L'œuvre collective "Mémoire reconstituée. Comment lire/écrire aujourd’hui l’histoire de l’université tunisienne ?" coordonnée par Hichem Rifi, professeur de langue et civilisation arabes et ancien vice-président de l’Université de La Manouba, offre un éclairage précieux sur les débuts de l'université tunisienne. Cet article vise à explorer la contribution de cette œuvre à la compréhension de l'histoire universitaire tunisienne, notamment à travers les témoignages d'enseignants et de chercheurs en sciences humaines et sociales.
Genèse et Objectifs de l'Université Tunisienne
Dans la foulée de l’indépendance, l’université tunisienne est née d'une volonté politique forte, celle de décoloniser culturellement, scientifiquement, politiquement et intellectuellement le pays. Durant les années 1950 et 1960, l’objectif principal était d’assurer la souveraineté en formant les futures élites du pays, une ambition qui s’est traduite par une politique éducative structurée en trois niveaux : primaire, secondaire et supérieur.
Soixante-cinq ans plus tard, le secteur de l'enseignement supérieur a connu des transformations profondes sous l'effet de divers facteurs. Paradoxalement, on constate un manque d’études et d’enquêtes capables de rendre compte des contextes politiques, économiques et sociaux qui ont marqué la Tunisie et son système universitaire. Ces contextes ont été influencés par des mutations globales affectant le monde du savoir, les modes de communication et d’information, les méthodes pédagogiques et les débouchés professionnels.
La publication de "Mémoire reconstituée" est donc particulièrement opportune. L'ouvrage se penche sur les premières années de l'université tunisienne, en recueillant les témoignages d'enseignants et de chercheurs en sciences humaines et sociales. Ces récits relatent les premiers cours, les contenus des programmes, les personnalités marquantes et les diplômes délivrés, offrant ainsi une perspective précieuse sur cette période fondatrice.
Une Mémoire Collective et Documentée
"Mémoire reconstituée" ne se limite pas à une simple compilation de souvenirs subjectifs. Les auteurs ont mené des enquêtes approfondies, retrouvé des textes originaux, reconstitué des maquettes de cours et des données chiffrées. Ils ont également pris soin de rappeler les noms de leurs collègues et de préciser les objectifs et la composition des commissions, offrant ainsi une vision rétrospective du développement et des choix de fonctionnement de plusieurs disciplines.
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L'ouvrage aborde un large éventail de disciplines, notamment les langues (arabe, français, italien, anglais, espagnol) et leurs littératures, ainsi que les adaptations locales de l'enseignement de l'histoire, de la géographie, de la sociologie, de l'économie, du droit, de la psychologie, de la philosophie et de l'art. L'objectif commun était de former les nouvelles élites du pays, capables de répondre aux défis de l'indépendance et du développement.
Dans le cadre du programme-cadre adopté par la présidence de l’Université de La Manouba, l'ouvrage s'inscrit dans une démarche de valorisation des sciences humaines et sociales dans l’enseignement et la recherche universitaires, en mettant l'accent sur la pluridisciplinarité et les humanités. L’objectif principal de cette publication collective est de « sauver de l’oubli » et de reconstituer la mémoire des lieux, des personnes et des pratiques qui ont caractérisé les premiers départements de sciences humaines et sociales de l’Université tunisienne durant les années 1960 et 1970.
Les dix-neuf auteurs de l’ouvrage (dont un entretien réédité avec Lilia Ben Salem) ont été invités à raconter ce qui a été accompli dans leurs départements respectifs, afin d’éclairer le parcours des trois générations d’universitaires qui ont bâti l’édifice universitaire tunisien. L'essai introductif de Hichem Rifi, qui s'étend sur 133 pages, retrace l’histoire de l’enseignement supérieur en Tunisie avant l’indépendance.
Un Panorama Disciplinaire Riche et Varié
L'ouvrage offre un panorama détaillé de l'enseignement supérieur en Tunisie, en explorant différentes disciplines et leurs évolutions.
- Les Langues et Littératures: L’entrée dans l’enseignement supérieur par les langues est particulièrement significative. Trois articles sont consacrés aux formations en langue et littérature arabes (Mohamed El Qadhi, Slaheddine Chérif, Moncef Ben Abdejellil), mettant en lumière les trois principaux axes pédagogiques : la littérature classique, la linguistique et la civilisation. Les deux textes sur la langue et la littérature francophones (Farah Zaïem et Samir Marzouki) examinent les principaux moments et réformes qui ont marqué les cursus jusqu’à la fin du système de coopération scientifique et technique au début des années 1980. Une convergence notable entre les filières arabophone et francophone est la « découverte » de la linguistique dans les années 1970.
- L'Histoire et la Géographie: L’histoire est l’une des disciplines les plus représentées dans l'ouvrage. Habib Dlala retrace la genèse historique de la discipline géographique universitaire en France, en soulignant le rôle de la faculté de Strasbourg dans les soutenances de thèse et les recrutements. Il détaille également les étapes du renouvellement de la géographie économique et humaine en Tunisie.
- Les Sciences Économiques: Les sciences économiques sont présentées par Abdeljabbar Bsaïes, auteur d’une thèse sur les coûts de l’éducation en Tunisie et l’un des enseignants d’économie et de gestion les plus expérimentés de la première faculté de droit et de sciences économiques créée à Tunis.
- L'Art et le Journalisme: Sami Ben Ameur relate l’histoire de l’enseignement artistique, en rappelant les noms et les travaux qui ont jalonné le développement des beaux-arts en Tunisie depuis la fin du XIXe siècle et leur « académisation » institutionnelle. Larbi Chouikha partage son expérience au sein de l’Institut de presse et des Sciences de l’Information, dont l’histoire et l’administration sont étroitement liées au pouvoir politique.
Bourguiba, une Mémoire d'Avenir
La contribution au colloque Habib Bourguiba, une mémoire d’avenir, organisé à Sousse en novembre 2023, met en lumière la complexité de l'héritage de Bourguiba et la nécessité de l'étudier avec un recul critique. Le personnage de Bourguiba est régulièrement convoqué après 2011, et plusieurs colloques récents ont rassemblé des témoins et des analystes pour aborder différents aspects de sa vie et de son œuvre.
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L'histoire de Bourguiba est intimement liée à celle de la Tunisie, et il a tenté d'inscrire son histoire dans celle du pays de différentes manières. L'histoire officielle a cherché à construire une légitimité universitaire en sollicitant de jeunes agrégés pour écrire l'histoire de la Tunisie. En 1974, une section "Histoire du mouvement national" a été créée au sein du Centre de Recherches Economiques et Sociales (CERES), chargée de coordonner un Programme national de recherche (PNR) d'une "Histoire du mouvement national".
L'activité académique de l'Institut Supérieur d'Histoire de la Tunisie contemporaine se poursuit, malgré l'arrêt du mouvement de transfert des archives venant des centres français. La complémentarité de ce fonds microfilmé avec celui des Archives Nationales de Tunisie permet d'avancer sur la connaissance de Habib Bourguiba.
Au-delà de l'investigation, il est essentiel de questionner la documentation d'époque, les photos, films, objets, ouvrages et articles de journaux ou revues, afin d'enrichir les hypothèses et les interprétations. Depuis 2011, des écrits ont paru, notamment des essais et autobiographies citant Habib Bourguiba, rapportant ses dires ou l'expérience vécue auprès de lui. Dans l'espace public, les statues de Bourguiba se sont ranimées après avoir été abandonnées sous Ben Ali.
Le développement des réseaux sociaux depuis 2011 a contribué à la diffusion de textes, photos, vidéos, extraits de discours, émissions radio et télé, interviews, documentaires officiels et fragments des Actualités françaises puis tunisiennes. Ce matériel a alimenté une série de magazines spéciaux, de biographies romancées et d'entretiens croisés produits par la télévision nationale tunisienne.
Si Bourguiba a fait écrire son histoire, l'intelligibilité du personnage se cache dans une individualité d'autant moins connue qu'il a donné l'impression de la raconter. Au-delà de ses interventions improvisées ou construites, dites ou jouées, transcrites en arabe littéraire puis traduites en français, il y a un homme qui est passé par plusieurs âges, a traversé différentes époques et joué des rôles dans des situations distinctes.
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Il manque à ce jour des traces écrites ou audiovisuelles permettant de situer ce Tunisien du XXe siècle dans les mentalités et la psychologie de son temps. Son histoire personnelle est tissée d'informations sur l'enfance de ce huitième membre d'une fratrie monastirienne de condition modeste.
Les rôles déterminants joués par ses deux épouses, Mathilde Lorain et Wassila Ben Ammar, sont également à prendre en compte. On ne peut s'empêcher de penser que ces deux épouses ont quasiment été « répudiées », chacune d'une façon particulière.
Un ensemble de 69 lettres envoyées par Habib Bourguiba à Mathilde entre 1940 et 1942, cédées aux Archives Nationales de Tunisie, offrent un aperçu précieux sur sa vie personnelle durant cette période. Ces lettres, écrites dans un style vibrant et tendre, révèlent un homme préoccupé par les détails de la vie quotidienne, tout en étant confronté aux difficultés de l'incarcération.
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