Stéphanie Hochet, romancière et essayiste prolifique, revisite l'épopée de Jeanne d'Arc dans son roman "Armures", en tissant ensemble histoire, autofiction et analyse psychologique. L'œuvre, publiée aux Éditions Rivages, transcende la simple biographie pour devenir une exploration profonde des thèmes de la sainteté, de la monstruosité, de la domination masculine et de la condition féminine à travers les époques. Hochet, née en 1975 à Paris, a déjà publié une vingtaine de livres et a reçu plusieurs prix littéraires, dont le Prix du Printemps du roman et le Prix Antiphon.

Un Entrelacement de Trois Récits

"Armures" se distingue par sa structure narrative complexe, imbriquant trois récits distincts mais intimement liés :

  1. L'épopée de Jeanne d'Arc : Le roman retrace le parcours de Jeanne d'Arc, de ses révélations mystiques à son procès et à sa mort sur le bûcher. Hochet dépeint une Jeanne complexe, loin de l'image d'Épinal véhiculée par l'histoire officielle. Elle explore ses doutes, ses contradictions et sa part d'ombre, la rendant ainsi plus humaine et accessible. L'autrice imagine Jeanne assaillie par le doute et se demande si elle a vraiment entendu des voix, nous la rendant plus humaine, voire menteuse avec la manière dont elle se serait approprié les récits populaires évoquant une pucelle qui défendrait le Royaume de France à l'exemple de Jésus envoyé sur terre pour sauver le monde.

  2. Le parcours monstrueux de Gilles de Rais : Le roman explore la figure sombre et fascinante de Gilles de Rais, compagnon d'armes de Jeanne d'Arc, devenu un tueur en série d'enfants. Hochet retrace sa descente aux enfers, de ses hauts faits militaires à ses crimes atroces, en explorant les motivations psychologiques de ce personnage complexe. Orphelin très tôt, le chevalier est élevé à la dure par un grand-père sadique. Très jeune, il éprouve une forme de jouissance à batailler jusqu'à l'épuisement. Ce n'est qu'à la mort de Jeanne, dont il fut platoniquement amoureux, dont il admire la pureté, lui qui n'est que souillure, dont il savoure en secret le caractère asexué, avec laquelle il partage une dévotion pour le Christ, qu'il devient le monstre pédocriminel dont la figure est toujours prégnante et qu'on retrouve chez un Fourniret surnommé « l'ogre des Ardennes ».

  3. L'exploration des traumas de l'autrice : Hochet entrelace les récits historiques avec son propre récit autobiographique, explorant les traumas de son enfance et les violences familiales qu'elle a subies. Elle met en parallèle les figures de Jeanne d'Arc et de Gilles de Rais avec celles de ses parents, interrogeant ainsi les notions de sainteté et de monstruosité. Dans William déjà, l'autrice explorait ses souvenirs traumatiques au sein d'une famille violente. Entre une mère caparaçonnée dans sa vertu stricte et son aveugle dévotion à l'époux et un père vorace et aigri à la tyrannie facile, l'enfant a grandi en marchant sur des oeufs. Face à une sainte et un ogre, quelle place prendre ? Comment se sauver et refuser d'entrer dans le schéma de la violence ?

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Une Relecture Moderne de Jeanne d'Arc

Stéphanie Hochet propose une relecture novatrice de la figure de Jeanne d'Arc, la transformant en une héroïne féministe avant l'heure. Elle met en lumière sa transgression des normes de genre de son époque, son audace et sa détermination à s'affirmer dans un monde dominé par les hommes. "Elle savait qu'elle transgressait la loi ainsi que le dogme chrétien. Rien de grand n'attendait la petite Jehanne. Alors il a fallu passer au-dessus. Au-dessus de cette vie de bonne épouse soumise. Au-dessus de cette vie de femme prompte à céder son utérus au bon soin de la patrie. Au-dessus de cette vie de prisonnière aux activités futiles. Et comme rien n'est au-dessus du divin, voilà qu'un ange parle à cette jeune fille pieuse et lui donne une mission Elle désobéit peut-être à la loi, mais pas à Dieu et à sa volonté, et Jehanne devient la mythique Jeanne d'Arc Sans cette transgression, elle n'aurait été qu'une femme malheureuse de plus, mariée beaucoup trop jeune, coincée dans une relation tout sauf égalitaire et surtout, coupée de la nature qu'elle chérit tant. Et c'est parce qu'elle s'y refuse, que l'Histoire de France en a été bouleversée. Jeanne dans son incroyable sainteté va insuffler aux troupes un courage invincible, mener une armée derrière elle, gagner une des plus grandes batailles du territoire. En étant habillée comme un homme. Et c'est ce qu'on retiendra à son procès. Pas sa grandeur, pas sa lumière, même pas sa victoire. Non, son audace du déguisement. Il ne fallait pas se vêtir ainsi. Toujours et encore, ces hommes qui jugent la tenue vestimentaire des femmes. On en est encore là en 2025. Alors je vous laisse imaginer ce que ça donne en 1431"

Hochet explore également la question de la domination masculine, à laquelle Jeanne d'Arc est confrontée tout au long de sa vie. Elle est désignée comme "la pucelle", puis rétrogradée de sainte à sorcière, de pucelle à putain, d'homme à femme, comme si la haine envers les femmes était l'autre facette de la dévotion qu'elles peuvent engendrer.

Sainteté et Monstruosité : Les Deux Faces d'une Même Médaille

"Armures" interroge les notions de sainteté et de monstruosité, en explorant les zones grises et les contradictions qui existent entre ces deux extrêmes. Hochet montre comment la sainteté peut être instrumentalisée pour justifier la violence et la domination, tandis que la monstruosité peut être le résultat de traumas et de souffrances profondes.

Elle retranscrit les histoires que les gens se racontent pour s'en sortir : Jeanne d'Arc qui s'est prétendue sainte, pour fuir les carcans, alors qu'elle pouvait se montrer violente, hautaine et pleine de mépris envers son prochain ; sa propre mère, qui, elle, s'est catégorisée comme sainte pour justifier le martyre, et ses souffrances quotidiennes, alors qu'elle s'avérait particulièrement toxique. En filigrane, le texte révèle le piège dans lequel se retrouvent prisonnières les femmes, parfois condamnées à choisir entre la sainteté et la violence. Il juge les actions de ces dernières, mais d'une certaine manière les comprend.

L'Armure comme Métaphore

Le titre du roman, "Armures", renvoie à la fois aux armures physiques portées par les guerriers du Moyen Âge et aux armures psychologiques que les personnages se construisent pour se protéger du monde extérieur. Jeanne d'Arc porte une armure pour cacher sa féminité et changer de rôle ; Gilles de Rais pour dissimuler sa monstruosité derrière un masque affable ; l'autrice pour réussir à aborder son histoire personnelle - la littérature est ici son armure.

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Un Style Percutant et une Écriture Engagée

Stéphanie Hochet se distingue par son style d'écriture percutant et son engagement féministe. Elle utilise une langue à la fois poétique et incisive pour explorer les thèmes complexes de son roman. Son écriture précise fait ressentir l’aspect physique de Jeanne d’Arc avec son cheval et les éléments. La force de l’écrit au présent donne au lecteur une acuité à ce récit très vivant.

Elle n'hésite pas à briser les tabous et à dénoncer les violences faites aux femmes et aux enfants. "Finalement, que l'on soit en 1430 ou en 2025, le constat est le même : la parole des filles et des femmes est inaudible, silenciée, menacée. Alors, que nous reste-t-il à faire ? Écrire. Écrire pour fendre l'armure. Écrire pour raconter une dévotion, une transgression, une transmission. Écrire pour se raconter, en tant que fille, femme, être humain légitime sur cette terre. Écrire pour témoigner d'un courage, d'un message, d'un fait de société. Écrire pour se libérer mais surtout les libérer, elles. Elles, qui n'ont pas pris montures, Armures, et épées. Écrire pour soi, pour nous, pour tout.es qui subissent une violence systémique immonde, diabolique, patriarcale dans la plus pure (et honteuse) des indifférences collectives. Et croire de tout son coeur que ça puisse suffire pour faire bouger les choses, les mentalités, l'Histoire. Y mettre toute sa foi."

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