Le droit à l’avortement est un droit fondamental, constitutif avec la contraception de l’émancipation des femmes, donc de leur liberté et de la lutte pour l’égalité femmes-hommes. Ce droit, légalisé en France en 1975, est un événement fréquent dans la vie des femmes, mais il demeure pour certaines un véritable parcours de la combattante !

Un droit menacé

Depuis quelques années, ce droit fait l’objet de menaces régulières. Interdire le droit à l’IVG n’empêche pas les femmes d’avorter, mais les place dans l’illégalité et les conduit à la clandestinité. Les évolutions juridiques constatées en Europe, et outre-Atlantique, doivent nous alerter sur les ambitions des mouvements conservateurs envers le droit à l’avortement. Le 24 juin 2022, la Cour Suprême des États-Unis provoquait la stupeur partout dans le monde en annulant l’arrêt Roe vs Wade, qui avait ouvert le droit à l’avortement en 1973. Depuis le jeudi 15 septembre 2022, en Hongrie, les femmes souhaitant avoir recours à une IVG (interruption volontaire de grossesse) doivent désormais être confrontées «aux fonctions vitales du fœtus», en écoutant les battements de son cœur. L’Italie pourrait être le prochain pays sur la liste de ceux limitant ou interdisant ce droit fondamental.

Entre 2009 et 2018, le financement européen du mouvement anti-genre a augmenté de près de 200%. Ces mouvements disséminent, également, de nombreuses fausses informations via des outils de communication modernes, mettant en danger de façon indéniable le droit à une information juste et vraie auprès de publics divers, et de plus en plus jeunes, sur les réseaux sociaux, à travers des sites dédiés et des “lignes d’écoute” qui font concurrence à une information claire et objective.

Le droit à l'avortement est fragile : les droits des femmes et des personnes opprimées sont les premiers menacés et attaqués en situation de crise sanitaire, sociale, économique. Leur défense exige une vigilance et une lutte constante. Au Planning nous accueillons tous les jours des femmes souhaitant interrompre leur grossesse qui ont dépassé le délai français. Elles sont obligées d'aller à l'étranger pour avorter dans de bonnes conditions. Depuis 2009, la loi Hôpital Patient Santé Territoire et la généralisation de la T2A (Tarification à l’activité) entravent l’accès aux soins et en particulier à l’avortement. 130 centres IVG ont été fermés ces 15 dernières années et d’autres sont menacés. Pour le Planning il est évident que les sages femmes, qui depuis 2016 peuvent pratiquer des IVG médicamenteuses, doivent avoir également la possibilité de réaliser les aspirations instrumentales jusqu’à 16 semaines d’aménorrhée. Le Planning défend la suppression de la double clause de conscience pour l’IVG : aujourd’hui, en France, la clause de conscience des professionnel·le·s de santé leur reconnaît le droit de refuser tout acte médical autorisé par la loi hors cas d’urgence (article 47 du code de déontologie médicale). La double clause de conscience qui pèse sur l’IVG participe à une « moralisation » indue de l’avortement : celui-ci devrait être considéré comme n’importe quel acte médical faisant partie de la vie de milliers de femmes.

La constitutionnalisation du droit à l'IVG en France

En France, 8 personnes sur 10 sont favorables à la constitutionnalisation du droit à l’avortement. Depuis de nombreuses années, la Fondation des Femmes et les associations de défense de droits des femmes travaillent activement auprès du gouvernement pour faire de l’inscription de ce droit dans la Constitution, une réalité. Le 24 novembre 2022, une proposition de loi pour inscrire le droit à l’IVG dans la Constitution était adoptée par l’Assemblée nationale, avec 337 voix pour et 32 contre. Le 29 octobre 2023, le chef de l’État annonçait ainsi la présentation en conseil des ministres d’ici fin 2023 d’un projet de loi qui reprendrait le contenu de la proposition de loi pour inscrire dans la Constitution de 1958 la liberté des femmes de recourir à l’IVG. Ce projet de loi sera ensuite voté à l’Assemblée nationale le 24 janvier et la navette parlementaire se poursuivra devant le Sénat le 26 février.

Lire aussi: Kinésithérapie Pédiatrique : Focus sur l'A.R.K.O.PE

Près de cinquante ans après la dépénalisation de l’avortement, en 1975, et alors que l’on débat actuellement de la constitutionnalisation de l’IVG, l’opinion publique française est largement en faveur de ce droit. Selon une étude de l’Ifop, datée de juillet 2022, 83 % des Français et Françaises jugent positivement l’autorisation de l’IVG par la loi française. « Le discours public anti avortement demeure rare », souligne Marie Mathieu, docteure en sociologie, co-autrice avec Laurine Thizy, du livre Sociologie de l’avortement , paru en mai 2023.

Rôle des associations de défense des droits des femmes

Le Planning familial est un réseau de plus de 80 associations qui informent et orientent sur des questions liées aux sexualités, la contraception, l’avortement, la prévention des violences sexistes et sexuelles et la promotion de l’égalité de genre, sur tout le territoire français. Ce tchat est un outil efficace pour contrevenir à des méthodes menaçant les droits des femmes et informer les femmes sur leurs droits concernant la sexualité, la contraception et bien sûr l’avortement. Le Planning a toujours défendu l'autonomie et le droit de chaque personne à disposer de son corps.

Mouvements anti-avortement en France

De plus, quelques groupes et associations se montrent très actifs pour lutter contre l’avortement. En 2016, après la Manif pour tous, une nouvelle association est venue s’ajouter à ces mouvements anti-avortement : Les Survivants. « Ils ont utilisé une nouvelle rhétorique qui consiste à dire qu’avec l’IVG, on crée chez les enfants qui naissent un syndrome du survivant par rapport aux enfants qui ne sont pas nés. Le slogan de ce groupe est « qu’un enfant sur cinq ans n’a pas la chance de naître » et la figure de l’association est Emile Duport, son porte-parole, qui s’est chargé en 2013 de la communication de la Manif pour tous. « Ce sont des gens plutôt jeunes, qui ont entre 20 et 30 ans », ajoute Laurine Thizy. En 2016, les Survivants revendiquaient 800 inscrits sur leur site.

Depuis, ces associations organisent divers événements pour lutter contre l’IVG, avec notamment une forte présence sur Internet. Malgré la création d’un délit d’entrave numérique en 2017, qui interdit de perturber l’accès aux femmes à l’information sur ce sujet, plusieurs sites existent toujours. « La désinformation sur les réseaux sociaux continue. Ils créent des sites internet de manière régulière. Ce 17 janvier 2024, la Fondation des Femmes a présenté un rapport co-publié avec l’Institute for Strategic Dialogue (ISD) sur le sujet intitulé « Quand les réseaux sociaux menacent le droit à l’IVG ». Au total, ces publicités ont enregistré 9,4 millions d’impressions », peut-on notamment y lire.

Au-delà d’internet, une marche « pour la vie » est organisée chaque début janvier par En marche pour la vie. La marche de 2024 a eu lieu le 21 janvier dernier, soit trois jours avant les débats à l’Assemblée concernant la constitutionnalisation de l’IVG. Elle a rassemblé 15 000 participants selon les organisateurs, 6 000 selon la préfecture de police. Si l’association n’a pas souhaité communiquer son nombre d’adhérents, elle se félicite de la moyenne d’âge des manifestants, évoquant la présence de « 500 bénévoles et une moyenne d’âge proche de 20 ans ». En plus de cette manifestation annuelle, « notre priorité est d’agir auprès des femmes en difficulté », ajoute-t-elle, alors que l’association demande par exemple de rendre obligatoire, dès la sixième semaine de grossesse, une échographie qui permette d’entendre battre le cœur du fœtus ou d’encourager les femmes souhaitant avorter à accoucher sous X.

Lire aussi: Découvrez le réseau de soutien pour les enfants placés

Stratégies et actions des mouvements anti-IVG

Pour la fondation Lejeune, l’une des missions est de « défendre la vie », aux côtés des soins ou du soutien apporté à la recherche. « Il nous semble important d’interroger sur l’avortement. On veut être lanceur d’alerte », présente Lucie Pacherie, juriste et chargée de plaidoyer de la fondation Jérôme Lejeune. Début janvier, cet institut a reçu la visite de l’ex ministre de la Santé, ce qui a suscité de très nombreuses réactions. Lucie Pacherie y voit « la preuve de l’irrationalité du débat concernant l’avortement ». La fondation écrit également des « manuels destinés aux jeunes et à leurs éducateurs » , disponibles gratuitement en ligne, abordant plusieurs questions bioéthiques comme l’avortement. À la question « Et si l’enfant est issu d’un viol ou d’un inceste ? », le manuel répond : « Tuer l’enfant qui en est issu n’annule pas ces crimes ni le traumatisme subi par la femme.

Une volonté de peser dans le débat également présente chez Alliance Vita. Les Survivants, eux, se sont spécialisés dans les actions symboliques. « C’est un groupe très actif sur des actions sporadiques », détaille Laurine Thizy, qui a analysé ces actions dans sa thèse. Campagne d’affichage en 2017 lors des élections présidentielles, tags posés sur des trottoirs de Lyon, application reprenant la figure de Pikachu, un Pokémon, pour cibler particulièrement les jeunes. Récemment, l’une des actions les plus marquantes des Survivants a été le collage d’autocollants anti-IVG sur de nombreux Vélib’ parisiens en mai et en juin 2023, ou sur des vélos à Lyon. La mairie de Paris avait alors demandé la dissolution de ce mouvement anti-IVG. Cette multiplicité d’actions démontre que ces groupes savent se mobiliser, malgré leur petit nombre de militants. « À partir du moment où ils peuvent aller coller des stickers sur un tiers des Vélib’de Paris, c’est clair qu’ils sont très organisés », note Laurine Thizy. « Cette opération sur les Vélib’montre qu’ils ont de l’argent.

Dimensions nationale et internationale des mouvements anti-choix

Si les actions se concentrent surtout à Paris, tout le territoire est en réalité concerné. Un peu partout en France, plusieurs antennes du Planning familial ont ainsi été visées par des militants anti IVG via des tags comme à Bordeaux, à Strasbourg ou à Brest par exemple. Ces mouvements ont des relations avec des mouvements étrangers. « Les mouvements anti-choix sont internationaux, avec des financements très forts », a constaté Guillaume Gouffier Valente, rapporteur du projet de loi. « Ils prennent de plus en plus de place dans les instances internationales », ajoute le député Renaissance Guillaume Gouffier Valente. Il cite l’exemple du Women deliver forum, qui s’est tenu au Rwanda en juillet dernier. Ce rassemblement international, l’un des plus importants sur le sujet, a été ouvert par la présidente de la Hongrie Katalin Novak, qui a adopté des politiques anti-avortement.

Quant à savoir qui composent ces groupes, il est difficile d’apporter une réponse. On peut toutefois voir des parallèles avec des mouvements à l’étranger. « On observe ces mouvements conservateurs contre les droits des femmes un peu partout dans le monde. Ce sont des mouvements très hétéroclites que l’on retrouve au sein d’États conservateurs, au sein de la société civile, au sein d’acteurs religieux et des milieux économiques… » Analyse Amandine Clavaud, co-directrice des études à la Fondation Jean-Jaurès et directrice de l’Observatoire Égalité femmes-hommes de la Fondation Jean-Jaurès. La France s’inscrit donc dans une dynamique internationale. « On retrouve les mêmes acteurs aux États-Unis ou au niveau européen. Selon la sociologue Laurine Thizy, on peut faire le lien entre ces mouvements anti-IVG avec « l’extrême droite, la mouvance familialiste conservatrice et le catholicisme radical ». Plusieurs de ces membres, comme le porte-parole des Survivants, sont issus de la Manif pour tous. Beaucoup de ces militants sont issus de milieux religieux et catholiques. Le Pape François, progressiste sur certains points, a une ligne très conservatrice sur ce sujet. Au-delà des cercles religieux, l’extrême droite, en pleine résurgence en France, participe aussi à certaines actions anti IVG. « Il est clair que la concomitance entre le regain d’activisme des mouvements d’ultradroite et celui des anti-IVG n’est ni totalement fortuite ni anodine », affirmait Laurence Rossignol au Sénat en juillet 2023. Ainsi à Bordeaux, les locaux du Planning familial ont été tagués plusieurs fois, non pas par un mouvement spécifiquement anti-IVG mais par le groupe d’extrême droite Action directe identitaire.

Lire aussi: Les complexités de l'Accouchement Sous X

tags: #association #pour #avortement #France

Articles populaires: