Le débat sur l'avortement est l'un des plus complexes et émotionnels dans de nombreuses sociétés à travers le monde. La récente annulation de l'arrêt Roe vs Wade par la Cour suprême des États-Unis n'a fait que le confirmer. Défini comme l’interruption intentionnelle d’une grossesse, il est le propre de l’homme. Et quel que soit le contexte social ou historique, les êtres humains ont toujours eu les mêmes raisons générales d’y avoir recours. Parmi les religions monothéistes, l'Islam présente une perspective nuancée, influencée par divers courants d'interprétation et contextes sociopolitiques. Cet article vise à explorer en profondeur les avis religieux islamiques sur l'avortement, en tenant compte des différentes écoles de pensée, des évolutions historiques et des réalités contemporaines.
Diversité des Opinions Islamiques sur l'Avortement
Contrairement à une idée répandue, il n'existe pas une position monolithique de l'Islam sur l'avortement. Les autorités religieuses musulmanes considèrent généralement que l’avortement interfère avec la volonté d’Allah (Dieu) qui, seul, a droit de vie et de mort. Cependant, les différents courants de l’islam n’ont pas tous le même point de vue sur la question. Les interprétations varient considérablement en fonction de l'école juridique (madhab) suivie, de l'époque et du contexte géographique.
Les Écoles de Pensée Sunnites
- Hanafite : Majoritaire au Moyen-Orient, en Turquie et en Asie centrale, cette école est généralement la plus permissive. Plus précisément, le hanafisme considère ıskât-ı cenîn comme mekrouh (indésirable, non souhaitable) plutôt que haram (interdit) à moins de 120 jours de grossesse, étant donné que jusqu’alors le fœtus n’a pas d’âme. Cela signifie que l'avortement est déconseillé mais pas strictement interdit avant cette période.
- Chafiite : Dominant en Asie du Sud-Est et dans certaines régions d'Afrique, le chaféisme, qui domine en Asie du Sud-est et dans certaines régions d’Afrique, autorise les IVG jusqu’à 40 jours de grossesse et les avis divergent au sein même de ce mouvement quant au stade de développement du fœtus. Certains imams chafiistes tolèrent l’avortement jusqu’au 120e jour.
- Hanbalite : Majoritaire en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, ce courant n’ait pas n’opinion tranchée sur la question, certains chefs religieux autorisent également l’avortement jusqu’au quatrième mois.
- Malikite : Prédominant en Afrique du Nord, le malikisme, qui prédomine en Afrique du Nord, considère le fœtus comme un être vivant en devenir et interdit totalement l’avortement.
L'Islam Chiite
L’Islam chiite est la religion d’État de la République Islamique d’Iran et la religion majoritaire en Irak, au Bahreïn, en Azerbaïdjan et au Liban et représente une importante minorité des croyants musulmans dans les pays de la Péninsule Arabique et du sous-continent indien. En plus du Coran, les savants chiites tirent leurs opinions sur l’IVG des hadiths authentiques remontant au Prophète Muhammad et des Imams chiites. Un hadith remontant au Prophète de l’Islam parle de l’IVG en ces termes « Lorsque deux choses interdites se rencontrent [sur une personne], alors le moindre sera sacrifié pour le plus grand ». De nombreux savants chiites considèrent à partir de cette narration que dans le cas présent, nous sommes confrontés à deux interdits : soit procéder à un avortement, soit laisser mourir la mère. Toutefois selon le grand Ayatollah Ali Al-Sistani, le religieux le plus écouté parmi les Chiites notamment irakiens, l’avortement est haram dans pratiquement tous les cas de figure. La seule exception faite étant le cas où la naissance d’un enfant pourrait mettre en danger la vie de la mère. Cependant, même dans ce cas l’avortement ne doit pas avoir lieu après quatre mois de grossesse, avant cette période le fœtus n’aurait pas encore d’âme. Au-delà de ce délai, l’avortement est considéré comme étant haram. Si jamais un avortement est malgré tout pratiqué, la ou les personnes responsables de cet acte, à savoir le médecin, le mari ou l’épouse selon les circonstances, paie(nt) une compensation financière appelée diya ou « prix du sang ».
Le Concept de l'Insufflation de l'Âme
Un élément central dans le débat islamique sur l'avortement est le moment où l'âme est considérée comme insufflée dans le fœtus. La plupart des écoles juridiques s'accordent à dire qu'après 120 jours de grossesse (environ quatre mois), l'avortement est presque unanimement interdit, car le fœtus est alors considéré comme une vie humaine à part entière. Avant ce délai, les opinions divergent, certaines écoles autorisant l'avortement pour des raisons valables, tandis que d'autres le déconseillent fortement.
Évolution Historique et Influences Sociopolitiques
L'avis islamique sur l'avortement n'est pas statique ; il a évolué au fil du temps en réponse à des préoccupations sociopolitiques changeantes.
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L'Empire Ottoman : Du Hanafisme à la Criminalisation
Pendant des siècles, l’Empire ottoman a régné sur l’ensemble de la région du Levant. Bien qu’il s’agisse d’un seul et même empire, qui a fait de l’islam sa religion officielle et sa principale source de droit, l’application des principes, des droits et des lois inspirés par l’islam a varié au cours de l’histoire. Avant 1786, l’école de pensée adoptée était la doctrine Hannafi et l’avortement était autorisé jusqu’à 120 jours après la conception, quelle qu’en soit la raison ; passé ce délai, l’avortement était assimilé à un meurtre. Après 1786, l’avortement est progressivement devenu illégal. Les autorités ont justifié cette mesure en invoquant des prétentions religieuses sans fondement. Les historiens affirment que la véritable raison était que l’Empire ottoman devait satisfaire les besoins agricoles, industriels et militaires d’un empire en pleine expansion.
Au XIXe siècle, face au déclin de l'Empire, la modernisation et la croissance démographique étaient envisagées comme un remède propre à assurer sa stabilité militaire, économique et politique. En 1858, le Code pénal de l’Empire ottoman - rédigé d’après le code pénal français de 1810 - est adopté. Il interdit et criminalise l’avortement, harmonisant la législation française et le dogme islamique. A partir de cette date, l’avortement est légalement déclaré haram dans tous les territoires sous domination ottomane. Néanmoins, dans la jurisprudence, il n’est envisagé que comme un phénomène social. Les poursuites intentées après l’entrée en vigueur de ce nouveau code illustrent bien cette vision des choses, puisque les accusés sont des médecins, des infirmiers, des pharmaciens, etc., plutôt que les femmes elles-mêmes.
Influence Coloniale et Stigmatisation
En 1916, la France et le Royaume-Uni avaient divisé le Moyen-Orient en colonies en application du traité Sykes-Picot. Les puissances européennes criminalisent alors l’avortement encore plus durement que les Ottomans et imposent leurs valeurs familiales chrétiennes aux populations locales. Par conséquent, l’avortement, les contraceptifs et la santé reproductive sont fortement stigmatisés dans les sociétés arabes modernes.
L'Avortement dans le Monde Musulman Contemporain
Aujourd'hui, les lois sur l'avortement varient considérablement d'un pays à majorité musulmane à l'autre. Dans nombre de pays à majorité musulmane, la jurisprudence islamique a influencé la législation relative à l’avortement. Toutefois, au fil du temps, de nouvelles préoccupations sociopolitiques ont émergé, et cette législation a été remaniée. Aujourd’hui, dans beaucoup de ces pays, il n’est souvent autorisé que lorsque la vie de la femme est en danger, quand le fœtus est malformé ou quand la grossesse résulte d’un acte criminel, comme un viol.
Près de 80% des femmes du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord vivent dans des pays où le droit à l’avortement est restreint. Aujourd’hui, seules la Turquie et la Tunisie autorisent les avortements volontaires (sur demande de la mère). Même dans les pays où l’IVG est légale, comme en Turquie, ce droit est constamment remis en question par des opposants politiques et religieux.
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Restrictions et Conséquences
Il est scientifiquement prouvé que restreindre l’accès à l’avortement ne fait pas disparaître cette pratique. Au contraire, elle devient clandestine et dangereuse. En utilisant des méthodes peu sûres pour mettre un terme à leur grossesse non désirée, les femmes risquent leur santé, leur fertilité et même leur vie. Chaque année, 47,000 femmes meurent de complications liées à un avortement pratiqué dans de mauvaises conditions. De plus, les restrictions du droit d’accès à l’avortement affectent davantage les femmes les plus pauvres. Souvent, celles qui en ont les moyens se rendent à l’étranger pour avorter en toute sécurité. Certaines parviennent à négocier avec des professionnels de santé dans leur propre pays pour obtenir ce service. Pour les autres, le marché noir est la seule option. Beaucoup sont victimes de charlatans qui leur vendent de fausses pilules abortives à des prix très élevés. Même lorsqu’elles ont accès à une structure médicale ou des pilules fiables, elles restent mal informées et mal suivies.
Alternatives et Défis
Malgré tout, grâce à l’avortement médicamenteux et à la télémédecine, des alternatives sûres se multiplient hors du cadre légal. Des études prouvent que l’avortement télémédicalisé est sûr et efficace en début de grossesse. Women on Web (WoW), l’un de ces services en ligne, aide environ 60 000 femmes chaque année. Néanmoins, dans certains pays comme l’Arabie saoudite et la Turquie, l’accès au site est prohibé.
Aujourd’hui, il semble que l’IVG soit haram, illégale et clandestine dans la majeure partie du monde musulman. En dépit de cela, les femmes continuent à défier le statu quo et les lois archaïques par leurs pratiques quotidiennes et leur militantisme. En 2012, en réaction à un projet de loi visant à restreindre l’accès à l’avortement en Turquie, des centaines de femmes ont manifesté à Istanbul pour défendre la liberté de choix. Elles sont descendues dans les rues pour clamer leur droit d’avorter en toute sécurité et de disposer librement de leur corps : « L’avortement est un droit.
Droits des Femmes et Autonomie
Le débat sur l’avortement ne peut être dissocié de la discussion sur les droits des femmes dans la région. La plupart des systèmes juridiques n’ont que très peu, voire pas du tout, de réglementations accordant aux femmes l’égalité juridique. En outre, la plupart des systèmes juridiques sont le résultat du droit islamique et colonial et imposent une construction sociale patriarcale dans laquelle les femmes sont parfois privées d’autonomie dans leurs décisions. Les discussions sur le sexe et la santé sexuelle restent extrêmement taboues, ce qui limite les conversations et la prise de conscience sociale sur le sujet.
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