Introduction
La Seconde Guerre mondiale a laissé des cicatrices profondes, non seulement sur le paysage européen, mais aussi dans le tissu même de la société. Un nombre sans précédent de familles ont été disloquées, des millions de personnes sillonnant le continent à la recherche de leurs proches. Cet article explore les conséquences de cette dislocation, en particulier pour les enfants déplacés, et analyse comment la reconstruction des familles est devenue synonyme de survie de la civilisation européenne. Il met en lumière les tensions entre les idéaux individualistes et internationalistes proclamés par les Alliés et les organisations humanitaires, et la réalité de leurs actions, souvent guidées par des intérêts nationalistes.
L'Europe en ruines : l'ampleur du traumatisme
Après la Seconde Guerre mondiale, l'Europe apparaît comme une civilisation en ruines. Les Américains, les Britanniques et les travailleurs humanitaires émigrés qui arrivent sur le continent sont effarés par le spectacle des destructions matérielles et humaines. L'état physique et mental des enfants en Europe nourrit les peurs cauchemardesques de voir sombrer familles et sociétés européennes en plein désarroi. Les chiffres eux-mêmes confirment ce sombre tableau : l'Unesco estime que 8 millions d'enfants en Allemagne, 6,5 millions d'enfants en Union soviétique et 1,3 million d'enfants en France sont toujours sans foyer en 1946. À l'été 1945, en France, le taux de mortalité infantile a doublé par rapport à ce qu’il était avant la guerre et presque quadruplé à Vienne. En 1947, en Tchécoslovaquie, 35 % des enfants de moins de dix-huit ans sont atteints de tuberculose. On estime à 13 millions le nombre d'enfants qui, en Europe, ont perdu un ou deux parents pendant la guerre.
À la fin de la seconde guerre mondiale, des centaines de milliers d'enfants ont disparu. Sous l’invite « Qui connaît nos parents et nos origines ? », leurs visages ornent les affiches de la Croix-Rouge. Que ce soit à cause des bombardements, du service militaire, de la déportation, du travail forcé, du nettoyage ethnique ou des meurtres, un nombre sans précédent d'enfants se retrouve séparés de leurs parents pendant la guerre.
La réunification des familles : un défi colossal
Le problème de la réunification des familles après la Seconde Guerre mondiale s'avère être bien plus qu’un puzzle logistique dantesque. S'ils ne représentent qu'une faible partie des millions de personnes déplacées (DPs) dans l'Europe d'après-guerre, les enfants dits perdus occupent une place toute particulière dans l'imaginaire de l’époque. Ils se trouvent au centre de conflits politiques aigus entre les autorités militaires, les familles d'accueil allemandes, les social workers, les agences juives, les officiels communistes d'Europe de l'Est et les personnes déplacées elles-mêmes, chacun se pensant le plus à même de déterminer leur avenir. Ces conflits sont liés, à tour de rôle, aux idéaux émergents des Droits de l'homme, aux conceptions de la famille, de la démocratie, de la protection de l’enfance et de façon plus large au processus de reconstruction de la civilisation européenne.
L'intervention des organisations humanitaires internationales
Les nouvelles organisations humanitaires internationales jouent un rôle majeur dans la campagne pour sauver les enfants et les jeunes en Europe. Le militantisme des social workers de l'Administration des Nations unies pour le secours et la reconstruction (United Nations’ Relief and Rehabilitation Agency, UNRRA, 1945-47), et de son successeur l’OIR (1947-51), dans les camps de personnes déplacées, offre un aperçu des idéaux et des conflits qui ont nourri à la fois la mission de réadaptation des enfants déplacés et une campagne plus large pour la reconstruction de l'Europe après la seconde guerre mondiale. En septembre 1945, l'UNRRA et d'autres agences ont été chargées de loger, nourrir, habiller et rapatrier plus de 6 millions de personnes déplacées en Europe, dont au moins 20 000 enfants non-accompagnés.
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Le projet de réadaptation des enfants déplacés ne vise pas simplement à fournir un abri et à les protéger de la faim et des maladies, même si ce sont des tâches importantes. S’écartant de leurs premiers efforts, les militants humanitaires de l'après-guerre se considèrent comme des spécialistes de la réadaptation et de la reconstruction psychologiques des individus. En juin 1945, l'UNRRA déclare : « L'administration des Nations unies s’occupe non seulement de la fourniture de secours - en subvenant aux besoins matériels - mais aussi de réadaptation en atténuant les souffrances et les perturbations d’ordre psychologique.
Parmi les social workers qui se portent volontaires pour travailler à l'UNRRA et à l'OIR nombreuses sont les femmes britanniques ou américaines. Sur les 12.889 membres du personnel de l'UNRRA en décembre 1946, 37 % sont américains, 34 % sont britanniques et 44 % sont des femmes. Dans le laboratoire que constituent les camps de personnes déplacées et les homes pour enfants en Europe, ces humanitaires élaborent de nouvelles idées sur le développement de l'enfant et la nature humaine en basant leurs observations sur les enfants déplacés par la guerre et les persécutions raciales. À travers ce travail, ils cherchent, et trouvent, la confirmation d'un certain nombre de principes psychanalytiques universels. Plus précisément, se développe au cours de la seconde guerre mondiale le nouveau concept de traumatisme, centré sur la séparation des membres d'une même famille autant que sur les violences physiques subies.
Individualisme vs. Nationalisme : un faux dilemme ?
À première vue, les efforts des Nations unies pour réadapter les enfants réfugiés semblent refléter une histoire connue, celle de l'américanisation de l’Europe pendant l'après-guerre. Les social workers britanniques et américains employés par l'UNRRA et l'OIR cherchent à appliquer et à diffuser les visions individualiste, psychanalytique et familialiste qui dominent la protection de l'enfance en Angleterre et aux États-Unis à cette époque. Des travaux récents sur la démocratisation et les Droits de l'homme dans l'Europe de l'après-guerre dépeignent la seconde guerre mondiale comme un tournant dans l'avancée des valeurs libérales et individualistes en Europe de l'Ouest.
Pourtant, dans le même temps, les historiens spécialistes des réfugiés et des migrations forcées mettent en avant le fait que les personnes déplacées, et plus particulièrement les Juifs et les Européens de l'Est, s'organisent elles-mêmes après la seconde guerre mondiale selon des revendications nationalistes. Comme le fait remarquer Hanna Arendt dans Les origines du totalitarisme : « Pas un seul groupe de réfugiés ou de personnes déplacées n'a manqué de nourrir une opiniâtre et violente conscience de groupe et de revendiquer ses droits en tant que - et exclusivement en tant que - Polonais, Juifs, Allemands, etc. » En particulier, les historiens qui ont étudié les déplacements ont montré combien l'expérience de la guerre et de la vie dans les camps développe souvent le nationalisme et la loyauté sioniste parmi les personnes déplacées. Le statut même de personne déplacée (DP) est, après tout, dépendant de la nationalité. Les citoyens de nations anciennement ennemies (comme le Volksdeutsche) sont exclus du statut de personnes déplacées, et toute personne assimilée à un citoyen soviétique peut faire l’objet d'un rapatriement forcé. L'UNRRA et l'OIR organisent également des camps de personnes déplacées à proximité des frontières afin de faciliter le rapatriement et d'éviter les conflits.
Nombre des social workers de l'UNRRA et de l'OIR en viennent eux-mêmes peu à peu à mettre en avant l'importance des revendications collectivistes et nationalistes sur les enfants à travers leur travail avec les enfants déplacés. Par ailleurs, ces revendications sont enracinées dans les traditions sionistes, nationalistes et socialistes datant de la fin du xixe siècle en Europe centrale et orientale.
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Les social workers employés par l'UNRRA et l'OIR se voient comme des agents de la démocratisation et des Droits de l'homme. Ces termes ont toutefois, juste après guerre, un sens très différent de celui qu’ils ont aujourd'hui. Si les militants humanitaires de l'après seconde guerre mondiale vantent les mérites des valeurs individualistes et universelles, ils voient dans deux collectivités, la famille et la nation, les sources essentielles de l'identité et de la capacité d’agir individuelles. Les travailleurs de l'ONU cherchent donc à réadapter la jeunesse d'Europe à travers une identité politique particulière, qui implique à la fois la réunification des familles biologiques, la renationalisation et le rapatriement d'enfants déracinés et considérés comme dénationalisés par la machine de guerre nazie. Toutefois, dans le cas particulier des enfants juifs, les revendications de nation (sionisme) et de familles (parents survivants) entrent souvent en compétition, voire en conflit, et provoquent des débats virulents au sein et entre les différentes organisations humanitaires, les agences juives et les personnes déplacées.
La définition de l'enfance à l'épreuve de la guerre
Afin de prendre soin des enfants déplacés, les militants humanitaires doivent avant tout définir ce qu'est un « enfant ». Et la tâche n'est pas simple dans le contexte de l'après-guerre. La guerre a détruit ce qui était perçu comme les frontières entre enfance et âge adulte. Les réfugiés adultes, par exemple, sont infantilisés en permanence dans la rhétorique des humanitaires. Un manuel destiné aux travailleurs de l'UNRRA, datant de juin 1945, encourage explicitement ces derniers à considérer les adultes réfugiés et les personnes déplacées dont ils ont la charge comme des « enfants blessés » ayant « besoin d'une telle dose d'affection que toute neutralité à leur égard est interprétée comme de l'hostilité. Les demandes de ces personnes sont insatiables comme celles d'un bébé trop gourmand ». En même temps, les enfants ressemblent ou se prétendent être des adultes. Techniquement, l'OIR considère toute personne n'ayant pas encore dix-sept ans comme un enfant. Cependant, beaucoup d'enfants et de jeunes ont appris à mentir systématiquement sur leur âge dans le seul but de survivre durant la guerre. Ils continuent de le faire lors de leurs rencontres avec les officiers militaires et les agences humanitaires de l'après-guerre, passant la frontière entre l’enfance et l’âge adulte suivant les besoins du moment.
Dans d'autres circonstances, les jeunes réfugiés se vieillissent. Les gouvernements d'Europe de l'Est (Pologne, Yougoslavie et Tchécoslovaquie) tiennent résolument au rapatriement forcé de tout enfant non-accompagné et non-juif de moins de dix-sept ans. Mais de nombreux adolescents refusent d'être rapatriés vers l'Est dans l'espoir de s'installer à l'étranger ou pour des raisons politiques, religieuses ou personnelles. Ces enfants ou bien mentent sur leur âge ou bien se voient contraints d'attendre dans les camps jusqu'à l'âge de dix-sept ans.
Pendant ce temps, un écart surprenant apparaît entre l'image des personnes déplacées et des enfants réfugiés relayée par la presse et les réalités démographiques de l’immédiat après-guerre. Beaucoup « d'enfants » déplacés, et plus particulièrement les enfants juifs, sont en fait des adolescents, les Nazis ayant avec efficacité exterminé ceux qui n'étaient pas en âge de travailler. Mais les images de réfugiés très jeunes continuent à circuler dans la presse et les brochures servant à lever des fonds.
Le rôle du genre dans l'Holocauste : une perspective féministe
Le début des années 1980 voit l’émergence aux Etats-Unis d’un courant intellectuel issu de la pensée féministe qui souhaite étudier le sort des femmes juives au sein de l’Holocauste. Dès lors, ce courant de pensée interdisciplinaire qui entend allier dimensions scientifique et institutionnelle, se heurte à des critiques. Le mouvement connaît des développements en Israël, Allemagne, Grande-Bretagne, mais peu dans les principaux pays d’Europe occidentale touchés par la Shoah.
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L'étude du rôle du genre pendant l'Holocauste a révélé des différences significatives dans la manière dont les hommes et les femmes ont vécu et subi les persécutions nazies. Les femmes, par exemple, étaient plus susceptibles d'être assassinées à leur arrivée à Auschwitz-Birkenau. Les chiffres indiquent que, pour une année donnée (1942), 66% des femmes déportées ont été gazées à l'arrivée, contre 46% des hommes. Cette différence souligne la vulnérabilité accrue des femmes dans le système concentrationnaire nazi.
De nombreux témoignages de survivantes ont été publiés ou enregistrés depuis les années 1980, offrant un éclairage précieux sur les expériences spécifiques des femmes pendant l'Holocauste. Ces témoignages ont permis de mettre en évidence les stratégies de survie, les formes de résistance et les traumatismes spécifiques vécus par les femmes.
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