La question de la pression fiscale est un sujet brûlant en France, souvent instrumentalisé par des discours simplistes et des slogans chocs. Qui n’a jamais entendu la propagande néolibérale sur le thème du « Nous vivons dans un régime communiste : l’État prend 56 % de nos revenus » ? Au cœur de ce débat se trouve la notion de "jour de libération fiscale", un concept séduisant mais fondamentalement trompeur, qui mérite d'être examiné avec un esprit critique. Cet article vise à démystifier cette notion, en analysant les arguments avancés par ses promoteurs et en exposant les erreurs de calcul et les biais idéologiques qu'elle véhicule.
L'Origine et la Diffusion du Concept
Le concept de "jour de libération fiscale" (Tax Freedom Day) a été inventé aux États-Unis après-guerre. Différentes associations poujadistes sont parvenues à introduire en France la notion de « jour de libération fiscale ». L'idée est simple : calculer le jour de l'année à partir duquel un contribuable cesserait de travailler pour l'État et commencerait à travailler pour lui-même. Cette date est calculée en fonction du poids des dépenses publiques par rapport au produit intérieur brut (PIB). Des expressions telles que « Enfin libre » et « travailler pour l’État » sont utilisées pour renforcer l'idée que les impôts sont une forme de prison financière.
Les Failles du Raisonnement Néolibéral
Les néolibéraux présentent souvent un tableau simpliste où le secteur public "vampirise" le secteur privé, étouffant l'initiative et la croissance économique. Ils affirment qu'un emploi public est payé par le secteur privé, par exemple, le salaire d'une infirmière serait "volé" au revenu d'un coiffeur.
Or, d’une part, le « travailler pour soi » versus « travailler pour l’État » n’a guère de sens, car cela supposerait que les impôts seraient une dépense « à perte », au bénéfice d’autres personnes. Bref, avec un tel raisonnement poussé à l’absurde, on pourrait affirmer qu’on travaillerait 15 jours dans l’année « pour Carrefour » ou « pour Total », vu les importantes sommes qu’on dépense chez eux… Sauf qu’en retour, on bénéficie de courses ou d’essence. Les dépenses publiques ne sont souvent que des dépenses classiques préfinancées.
Cette vision ignore la réalité d'une économie circulaire, où la demande crée l'offre, générant des emplois et des salaires qui financent à leur tour de nouvelles demandes. Oui, le salaire de l’infirmière est partiellement payé par les impôts du coiffeur. Mais celui-ci a droit en échange à des services d’infirmière, c’est un achat prépayé de services. Et ensuite, une fois par mois, l’infirmière dépense une partie de son salaire chez le coiffeur, dans le cadre d’un achat de service payé après réalisation. Le coiffeur a peut-être payé 20 % de son salaire en impôts, mais il se trouve que 20 % de sa clientèle est fonctionnaire, donc 20 % de son salaire vient du secteur public qu’il a financé.
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De plus, les dépenses publiques ne sont pas une simple ponction sur les revenus des citoyens. Elles financent des services essentiels tels que la santé, l'éducation, la sécurité, les infrastructures, qui bénéficient à tous, y compris aux contribuables. Les dépenses publiques ne sont souvent que des dépenses classiques préfinancées. Le contribuable bénéficie d’une contrepartie financière immédiate (bouclier énergie, subvention) ou différée (retraite, chômage) pour la partie correspondant aux transferts financiers.
L'Erreur de Calcul Fondamentale : La Confusion Autour du PIB
Le calcul du jour de libération fiscale repose sur une erreur méthodologique grave : considérer que les dépenses publiques sont une "part" du PIB. Pour connaître la valeur réelle produite par un pays, il ne faut pas simplement additionner les chiffres d’affaires des entreprises, c’est-à-dire la valeur de toutes les ventes. Sinon, il suffirait de multiplier de simples intermédiaires en achat/revente pour augmenter fortement et fictivement le PIB. C’est pourquoi on a créé la notion de valeur ajoutée, qui est égale au chiffre d’affaires moins les consommations intermédiaires, c’est-à-dire les achats extérieurs qui ont été nécessaires à la production (pour le boulanger, ce sera donc la farine, le levain, le sel, l’eau, l’électricité, le loyer…).
Redisons-le clairement : les dépenses publiques ne sont pas « une part » du PIB. C’est une grave erreur de le dire ou de le laisser entendre, ce que font très fréquemment les néolibéraux.
Cette erreur conduit à une vision déformée de la réalité économique, en laissant entendre que les dépenses privées seraient égales à 100 % moins le pourcentage des dépenses publiques. C’est exactement le piège mental tendu par les promoteurs du jour de libération fiscale pour manipuler les esprits en faisant croire que les dépenses publiques représentent la majorité des dépenses.
Une Manipulation Intellectuelle
Même lorsque les promoteurs du jour de libération fiscale évitent l'erreur de calcul liée au PIB, ils continuent de se livrer à une manipulation intellectuelle. L’Institut Molinari évite cet écueil et utilise plutôt une estimation du taux d’imposition d’un salarié célibataire ayant un salaire moyen (pour les cotisations patronales et salariales, l’impôt sur le revenu et la TVA). Il n’y a pas cette fois d’erreur méthodologique, mais on reste dans de la manipulation intellectuelle, puisque là encore, on s’intéresse uniquement aux impôts payés, et pas aux transferts reçus (ce salarié a probablement perçu une prime pour l’emploi, des réductions d’impôts, un bouclier énergie, des remboursements de la Sécurité sociale, etc.). Et cet institut se concentre simplement sur les contributions payées durant la moitié de la vie (en tant qu’actif) et pas aux situations à d’autres âges ou situations de la vie. Quel est le jour de libération fiscale pour un enfant, un retraité, un chômeur, un handicapé ?
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Ils se concentrent uniquement sur les impôts payés, ignorant les transferts reçus (allocations familiales, remboursements de santé, etc.) et ne prennent en compte qu'une partie de la vie (la période d'activité).
Le Poids Réel du Secteur Public
Si l'on veut évaluer le poids réel du secteur public dans l'économie, il est plus pertinent de calculer sa part dans la valeur ajoutée. Comme elle fait bien partie du PIB, on peut donc dire que les administrations publiques représentent environ 17 % du PIB ; c’est d'ailleurs l’ordre de grandeur du taux de prélèvements nets consolidés que calculait l’Insee jusqu’en 1997. Si on réalise le même calcul avec les emplois, notion beaucoup plus simple à appréhender, il apparaît que le secteur public représente environ 20 % de tous les emplois. On peut donc en conclure au final que le poids réel des administrations publiques est de l’ordre de 16 % à 20 % de l’économie.
L'Importance des Dépenses Publiques
La « hausse des dépenses publiques » est un élément central et récurrent de la propagande néolibérale, qui vise à nous faire passer pour un pays communiste. Mais ce qui a nettement augmenté depuis les années 1970, ce n’est pas une forme « d’étatisation de l’économie », c’est en réalité la circulation de l’argent. Une partie a été destinée à augmenter la solidarité entre les citoyens pour, d’une part, sortir nombre de retraités de la misère où ils étaient durant les 30 Glorieuses, et d’autre part, faire face aux crises survenues depuis lors, en particulier de l’emploi suite à la désindustrialisation du pays. Une autre partie est causée par le vieillissement de la population, et correspond plutôt à une forme d’épargne forcée des actifs, destinée à être consommée durant la retraite.
Elles sont essentielles pour assurer la cohésion sociale, réduire les inégalités, soutenir la croissance économique et faire face aux défis du XXIe siècle (transition écologique, vieillissement de la population, etc.).
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