Introduction

L'histoire de Suchard, une chocolaterie suisse fondée en 1826, est riche en innovations et en initiatives diversifiées. Cet article explore en particulier l'année 1956, une période où Suchard a marqué les esprits avec des albums illustrés destinés aux enfants, tout en retraçant le parcours exceptionnel de cette entreprise familiale devenue une marque mondiale.

Les Origines de Suchard : Un Héritage Familial

Philippe Suchard (1797-1884), issu d'une famille originaire du Dauphiné et descendant de réfugiés victimes de l'Édit de Nantes, a fondé la chocolaterie à Neuchâtel. Son père, Guillaume Suchard, était marchand drapier à La Chaux-de-Fonds. Après un incendie qui le ruina, il devint tenancier de l’auberge municipale de Boudry, sa ville natale, et s’occupa de ses champs et de ses vignes. La mère de Philippe, Louise-Sophie, secondait activement son époux. Philippe Suchard devait dire à la fin de sa vie : « C’est à ma mère que je dois ce précepte sublime et fortifiant d’unir la prière au travail ; " Ora et labora ” a toujours été sa devise et la mienne. »

À l’instar de ses frères, Philippe fut envoyé tout jeune en pension, « en change » ; ainsi apprit-il l’allemand chez un pasteur de Lenzbourg, en échange de travaux domestiques pour régler sa pension. De retour à Boudry, en 1810, il aida son père aux travaux des champs et de la vigne et n’eut pas le temps d’être assidu à l’école. Envoyé en 1814 à Berne, chez son frère Frédéric, il s’y montra un apprenti-confiseur travailleur et sérieux, puis, devenu ouvrier, il employa ses loisirs à lire, à apprendre l’anglais et l’italien et… à rêver de voyages. Un rêve qu’il concrétisa en 1824, en s’embarquant sur un brick américain, l’Hypérion, à destination des États-Unis.

L'Ascension d'un Chocolatier Innovant

Après son séjour aux États-Unis, Philippe Suchard ouvrit, en 1825, une boutique-atelier dans la rue des Halles, où il mettait en valeur le « chocolat fin de sa fabrication, confectionné avec des cacaos caraques et surtout du sucre raffiné ». Un chocolat qu’il fabriquait lui-même, manuellement, comme c’était alors l’usage. Ce travail lui faisant perdre un temps précieux, un an plus tard, « il se rappela qu’il avait vu en Amérique remplacer partout où cela était possible, la force de l’homme par une chute d’eau ; il n’eut pas à chercher bien loin, une roue hydraulique était disponible à Serrières. Philippe Suchard fit tailler à Saint-Triphon un bassin et des meules roulantes qu’il installa dans la pauvre bâtisse qu’il avait louée. Le résultat fut prodigieux ; en 24 heures la machine triturait 108 livres de cacao d’une façon irréprochable […]. » D’un moulin désaffecté il fit une fabrique appelée à une notoriété mondiale. En 1842, il honora une commande de la cour royale de Prusse.

Diversification et Initiatives de Philippe Suchard

Parallèlement au chocolat, Philippe Suchard eut quelques violons d’Ingres. De son voyage aux États-Unis il avait rapporté un vif intérêt pour les bateaux à vapeur. Pour faire triompher son initiative, il dut surmonter l’hostilité et la résistance de nombreux Neuchâtelois, mais le lancement du bateau eut lieu le 19 juillet 1834. Fondateur de la Société de Navigation, il exerça lui-même les fonctions de capitaine, à la barre de son bateau, entre Neuchâtel et Yverdon ou Bienne, presque quotidiennement, pendant quatorze ans. Le succès de cette initiative, qui ne pouvait que faire école en un pays de lacs, lui inspira le projet d’un transport à vapeur sur le Rhin : en 1840, François Cavé, Philippe Suchard et J.-F. Kaufmann fondaient, à Bâle, la société Les Aigles du Haut-Rhin. L’entreprise connut des hauts et des bas, ce qui amena Suchard à céder ses actions, cette vente lui permettant d’acheter une propriété à Serrières.

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Dans le même temps, le chocolatier avait créé la plus importante magnanerie de Suisse : ayant planté 3 000 mûriers dans les vignes de Serrières et ayant chargé un spécialiste d’Avignon de gérer techniquement l’affaire, il installa des métiers à filer et à tisser la soie à côté de ses machines à chocolat. Cette entreprise devait s’achever brutalement, suite à une épidémie venue du Midi de la France, qui détruisit tous les vers à soie. Autre centre d’intérêt, non moins inattendu, de Suchard : l’asphalte. En 1840, il rejoignit la société d’exploitation des mines d’asphalte du Val de Travers et en prit la gérance. Pour faire connaître les qualités de ce matériau, il alla même jusqu’à en recouvrir, en 1842, le toit de son usine de Serrières et partit lui-même en quête de commandes - de grandes cités allemandes firent alors asphalter leurs trottoirs avec ce produit neuchâtelois.

Enfin, Suchard envisagea de fonder une colonie dans les vastes zones incultes des États-Unis, pour y recevoir les immigrants suisses. Sans doute l’idée lui en était-elle venue lors de son premier voyage outre-Atlantique. Un nouveau voyage, en 1842, lui permit de choisir les lieux propices à cet accueil - forêts et gisements de fer devaient fournir aux arrivants les moyens de vivre. La colonie Alpina devait s’implanter sur des terrains que Joseph Bonaparte avait acquis en 1815, dans l’état de New York, près de Natural Bridge, au bord du lac Bonaparte.

Suchard y acheta d’abord 440 acres, y installa un colon du nom de Lafarge, puis après un troisième voyage, en 1845, se porta acquéreur de la totalité des terres de Joseph Bonaparte entre le Saint-Laurent et la ville d’Utica (48 513 acres, soit quelque 20 000 hectares). Il créa alors, à Neuchâtel, avec son ami Favarger, la société par actions Suchard, Favarger & Cie, l’Alpina, chargée d’acheter les terrains, de les diviser en parcelles, de céder celles-ci à des conditions intéressantes aux immigrés suisses et d’exploiter les gisements de fer. En dépit d’une brochure d’informations détaillées, Notice sur Alpina, que Suchard publia, et des structures qu’il fit édifier - constructions de type blockhaus, qu’il proposa entourés de dix quinze hectares de forêt à un prix avantageux, haut-fourneau, scierie, etc. -, l’offre ne rencontra pas un écho suffisant. Les difficultés furent d’autant plus grandes que l’exploitation du minerai s’avéra complexe et que son transport, tout comme celui du bois, coûta fort cher.

L'Année 1956 : Albums Illustrés et Engagement Culturel

En 1956, la Société des Chocolats Suchard a édité, comme elle l'avait fait en 1959, des ouvrages pour illustrer la bible et les lieux saints. Des images étaient insérées dans les tablettes de chocolat Suchard et les enfants les collaient (et les échangeaient pour les doubles) dans les albums. Un premier album fut publié en 1935: La fière vie des scouts. Ces deux albums publicitaires sont bien complet des images. Illustré de nombreuses images collées. Ces albums, tels que "La plus belle histoire des temps. Au berceau de la création. Histoire d'un royaume", étaient offerts aux enfants, encourageant la collection d'images insérées dans les tablettes de chocolat. Ces initiatives témoignent d'une stratégie marketing novatrice, associant le plaisir du chocolat à une dimension éducative et culturelle. Un album similaire avait déjà été publié en 1935, intitulé "La fière vie des scouts".

Un exemple de ces albums est celui publié le 15 février 1956, intitulé "La plus belle histoire des temps". Il s'agit d'un album complet de 156 vignettes autocollantes en couleurs. Ces albums étaient conçus pour être complétés avec des vignettes de couleur que l'on trouvait dans le chocolat Suchard, permettant ainsi de raconter l'histoire du monde en images et en texte.

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Expansion et Reconnaissance

Son projet s’étant effondré, Philippe Suchard se consacra plus que jamais au chocolat. Il abandonna même la fabrication de pâtes alimentaires qu’il avait ajoutée à l’activité de son usine de Serrière. Celle-ci gagnant en importance, il céda, en 1860, la confiserie de Neuchâtel à son gendre Édouard-Wodey Suchard. À cette époque, gravement malade, il fit revenir son fils Philippe, âgé de vingt-et-un ans, alors employé dans une maison de commerce du Havre, et l’associa à l’affaire.

L’entreprise devait désormais connaître un rayonnement grandissant, notamment grâce aux distinctions remportées dans le cadre des expositions universelles (Londres, 1851 ; Paris, 1855 et 1867 ; Vienne, 1873) et lors de l’exposition industrielle de Berne (1857). Un essor auquel contribua également le raccordement de Serrières au réseau ferroviaire suisse (1860). En 1876, la chocolaterie employait plus de cent personnes. À l’occasion de ce cinquantième anniversaire, son fondateur souscrivit une assurance « accidents » collective pour son personnel, ce qui constituait une innovation en matière de sécurité industrielle. Il est vrai que Philippe Suchard eut à cœur d’assurer le bien-être de ses ouvriers ; il leur fit construire des maisons, et, après sa mort, la Cité Suchard fut bâtie au bord du lac.

Avant de disparaître, le vieux chocolatier organisa les agences de Paris et de Londres, et vit s’ouvrir la première fabrique hors de Suisse, celle de Rötteln, en Allemagne (1880), déplacée à Lörrach en 1882. Il laissa derrière lui l’image d’un homme hors du commun, d’un capitaine d’industrie remarquable, d’un être extrêmement curieux et créatif, généreux et épris de tolérance, prêt à se donner à fond pour des causes qu’il croyait justes. On ne saurait omettre sa participation au secours des blessés de la bataille de Solférino (1859), ni l’aide qu’il apporta, pendant l’hiver 1870-1871, à Strasbourg meurtrie par les bombardements allemands, ni même sa contribution à la lutte contre l’alcoolisme - il faisait servir du chocolat sur son bateau L’Industriel ; il fit construire un petit restaurant sans alcool, Tempérance, à l’entrée des gorges de l’Areuse, et y offrait des tasses de chocolat gratuites, moyennant éventuellement un peu de menue monnaie versé pour construire le sentier des gorges. Enfin, sa soif de connaissance l’amena à beaucoup voyager, et ce jusqu’en 1875, année où il effectua son tour du monde tant rêvé - 43 163 km en cinq mois et demi.

L'Héritage de Suchard : De la Tradition à la Modernité

La maison Suchard obtint trente-et-une médailles d’or et d’argent dans les expositions de la fin du XIXe siècle et du début du XXe. Après le décès prématuré de Philippe Suchard fils (1883), l’entreprise fut reprise en 1884 par Carl Russ-Suchard (1838-1925), gendre du fondateur, auquel devait succéder son fils, Willy Russ (1877-1959), en 1925. C’est en 1893, le 23 janvier, que la marque Suchard fut enregistrée au Bureau International de la propriété industrielle. À l’époque de l’Exposition Universelle de 1900, qui lui décerna un grand prix, la maison Suchard s’était considérablement développée : son usine de Serrières, actionnée par une force motrice de 1 200 chevaux, comptait 1 200 employés et produisait 20 tonnes de chocolat par jour.

Par ailleurs, elle créa des usines à Bludenz (Autriche, 1888), à Paris (1903) et à San Sebastian (Espagne, 1909). Elle disposait d’entrepôts généraux à Paris (29, rue Turbigo ; 41, rue des Francs-Bourgeois), Londres (33, King William Street) et New York (73, Warren Street). Devenue société anonyme en 1905, la firme Suchard SA fut transformée en société holding en 1930, tandis que le site de production deSerrières était constitué en une entreprise distincte avec la raison sociale Chocolat Suchard SA. En 1937, cette différenciation fut précisée : Suchard SA fut rebaptisé Suchard Holding SA ; son siège, établi à Liestal, fut transféré à Lausanne en 1940.

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Après son rachat de Tobler, en 1970, Suchard prit le nom d’Interfood SA. Son essor s’arrêta là. Il devait être repris, en 1982, par la Société des cafés Jacobs, premier torréfacteur européen de café. Renommé Jacobs Suchard Tobler, le groupe transféra sa fabrication de chocolat à Berne. En 1990, il fut absorbé par Kraft États-Unis, filiale du groupe Philip Morris. Puis, en 1993, à l’intérieur du groupe Philip Morris, Kraft General Foods Europe et Jacobs Suchard furent réunis pour constituer Kraft Jacobs Suchard. L’usine de Neuchâtel, qui ne produisait plus que les célèbres bonbons aux fruits Sugus, ferma ses portes, et sa production fut transférée à Reims. En 2000, Kraft Jacobs Suchard change de nom et devient Kraft Foods. Suchard n’est alors plus qu’une marque d’une gamme de produits au sein de Philip Morris.

Suchard Aujourd'hui : Une Marque Toujours Présente

Aujourd'hui, Suchard demeure une marque emblématique, associée à des produits tels que la tablette de chocolat noir "Supérieur" et, surtout, la tablette de chocolat au lait Milka. Le rocher, lancé en 1948, reste un produit phare, décliné en plusieurs versions : "Lait", "Noir", "Amande", "Noir Saveur Orange", etc. En 2009, le rocher au lait traditionnel s’enrichit de brisures de macarons, qui lui donnent du croquant et un goût légèrement biscuité.

Après la fermeture du site historique de Serrières, les archives de la chocolaterie furent léguées à l’État, en 1996. L’exceptionnel fonds Suchard-Tobler qu’héberge le département historique du musée neuchâtelois couvre la période allant de 1826 au début des années 1990, et compte quelque 35 000 images et objets, dont environ 12 000 tirages sur papier et 13 000 négatifs, ektachromes et diapositives. En 2009, le Musée d’Art et d’Histoire de Neuchâtel proposa une exposition « Le monde selon Suchard », évoquant l’entreprise de sa création à la friche industrielle d’aujourd’hui - la marque existe toujours, mais plus à Neuchâtel -, en passant par son rayonnement planétaire et ses implications sociales. Productrice de bonbons fins réputés, la chocolaterie Suchard fut aussi longtemps le plus important fournisseur suisse de cacaos.

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