Les attouchements entre enfants en maternelle représentent une réalité complexe et délicate, souvent source d'inquiétude pour les parents et les professionnels de l'éducation. Il est essentiel de comprendre ce phénomène, de distinguer les comportements relevant de la curiosité normale de ceux qui nécessitent une intervention, et de connaître les démarches à suivre pour protéger les enfants concernés.
Comprendre les attouchements entre enfants en maternelle
En maternelle, les enfants découvrent leur corps et celui des autres. Jouer au docteur, embrasser un camarade, baisser un pantalon ou regarder sous une jupe sont des expériences fréquentes, surtout au printemps, lorsque les vêtements sont plus légers et que les liens entre les enfants se renforcent. Ces comportements peuvent relever de la simple curiosité, de l'exploration du corps et du "monde des grands", ou encore du "mystère des origines".
L'école maternelle joue un rôle crucial dans la socialisation des enfants, leur permettant de découvrir l'autre et d'apprendre à le respecter. Les enseignants utilisent des jeux, des livres, des poupées et des poupons pour nommer les parties du corps, montrer celles qui relèvent de l'intimité et que l'autre n'a pas le droit de toucher, surtout si l'on n'est pas d'accord.
Distinguer curiosité et agression
Il est important de distinguer les jeux de "touche-pipi" où tous les enfants impliqués sont consentants, des situations où l'un des enfants utilise un ascendant (âge, force de caractère, taille…) pour imposer des jeux ou des gestes à un pair qui n'est pas d'accord. Dans ce dernier cas, on se trouve en présence d'un enfant victime et d'un enfant que l'on qualifiera d'"agresseur", faute d'un terme plus adéquat pour parler d'un jeune enfant qui n'a pas toujours conscience des conséquences de ses actes sur autrui.
La psychologue et psychanalyste Héloïse Castellanos-Colombo souligne l'importance d'apprendre aux enfants, dès le plus jeune âge, à s'affirmer et à refuser avec véhémence ce qui dérange de la part des autres enfants.
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Le rôle de l'enseignant face aux attouchements
L'enseignant se retrouve souvent face à une situation complexe pour laquelle il n'a pas reçu de formation spécifique. Il doit tenter de démêler les faits avec l'aide de sa hiérarchie (directrice, inspectrice) et de la psychologue scolaire, tout en gardant la tête froide pour examiner les faits, communiquer avec les parents et prendre des décisions qui peuvent être lourdes de conséquences.
Un dilemme éthique se pose alors : faut-il protéger l'enfant en faisant valoir son droit à l'erreur, comme c'est le cas pour les autres violences entre enfants en maternelle ? Ou faut-il le signaler à la justice pour qu'elle enquête sur d'éventuelles violences et/ou abus ? Héloïse Castellanos-Colombo met en garde contre la criminalisation des attouchements entre enfants, qui risque de faire plus de mal encore en raison des implications traumatisantes de la procédure pour l'enfant.
La procédure en cas d'attouchements signalés
Un substitut du procureur au parquet des mineurs en région parisienne décrit les étapes du dossier dans le cas d'attouchements entre jeunes enfants en contexte scolaire :
- L'enseignant doit signaler à la CRIP (Cellule de recueil des informations préoccupantes) du département toute situation d'attouchements entre enfants.
- Le témoignage de l'enseignant est étudié par la CRIP et recoupé avec d'éventuels signalements antérieurs.
- Pour des violences qui concernent les organes génitaux ou qui miment des actes sexuels, le dossier est systématiquement transmis au parquet des mineurs.
- Les services du procureur décident s'il y a suspicion d'abus ou de violence ou si le comportement de l'enfant relève d'un besoin éducatif.
- Dans le premier cas, un service d'enquête est dépêché. Dans le second cas, l'ASE (Aide sociale à l'enfance) est mandatée pour une évaluation de la famille afin de les aider à accompagner au mieux leur enfant.
Lorsqu'il y a suspicion d'abus, de violence ou de carence éducative grave, le parquet saisit les services de police de l'école des enfants. Si le commissariat local dispose d'enquêteurs formés à l'audition des enfants, ce sont eux qui se déplacent à l'école pour entendre l'enfant. La brigade de protection des mineurs n'est saisie que pour des faits particulièrement graves ou des violences de nature sexuelle d'un majeur sur mineur.
Le magistrat rappelle que l'enfant "agresseur" n'est pas pénalement responsable et que toutes les démarches réalisées par la justice visent à déterminer si son comportement est ou non le symptôme de violences ou de carences éducatives qu'il subit.
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Les enjeux et les difficultés de la prise en charge
La mécanique judiciaire, bien que semblant implacable sur le papier, se heurte à des réalités contrastées. Les moyens de la CRIP et de l'ASE varient fortement selon les territoires, ce qui entraîne des différences importantes dans les délais de traitement des dossiers. De plus, les parquets peuvent avoir des approches différentes, certains procureurs étant moins enclins à diligenter des enquêtes pour des violences intrafamiliales et préférant classer rapidement les signalements des écoles comme de simples "touche-pipi".
La décision de signaler ou non une situation d'attouchements est lourde à porter pour l'enseignant. Ne pas signaler peut être justifié par la conviction que l'enfant agresseur ne subit pas de violence dans son entourage, mais il est important de rappeler que les signes d'abus sexuels sont souvent difficiles à repérer et que l'enfant ne parle pas toujours.
Le recoupement des témoignages de tous les adultes qui entourent l'enfant (médecin, voisinage, écoles fréquentées…) est essentiel pour permettre aux services de justice et de l'ASE de protéger les enfants. L'école joue un rôle important dans ce processus, car une part significative des dossiers de violences renvoyés en correctionnelle et des dossiers d'abus évoqués aux Assises résultent initialement de signalements faits par l'école.
Éviter la criminalisation et les réactions "adulto-centrées"
Il est crucial que l'enseignant se garde de "criminaliser" des gestes qui relèvent de la curiosité normale d'un jeune enfant et qu'il se montre lucide face aux réactions "adulto-centrées" de certains parents. À la suite de #MeToo, on observe que des adultes paniquent en attribuant aux enfants agresseurs des intentions sexuelles au sens adulte du terme. De plus, dans certaines cultures, on sépare très tôt garçons et filles et on se montre intransigeant sur les limites de l'intimité, ce qui peut paradoxalement décupler la curiosité. L'école doit se montrer ferme face à ces pressions et continuer de défendre la mixité qui est une de ses valeurs.
Questions à se poser pour évaluer la situation
Pour évaluer au mieux une situation d'attouchements, il est important de se poser les questions suivantes :
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- Quelle est la nature de la violence ? Vouloir embrasser sur la bouche n'est pas pareil que mettre la main dans la culotte. Plus la violence mime ou reproduit l'acte sexuel, plus le risque est grand que l'enfant "agresseur" soit exposé à des scènes de nature sexuelle ou victime de viol ou d'attouchements. Dans ce cas, un signalement au procureur directement (sans passer par la CRIP) s'impose.
- Quelles sont les circonstances ? Quel était le lieu ? Le moment ? Où était l'adulte ? Si l'enfant "agresseur" a agi sous le regard de l'adulte, il n'a sûrement pas conscience de l'interdit qu'il a franchi et il faut chercher les raisons de cette ignorance. Si les enfants se sont sciemment cachés de l'adulte, il faut également en connaître les raisons.
- Quelle a été l'attitude de la victime ? A-t-elle réagi en repoussant l'agresseur ? Est-elle allée voir l'enseignante ? Si ce n'est pas le cas, il est conseillé d'engager un travail avec l'enfant pour lui apprendre à se protéger.
- Quant à l'agresseur, est-ce la première fois qu'il agit ainsi ? Si ce n'est pas un acte isolé, cela doit alerter, car cela peut être le reflet d'un discours familial ou d'un modèle parental où violenter une femme, par exemple, est autorisé.
- Quel est le parcours scolaire de l'enfant agresseur ? A-t-il déjà changé d'école ? Les familles maltraitantes ont tendance à déménager et changer d'école pour fuir les suspicions de l'entourage. Quel est son comportement social ? A-t-il des relations harmonieuses avec les autres ? Quel est son comportement face aux apprentissages ? Montre-t-il de la motivation ? Se concentre-t-il facilement ? Quelle attitude a-t-il face à son travail ? Un enfant qui détruit systématiquement son travail peut chercher à maîtriser ce qui sort de lui. Cela peut être, dans certains contextes, un symptôme d'abus.
La corrélation entre plusieurs de ces indicateurs permettra d'éclairer l'enseignant sur les suites à donner. Il est essentiel qu'il ne soit pas livré à lui-même pour gérer cette situation et qu'il puisse s'appuyer sur l'équipe de l'école et les professionnels de l'enfance.
L'importance de l'accompagnement éducatif
Un travail d'accompagnement éducatif est à engager avec les enfants de la classe et les familles. Psychologue scolaire, équipe de circonscription, assistante sociale, infirmière scolaire : tous ces professionnels devraient être concernés et venir appuyer l'action de l'école. Malheureusement, leurs effectifs ne leur permettent pas toujours de réaliser ce travail de manière optimale.
L'augmentation des affaires de violences sexuelles entre mineurs
Il est important de noter que les affaires de violences sexuelles entre mineurs sont en augmentation. Selon le ministère de la Justice, on dénombre en France près de 23 300 mineurs accusés d'infractions à caractère sexuel entre 2019 et 2020. Près d'une affaire sur deux de viols et d'agressions sexuelles sur mineurs traitées par le parquet en 2020 implique un mineur auteur.
Entre 1996 et 2018, les affaires de viols avec des mineurs auteurs ont augmenté de 279 % et de plus de 315 % pour les agressions sexuelles au sens large (comprenant le harcèlement et l'exhibition sexuelle). Un rapport du Sénat publié en septembre 2022 indique que les violences sexuelles commises par des mineurs sur d'autres mineurs ont augmenté de 59,7 % entre 2016 et 2021.
Le rôle de la pornographie
La pornographie joue un rôle majeur dans le développement massif de ces violences sexuelles entre mineurs, y compris parfois chez des tout-petits. L'accès à la pornographie est devenu très facile pour les mineurs, et une étude américaine de 2019 a montré que 80 % des jeunes qui regardent de manière régulière de la pornographie vont reproduire un ou plusieurs comportements sexuels agressifs.
Une récente étude du Haut Conseil à l'Egalité (HCE) a montré que 90 % des contenus diffusés sur les principales plateformes pornographiques contiennent de la violence physique ou verbale, pénalement répréhensible. En France, le premier contact avec la pornographie a lieu en moyenne vers 9 ans.
Prévention et éducation à la sexualité
Pour prévenir les attouchements problématiques entre mineurs, l'éducation sexuelle reste la meilleure option. Le sujet doit être abordé auprès de l'enfant en adaptant son discours en fonction de son âge. Les notions de consentement, d'intimité et de respect du corps sont essentielles. Il est important d'enseigner les limites et d'apprendre aux enfants à reconnaître et à exprimer leurs limites personnelles, en les encourageant à dire "non" aux contacts physiques non désirés.
Il est également crucial de favoriser la communication et de créer un climat de confiance pour que les enfants se sentent à l'aise de parler de leurs expériences et préoccupations.
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