La légende du roi Arthur, figure emblématique de la littérature médiévale, continue de fasciner et d'inspirer à travers les siècles. Bien que son historicité soit sujette à débat, l'épopée d'Arthur, chef de guerre breton luttant contre l'envahisseur, a traversé les frontières et les époques, s'enrichissant de multiples interprétations et adaptations. Cet article explore la genèse de la légende arthurienne, son évolution à travers le temps, et son impact durable sur la culture et l'imaginaire collectif.

Les Premières Traces d'un Héros

L'épopée de ce monarque breton luttant farouchement contre un ennemi irréductible, reçoit très tôt un écho favorable sous des latitudes éloignées de son berceau originel. On le trouve représenté à Modène Italie sur la frise d'un portail de la cathédrale, en train de guider ses chevaliers. La scène date sans doute du premier tiers du XIIe siècle. Vers 1140, le troubadour poitevin Marcabru déclare dans l'un de ses poèmes qu'il est « perdu comme Arthur ».

Avant de devenir le roi chevaleresque que nous connaissons, Arthur apparaît dans des sources historiques et légendaires fragmentaires. Il est un chef de guerre qui aurait peut-être vécu entre la fin du 5eme siècle et le début du 6eme. Nul ne sait s’il a réellement existé, mais si tel a été le cas, le personnage des légendes est très différent de celui de cette réalité hypothétique. La légende d’Arthur, telle que nous la connaissons date du 12eme siècle, et les conteurs de l’époque n’avaient aucune idée de ce qu’un roi ou un guerrier du 6eme siècle pouvait bien avoir l’air. Du coup, ils ont décrit un roi Arthur et des chevaliers de la table ronde ressemblant étrangement à des chevaliers du 12eme, en particulier dans leur comportement vertueux. Ces chevaliers légendaires incarnent donc l’idéal de la chevalerie de l’époque, mais ne reflètent aucune réalité possible, si ce n’est que peut être certains faits de la légende s’appuient sur des faits réels.

L'Historia Brittonum de Nennius, datant du début du IXe siècle, mentionne un certain Arthur, "dux bellorum" (chef de guerre), qui aurait combattu aux côtés des Bretons contre les Saxons. On lui attribue une victoire remarquable où il aurait tué jusqu’à neuf cent soixante ennemis. Cependant, des textes antérieurs tels que ceux de Gildas au 5eme siècle et Bède au 8eme siècle - qui doivent également être considérés comme des sources de la légende - ne mentionnent pas Arthur.

Le récit gallois Kulhwh ac Olwen, issu des Mabinogion, nous livre une tradition locale à propos d’Arthur. Le héros Kulhwh doit conquérir la fiancée , qu’il a choisie au prix de nombreuses épreuves. Comme il est le neveu du roi Arthur, il se rend à sa cour pour implorer son aide. Dans ce récit, la reine Gwenhwyfar - nom gallois de Guenièvre ainsi que les noms de l’épée et de la lance d’Arthur sont déjà mentionnés.

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Geoffroy de Monmouth et l'Émergence d'une Légende Littéraire

C'est à Geoffroy de Monmouth que revient le mérite d'avoir structuré et popularisé la légende arthurienne. Vers 1135, il écrit l'Historia Regum Britanniae, une œuvre qui relate l'histoire des rois de Bretagne, depuis la fondation mythique de l'île jusqu'à la conquête saxonne. Bien que considérée par certains comme une invention, cette œuvre a eu un impact considérable sur la diffusion de la légende.

Geoffroy de Monmouth a développé avec maîtrise la figure du souverain que lui livrait la légende celtique. Grâce à lui l’apparition de la matière dite " de Bretagne " a pris une remarquable ampleur dans notre littérature, et c’est à partir de Geoffroy que la séduction des motifs de légende celtique est venue solliciter l’imaginaire de l’Europe occidentale.

Dans son Historia, Arthur est présenté comme un roi prestigieux qui ose entreprendre une guerre contre les Romains, qui lui aurait d’ailleurs réussi si la trahison ne s’était infiltrée dans son propre royaume. Ainsi, comparable à Charlemagne, Arthur pouvait véritablement flatter les rêves bretons.

L'Historia Regum Britanniae veut relater toute l’histoire bretonne depuis le déclin de l’ancien royaume breton : afin de rehausser la grandeur de ce royaume, se fiant à la crédulité de ses contemporains, le chroniqueur ne craint pas d’inventer des événements fabuleux. Et, à vrai dire, la cour anglo-normande pouvait tirer quelque fierté de ce beau modèle de souverain qui lui était proposé, heureusement pourvu de toutes les vertus chevaleresques. La dynastie Plantagenêt héritait ainsi de l’un des plus grands rois de l’histoire !

Grâce à son savoir et à sa parole prophétique, Merlin préside à la naissance légendaire d’Arthur et à son couronnement. Contre les païens saxons, le jeune roi use de son épée Excalibur forgée en Avalon, et il tient une cour solennelle à Caerleon avec son épouse Gwenhwyfar. Mais la guerre contre les Romains lui fait quitter son royaume et il doit confier son épouse à son neveu Mordret. Il combat un géant qui répand l’épouvante autour du Mont Saint-Michel et obtient de belles victoires sur l’armée romaine mais, au moment où il se dirige vers Rome, lui parvient la nouvelle que Mordret lui a pris sa femme et son royaume. Arthur rebrousse alors chemin, traverse la mer, affronte Mordret et le tue. Il est mortellement blessé lui-même et amené sur l’lle d’Avalon.

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La "Matière de Bretagne" et l'Essor de la Littérature Arthurienne

La diffusion de la légende arthurienne s'accélère au XIIe siècle, notamment grâce aux adaptations en vers de Wace et Layamon.

Vers 1155 Wace écrit un Roman de Brut, où il interprète avec une certaine liberté l’Historia de Geoffroy. L’oeuvre est dédiée à Aliénor qui vient d’épouser Henri II. Arthur est cette fois présenté comme un grand seigneur féodal, auréolé de toutes les qualités utopiques susceptibles de plaire à des vassaux. Aucun témoignage ne serait plus éloquent que la description de la Table dont Wace est le premier à faire mention :" Pour ses nobles seigneurs dont chacun s’estimait le meilleur, dont nul ne savait qui était le moins bon, Arthur fît faire la Table Ronde dont les Bretons racontent bien des récits. Les seigneurs y prennent place, tous chevaliers, tous égaux. Ils avaient à la table une place égale et étaient servis de la même manière. Aucun d’eux ne pouvait se vanter d’être assis plus haut que son égal.

La cour d’Henri II et d’Aliénor d’Aquitaine joue un rôle essentiel dans la diffusion de la légende. Les deux filles du premier mariage d’Aliénor, Marie qui épouse le comte de Champagne et Alix, le comte de Blois, contribuent à l’élaboration de ce qu’on peut désormais reconnaître comme un grand milieu de culture, qui agit en centre littéraire de prestige. Ces cours ont ainsi favorisé à un niveau tout à fait international la circulation de l’information culturelle et des modes littéraires.

L’auteur d’un Tristan, Thomas, et une certaine Marie de France, l’auteur des Lais, ont également appartenu à ce milieu ; tous deux ont de leur côté joué un rôle non négligeable dans la diffusion des légendes d’origine celtique. On comprend ainsi que l’Historia Regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth, qui développait la figure la plus propice à encourager et à rehausser le prestige d’une dynastie, ait eu une telle diffusion. Quant à Wace, il semble personnellement engagé à l’égard du souverain puisque son oeuvre est dédiée à Henri II.

La volonté de la dynastie de se constituer en centre de prestige, avec le pouvoir d’une mainmise culturelle de premier ordre, devait en effet se prévaloir d’un passé fondant le prestige du présent : c’est ainsi que l’abbaye de Glastonbury, dans le Somerset, fut conçue comme le pendant de Saint-Denis en France, lieu dynastique des rois français. Glastonbury devint le haut lieu de la légende arthurienne. C’est alors que furent " inventées ", en 1191, les tombes de Guenièvre et d’Arthur. La nécropole arthurienne créée à Glastonbury par les rois Plantagenêt fait d’Avalon - le nom littéraire de l’abbaye ? - un lieu charismatique.

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Le Brut de Layamon, achevé un peu avant 1205, développe la matière de Wace : citant ce dernier comme sa source essentielle, il relate l’histoire des Bretons depuis les ancêtres de Brutus, fils d’Énée. Aux côtés d’Arthur se dessine la figure de Merlin.

Chrétien de Troyes et l'Humanisation du Mythe

Au XIIe siècle, Chrétien de Troyes invente tout un univers de héros et de quêtes. Sans lui, Arthur n’aurait jamais eu toutes ses histoires et ses compagnons célèbres. Chevaliers, Graal, amour et aventures la légende du roi Arthur aurait donc des racines françaises ?

Entre 1177 et 1181, à Troyes, un écrivain de cour, Chrétien de Troyes, prend la plume. Il écrit en “ancien françois” et invente les grandes sagas de son temps. Ses récits sont les séries à succès du Moyen Âge : aventures, amour, trahisons et quêtes héroïques.

Dans Érec et Énide, il raconte les aventures d’un chevalier partagé entre l’amour et la gloire. Cligès, lui, met en scène un amour interdit digne d’un drame romantique. Mais ce sont Lancelot ou le Chevalier de la Charrette et Perceval ou le Conte du Graal qui marquent l’histoire. Dans le premier, il invente la passion entre Lancelot et la reine Guenièvre. Dans le second, il fait apparaître pour la première fois le Graal, ce mystérieux objet qui deviendra le symbole de toutes les quêtes.

Chrétien de Troyes n’a pas inventé le roi Arthur, mais c’est lui qui l’a rendu humain : des émotions, des compagnons, des intrigues. Grâce à lui, les légendes venues de Bretagne se transforment en récits fascinants, traduits et repris dans toute l’Europe. C’est ainsi qu’est née la grande légende arthurienne, celle qui inspire encore films, séries et romans aujourd’hui.

Merlin : Prophète, Enchanteur et Architecte du Destin d'Arthur

Aux côtés d’Arthur se dessine la figure de Merlin. Geoffroy s’était servi des bribes d’une tradition celtique, mais il lui appartient, là encore, d’avoir attribué une signification importante au personnage dans la constitution du monde arthurien.

Avant de terminer son Historia Regum, Geoffroy avait dédié à l’évêque de Lincoln un manuscrit des Prophetiae Merlini : se rattachant à Nennius, il relatait l’histoire de l’enfant merveilleux qui a le pouvoir de prédire l’avenir au roi Vortiger. On estime cependant qu’il faut chercher l’origine de la figure de l’enchanteur sous les traits du héros brittonique Myrddin, auquel sont attribués des poèmes.

Le document le plus intéressant, le Livre de Taliesin, daté des environs de l’année 930, concerne la tradition d’un prophète qui annonce un sombre destin pour la Bretagne, plus précisément la bataille d’Arfderydd qui opposa en 573 Gwenddoleu aux fils d’Eliffer GosgorddfaWr. A partir de cette tradition, Myrddin pouvait devenir un personnage de récit chez Geoffroy, qui vers 1150 devait rédiger une Vita Merlini où le don de prophétie est clairement affirmé. C’est dans ce texte aussi qu’apparait l’ile d’Avalon, l’Ile des Pommes, l’Ile Fortunée où vit la fée Morgain avec ses soeurs : Geoffroy se livre à une ample description de l’île mystérieuse où vivent neuf soeurs dont l’aînée, la plus belle, est Morgain, qui connaît l’art de guérir, l’art de la métamorphose et de la divination. Chez Geoffroy elle n’est pas encore cependant la demi-soeur d’Arthur.

Genèse complexe de la légende : deux traditions pour Merlin se joindraient ici, l’une qui concerne Myrddin, et l’autre, d’origine écossaises qui aurait gardé le souvenir de Lailoken, prophète devenu fou à la suite d’une vision, et qui se réfugie dans la forêt, revenant de temps à autre pour prophétiser. Voici en tout cas, et sans rien hasarder sur les liens qui les attacheraient les uns aux autres, les éléments qui plus tard, au début du 12e siècle, seront développés cher Robert de Boron. qui fera de Merlin une figure cohérente dans le récit et lui accordera la dimension d’un personnage chargé d’une importante missions C’est alors que le monde du Graal pourra être rattaché aux légendes d’Arthur et de Myrddin, conjonction féconde qui assurera à la légende. sa pérennité.

La Quête du Graal et la Fin d'un Règne

La légende débute pendant les guerres opposant les tribus bretonnes à l’envahisseur saxon. Lors de ces luttes les bretons se fédèrent autour d’Uther Pendragon qui devient ainsi roi de Bretagne. Il doit en grande partie sa position à son alliance avec Merlin avec qui il était parti chercher les pierres de Stonehenge en Irlande. Un jour, Uther pose son regard sur Ygraine, la femme de Gorlois duc de Tintagel, il en tombe instantanément amoureux. Les avances du roi dégénèrent en guerre entre alliés. Lors d’une charge destinée à briser le siège de son chateau, et pendant laquelle le duc de Tintagel va être tué, Merlin, par un sortilège donne à Uther l’apparence du duc. Ainsi contrefait Uther entre dans le château, puis dans la chambre, et dans la couche d’Ygraine. De leur étreinte naitra un enfant: Arthur.

Merlin avait exigé d’Uther de lui accorder ce qu’il lui demanderait, quoi que ce fut, en échange du sortilège employé. A la naissance d’Arthur, c’est l’enfant que Merlin réclame, il est donc enlevé à sa mère pour être élevé par le magicien, puis confié à une famille d’adoption. Tout le monde attend un nouveau roi. Merlin, promet aux bretons de leur en donner un. Il indique un rocher dans une forêt dans lequel l’épée Excalibur est plantée. Celui qui sera capable d’extraire cette épée sera roi. Après que nombre de prétendants, plus prestigieux les uns que les autres s’y soient essayés, c’est Arthur qui parvient à extraire l’épée du rocher, et qui devient roi.

Après avoir réglé leur compte à nombre d’opposants à son couronnement, Arthur fédère à nouveau les bretons. Pour sceller cette unité il crée l’ordre des chevaliers de la table ronde, et installe cette table dans le château de la capitale de son royaume à Camelot. La mission des chevaliers de la Table Ronde est de rechercher le saint Graal qui est de retour en Bretagne. Joseph d’Arimathie l’avait ramené avec lui dans les environs de Glastonbury et l’avait caché dans les environs, sur la légendaire ile d’Avalon. Pendant des années les chevaliers d’Arthur chercheront la forteresse mystique dans laquelle le Graal est caché.

Avec la fin de la quête du Graal, survient aussi la fin d’Arthur, lors de la bataille de Camlann, l’opposant à son fils bâtard Mordred, qu’il avait eu avec sa demi sœur Morgane. Cette bataille où finalement père et fils vont mutuellement se donner la mort aurait eu lieu dans la plaine de Salisbury. Mais où est donc cette ile d’Avalon où le Graal était caché, et où Arthur a été enterré?

L'Héritage d'Arthur : Une Légende Toujours Vivante

Depuis le XIIe siècle, la Légende du roi Arthur ne cesse de faire rêver le public. Plus concrètement, l'intérêt pour cette œuvre se développe principalement en Europe occidentale (Angleterre, France et Allemagne), puis aux États-Unis, et continue de susciter une vaste production littéraire et artistique.

L’utilisation de cette légende dans la fantasy suit la redécouverte du Moyen Âge au XIXe siècle, à travers le roman gothique et des auteurs comme Walter Scott. Il faut dire que ce récit contient déjà tous les ingrédients chers à la fantasy : un roi charismatique (Arthur), accompagné des chevaliers de la Table Ronde (Lancelot, Perceval, Tristan, Galaad, etc.) à la recherche d’une relique sacrée (le Graal). Cette trame générale associe également les personnages principaux à des êtres merveilleux qui aident ou s’opposent aux héros. La magie que l’on y rencontre peut être druidique et liée à la nature ; elle revêt alors de fortes valeurs écologiques. Dans d’autres versions, c’est la magie blanche de Merlin qui s’oppose à la magie noire de la terrible Morgane, dans un affrontement traditionnel du Bien contre le Mal.

Dans la fantasy, la figure de l’enchanteur, repopularisée par des succès comme le Merlin l’enchanteur de Disney (Wolfgang Reitherman, 1963), ou comme The Once and Future King (T.H. Les récits plus épiques proposent bien souvent une approche historique, prétendant apporter la vérité sur une légende déformée depuis longtemps, comme chez l'écrivain Bernard Cornwell (La Saga du roi Arthur, 1995-1997). Cette fantasy historique peut être l’occasion d’apporter des points de vue nouveaux, en donnant la version des faits de personnages restés jusqu’ici à l’arrière-plan. Ces deux branches peuvent s’associer à différents degrés pour permettre des réécritures inédites.

La fantasy entraîne d’importantes modifications par rapport aux textes médiévaux : là où la légende du Moyen Âge présente des centaines de chevaliers, la fantasy valorise une poignée de figures centrales, auxquelles s’ajoutent des créations originales. La fantasy arthurienne met aussi en avant des valeurs nouvelles, comme la protection de l’environnement, l’anticolonialisme et le féminisme. Cette capacité d’adaptation est caractéristique de la légende arthurienne. La fantasy poursuit une longue tradition de réécritures en continuant à faire vivre le récit, dont l'aspect familier et malléable lui permet d’être adapté librement.

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