvelé l'opération, provoquant à chaque fois de terribles douleurs, voire une importante hémorragie après la seconde. "Je n'ai jamais rien dit parce qu'il ne fallait rien dire, c'était une honte", admet-elle.
Huguette Hérin : Le traumatisme et le jugement
Huguette Hérin, 86 ans, raconte, elle, s'être jetée dans les escaliers du métro pour "se faire mal" et provoquer une fausse couche. "J'ai senti au bout de quelques mètres, comme si mon ventre se coupait en deux". La femme se souvient encore de la réaction traumatisante de son médecin, la traitant de "salope" à son arrivée à l'hôpital. Cette Périgourdine évoque même avoir vécu l'expérience comme un "tsunami" : "parce que c'est violent, de toute façon, on ne se fait pas avorter par plaisir, c'est une horreur. C'est une horreur, vraiment."
Les risques de l'avortement clandestin : Un danger pour la santé et la vie des femmes
Avant la loi Veil, les femmes qui souhaitaient avorter étaient souvent contraintes de recourir à des méthodes dangereuses et insalubres, pratiquées par des personnes non qualifiées. Le risque était double pour ces femmes : risques de complications pour la santé, mais aussi risque de se faire prendre. À l'époque, 300 femmes mourraient chaque année des suites d'un avortement clandestin, rappelle Israël Nisand, professeur de gynécologie-obstétrique.
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Les "faiseuses d'ange" et les méthodes artisanales
De nombreuses femmes ont également fait appel à des "faiseuses d'ange", le surnom donné à ces femmes, souvent non formées, qui pratiquaient les avortements. C'est le cas notamment de Christiane Taubira en 1971 à Cayenne, alors qu'elle était encore mineure. "On était persuadés que je ne survivrais pas", avoue l'ancienne ministre de la Justice dans un documentaire diffusé sur francetv à l'occasion des 50 ans de la loi Veil. Annie Chemla raconte avoir rejoint le Mouvement pour la liberté de l'avortement et de la contraception (Mlac) en 1973. "Les solutions à l'époque, c'était soit les 'faiseuses d'ange', soit pour celles qui avaient de l'argent le fait d'aller voir un médecin. Et puis, il y avait le fait de se charcuter, c’est-à-dire d'introduire soi-même dans son utérus une sonde ou un morceau de métal pour déclencher des saignements et ensuite on allait à l'hôpital. Et c'est là que les femmes étaient maltraitées. (…) Souvent, on laissait les femmes saigner et les médecins disaient que comme ça, elles ne recommenceraient plus…"
Marcelle Marquise, quant à elle, avait utilisé du persil bouilli pour provoquer l'avortement, une méthode dangereuse qui lui a causé de terribles douleurs et une importante hémorragie.
Les complications médicales : Hémorragies, infections, stérilité
Les avortements clandestins étaient souvent pratiqués dans des conditions d'hygiène déplorables, ce qui entraînait des complications médicales graves, telles que des hémorragies, des infections et des lésions de l'appareil reproducteur. Ces complications pouvaient entraîner la stérilité et, dans les cas les plus graves, la mort.
Les avortements pratiqués dans de mauvaises conditions peuvent entraîner une hémorragie et une infection, des coupures ou des brûlures, dues à l'emploi de produits chimiques, au niveau des organes génitaux ou de l'appareil reproducteur. Les séquelles à long terme regroupent les algies chroniques, la grossesse extra-utérine et la stérilité consécutive aux infections des voies génitales supérieures.
Les conséquences psychologiques : Culpabilité, traumatisme, détresse
Au-delà des risques physiques, l'avortement clandestin laissait des séquelles psychologiques profondes chez les femmes. Le sentiment de culpabilité, la peur d'être découvertes et le traumatisme lié à l'expérience pouvaient entraîner une détresse psychologique durable.
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De nombreuses femmes éprouvent un sentiment de culpabilité. Il est communément admis que pour les femmes en bonne santé physique et mentale l'IVG n'a que très peu de conséquences psychologiques, mais il n'en va pas de même pour les patientes atteintes d'une pathologie psychiatrique, notamment du registre psychotique.
La lutte pour la légalisation de l'avortement : Un combat pour la dignité et la liberté des femmes
Face à cette situation alarmante, des médecins et des militants se sont engagés dans une lutte acharnée pour la légalisation de l'avortement. Ils ont dénoncé les dangers de la clandestinité et ont plaidé pour le droit des femmes à disposer de leur corps.
Les médecins engagés : René Frydman et la méthode Karman
René Frydman, médecin, gynécologue et père scientifique du premier bébé-éprouvette français, a été l'un de ces médecins engagés. Avec d'autres médecins, il a rejoint le Groupe information santé (GIS), et a lutté notamment pour promouvoir la méthode Karman : une méthode par aspiration simple et peu douloureuse. "Il y avait une bataille d'idées parce qu'en fait, il y avait une idéologie sous-jacente. Si l'aspiration marche mieux et est plus facile à faire, alors ça va favoriser les avortements, donc il vaut mieux qu'elles en souffrent et en payent le prix", se rappelle-t-il.
Les voyages à l'étranger : Une solution coûteuse et difficile
Face à l'interdiction de l'avortement en France, de nombreuses femmes se rendaient aux Pays-Bas ou en Angleterre, où l'avortement était autorisé. Anne-Marie Cardon, 88 ans aujourd'hui, s'est confiée sur sa propre expérience en Hollande : "À Paris, il y avait je ne sais pas combien d'autocars, les uns derrière les autres. C'était terrible pour moi. J'ai vécu la souffrance des femmes. Il n'y avait que des Françaises dans les cliniques, les salles étaient remplies de femmes."
Les actes militants : Une pression sur le gouvernement
C'est grâce notamment au courage de ces médecins et militants, qui ont pratiqué des milliers d'avortements clandestins, que la loi Veil a finalement été promulguée le 17 janvier 1975.
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La loi Veil et ses évolutions : Un droit acquis, mais toujours menacé
La loi Veil a marqué une étape décisive dans l'histoire des droits des femmes en France. Elle a dépénalisé l'IVG et a permis aux femmes d'avorter dans des conditions médicales sûres et encadrées. Toutefois, ce droit reste fragile et est régulièrement remis en question.
Les menaces contemporaines : Mouvements anti-IVG et désinformation
Depuis quelques années, ce droit fait l’objet de menaces régulières. Le 24 juin 2022, la Cour Suprême des États-Unis provoquait la stupeur partout dans le monde en annulant l’arrêt Roe vs Wade, qui avait ouvert le droit à l’avortement en 1973. Depuis le jeudi 15 septembre 2022, en Hongrie, les femmes souhaitant avoir recours à une IVG (interruption volontaire de grossesse) doivent désormais être confrontées «aux fonctions vitales du fœtus», en écoutant les battements de son cœur. L’Italie pourrait être le prochain pays sur la liste de ceux limitant ou interdisant ce droit fondamental.
Ces mouvements disséminent, également, de nombreuses fausses informations via des outils de communication modernes, mettant en danger de façon indéniable le droit à une information juste et vraie auprès de publics divers, et de plus en plus jeunes. Sur les réseaux sociaux, à travers des sites dédiés et des “lignes d’écoute” qui font concurrence à une information claire et objective.
La constitutionnalisation de l'IVG : Une victoire symbolique
Face ces reculs inquiétants, la constitutionnalisation de l’IVG est un symbole important vis-à-vis des pays qui restreignent ou criminalisent le droit à l’avortement. En mars 2024, la France est devenue le premier pays au monde à inscrire explicitement dans sa Constitution l’interruption volontaire de grossesse (IVG). La « liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse » est désormais inscrite dans la Constitution depuis le 4 mars 2024.
Les enjeux actuels : Accès à l'IVG, contraception et éducation sexuelle
Même si l'accès à l'IVG reste inégal dans certaines régions et compliqué par des actions de militants anti-IVG, la lutte pour le droit à l'avortement se poursuit. Il est essentiel de garantir l'accès à l'IVG pour toutes les femmes, ainsi qu'à la contraception et à une éducation sexuelle complète et adaptée aux jeunes.
L'accès à la contraception : Un moyen de prévenir les grossesses non désirées
Le manque d'accès aux services de contraception est l'une des raisons à l'origine de l'accroissement du taux d'avortement parmi les jeunes femmes. Il est donc essentiel de faciliter l'accès à la contraception pour toutes les femmes, en particulier les plus jeunes et les plus vulnérables.
L'éducation sexuelle : Un outil pour informer et responsabiliser les jeunes
Si elle était améliorée, l'éducation à la vie familiale offerte à l'école pourrait aider les jeunes à retarder l'activité sexuelle et à mieux utiliser la contraception le moment venu. L'éducation sexuelle permet d'informer les jeunes sur les risques de grossesses non désirées et les moyens de les éviter, ainsi que sur les maladies sexuellement transmissibles.
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