En tant qu'adulte ayant conservé un doudou, je me suis souvent interrogé sur les raisons qui poussent certaines personnes à conserver ces objets de réconfort ou à sucer leur pouce à l'âge adulte. Cet article explore cette question en présentant une hypothèse, une thèse et une antithèse, suivies d'une analyse psychologique, sociologique et psychanalytique. Des sources fiables et vérifiables ainsi que des apports théoriques seront utilisés pour étayer mon propos.
Introduction
Le doudou, cet objet transitionnel par excellence, est souvent associé à l'enfance. Pourtant, certains adultes conservent ce lien particulier avec leur doudou, suscitant interrogations et parfois jugements. Cet article se propose d'explorer les fondements psychologiques, sociologiques et psychanalytiques de ce phénomène, en mettant en lumière les différentes perspectives théoriques qui permettent de comprendre ce besoin de réconfort. Il s'agit de dépasser les idées reçues et d'adopter une approche empathique et ouverte à la discussion.
Thèse : Le Doudou, un Attachement Sécurisant et une Stratégie d'Adaptation
La théorie de l'attachement de John Bowlby (1969) offre une perspective intéressante pour expliquer pourquoi certains adultes conservent un doudou ou un objet transitionnel. Selon Bowlby, un attachement sécurisant dans l'enfance est essentiel pour le développement émotionnel sain de l'individu.
L'Attachement Sécurisant : Un Besoin Fondamental
Bowlby (1969) a établi que les enfants forment des liens affectifs avec leurs figures d'attachement, généralement les parents, pour assurer leur survie et leur bien-être émotionnel. Les adultes pourraient ainsi conserver un doudou pour maintenir cet attachement sécurisant.
Donald Winnicott (1953), un autre psychanalyste influent, a introduit le concept d'objet transitionnel pour décrire les doudous et autres objets de réconfort utilisés par les enfants pour faciliter la séparation d'avec leurs figures d'attachement. Selon Winnicott, ces objets aident les enfants à développer leur indépendance émotionnelle.
Lire aussi: L'importance d'une bonne alimentation enceinte
Le Doudou : Une Extension de l'Attachement Parental
Dans une étude réalisée par Zeifman et Hazan (2008), les auteurs soutiennent que l'attachement à un doudou peut être considéré comme une extension de l'attachement aux figures parentales. Ils soulignent que ces objets de réconfort peuvent apporter un soutien émotionnel aux adultes, en particulier en période de stress.
Sroufe et al. (2005) ont mené une étude longitudinale sur le développement de l'attachement et ont découvert que les individus ayant un attachement sécurisant dans l'enfance étaient plus susceptibles de vivre des relations satisfaisantes à l'âge adulte. Conserver un doudou pourrait ainsi être perçu comme un moyen de préserver un attachement sécurisant et de favoriser des relations saines.
Le Doudou : Une Stratégie d'Adaptation Face au Stress
Il est important de souligner que les adultes conservant un doudou ou suçant leur pouce ne sont pas nécessairement mal ajustés. En effet, ces comportements peuvent être vus comme des stratégies d'adaptation face au stress ou à l'anxiété (Schredl, 2006). De plus, Winnicott (1953) a introduit le concept d'objets transitionnels, tels que les doudous, pour décrire les objets qui aident les enfants à gérer la séparation d'avec leurs parents et à développer leur propre identité. Bien que cette théorie ait été initialement développée pour les enfants, elle peut également être appliquée aux adultes.
Dans le même ordre d'idées, Kardaras (2016) soutient que les objets de réconfort peuvent jouer un rôle important dans la gestion du stress et de l'anxiété chez les adultes, en particulier ceux qui ont vécu des expériences traumatisantes.
En effet, selon une étude réalisée par Kathleen D. Vohs et Todd F. Heatherton, le réconfort matériel peut aider à compenser le manque de sécurité émotionnelle. Ils ont découvert que les individus ayant une faible estime de soi recherchaient plus de confort matériel lorsqu'ils étaient confrontés à des émotions négatives (Vohs, K. D., & Heatherton, T. F. (2001). Self-Esteem and threats to self: Implications for self-construals and interpersonal perceptions.
Lire aussi: Hydratation pédiatrique : le guide
Dans le livre "The Psychology of Touch", Tiffany Field souligne l'importance du toucher pour le développement émotionnel et le bien-être. Les adultes qui recherchent du réconfort à travers un doudou ou en suçant leur pouce pourraient ainsi chercher à reproduire les sensations de toucher apaisantes qu'ils ont éprouvées dans leur enfance (Field, T. (1994). The Psychology of Touch.
Le psychologue et auteur Christiane Northrup évoque également le rôle du réconfort physique pour faire face au stress et à l'anxiété. Elle suggère que les adultes qui ont recours à des comportements infantiles, tels que l'utilisation d'un doudou ou le fait de sucer leur pouce, pourraient le faire pour retrouver un sentiment de bien-être (Northrup, C. (2012). The Wisdom of Menopause: Creating Physical and Emotional Health and Healing During the Change.
Enfin, dans une étude menée par l'Université de Sheffield, il a été démontré que la possession d'un doudou ou d'un objet de réconfort avait un impact positif sur la santé mentale des adultes. Les chercheurs ont conclu que ces objets pouvaient aider à réguler les émotions et à favoriser le bien-être émotionnel (Ellis, J., & Wells, C. (2017). Transitional objects, attachment and well-being.
Antithèse : Le Doudou, un Signe de Développement Émotionnel Incomplet ?
Cependant, certains psychologues soutiennent que conserver un doudou à l'âge adulte pourrait indiquer un développement émotionnel incomplet ou une dépendance excessive à des objets matérialisant le réconfort (Fraley & Shaver, 2000). Il est important de considérer l'antithèse selon laquelle conserver un doudou à l'âge adulte pourrait être le signe d'un développement émotionnel incomplet ou d'une dépendance excessive à des objets symbolisant le réconfort.
Attachement Insécurisé et Dépendance aux Objets
Dans leur étude, Fraley et Shaver (2000) ont établi un lien entre les personnes ayant des relations d'attachement insécurisées et celles qui conservent des objets de transition, tels que des doudous, à l'âge adulte. Cette idée est également soutenue par Bowlby (1973), qui a étudié les relations d'attachement dès la petite enfance et a émis l'hypothèse que les individus ayant des attachements insécurisés peuvent être plus enclins à rechercher le réconfort dans des objets plutôt que dans des relations interpersonnelles.
Lire aussi: Alimentation et troisième trimestre
En outre, Neugarten et Hagestad (1976) ont noté que les individus qui ont des difficultés à établir des liens émotionnels sains avec les autres peuvent être plus susceptibles de développer des dépendances à des objets, comme des doudous, pour combler leurs besoins émotionnels non satisfaits.
Le Doudou : Un Obstacle à l'Indépendance Émotionnelle ?
L'antithèse suggère que la persistance de l'utilisation d'un doudou à l'âge adulte pourrait refléter une difficulté à développer des mécanismes d'adaptation émotionnelle plus matures et autonomes. Dans cette perspective, le doudou ne serait plus un simple objet de réconfort, mais un substitut à des relations interpersonnelles satisfaisantes et à une capacité d'autorégulation émotionnelle.
Analyse Psychologique, Sociologique et Psychanalytique
Perspective Psychologique
D'un point de vue psychologique, conserver un doudou à l'âge adulte peut être interprété de différentes manières. Pour certains, cela peut témoigner d'une personnalité anxieuse ou d'une difficulté à gérer le stress. Pour d'autres, cela peut simplement être une source de réconfort inoffensive et un moyen de se connecter à son enfant intérieur.
Perspective Sociologique
La société tend à stigmatiser ces comportements, les considérant comme immatures ou inappropriés. Cette stigmatisation peut renforcer le sentiment d'isolement et de honte ressenti par les personnes concernées (Ferguson & Meehan, 2011).
Ferguson et Meehan (2011) ont mené une étude sur la stigmatisation sociale et l'isolement ressenti par les personnes ayant des comportements de réconfort atypiques à l'âge adulte. De même, Goffman (1963) a étudié la stigmatisation sociale et ses effets sur l'identité et l'estime de soi. Selon lui, les individus stigmatisés sont souvent contraints de gérer les attentes négatives et les jugements des autres, ce qui peut les amener à se sentir rejetés et marginalisés.
En outre, Brown (2006) soutient que la bienveillance et l'empathie sont essentielles pour briser les barrières de la stigmatisation et promouvoir l'acceptation des différences individuelles.
La pression sociale et les normes culturelles jouent un rôle important dans la perception du doudou à l'âge adulte. Dans certaines cultures, il peut être plus acceptable de conserver des objets de réconfort, tandis que dans d'autres, cela peut être considéré comme un signe de faiblesse ou d'immaturité.
Perspective Psychanalytique
Selon la psychanalyse, les objets transitionnels comme les doudous peuvent être perçus comme des symboles représentant la relation entre la mère et l'enfant (Winnicott, 1953). Dans cette perspective, conserver un doudou à l'âge adulte pourrait être interprété comme une manifestation du désir inconscient de maintenir un lien avec la figure maternelle et les sentiments de sécurité et de réconfort qu'elle procure.
Freud (1926), le fondateur de la psychanalyse, a également abordé l'importance des relations mère-enfant dans le développement psychologique. Selon lui, les expériences vécues durant l'enfance, en particulier les relations avec les figures parentales, jouent un rôle crucial dans la formation de la personnalité et des comportements à l'âge adulte.
L'analyse psychanalytique suggère que les objets transitionnels, comme les doudous, peuvent être perçus comme des symboles de la relation mère-enfant et du désir inconscient de maintenir un lien avec la figure maternelle à l'âge adulte.
Winnicott et la Relation Mère-Enfant
Winnicott (1896-1971) est pédiatre de formation, devenu psychanalyste pour enfants en s’inspirant de Klein. Il est à l’origine de l’affirmation qu’il n’y a pas d’enfant tout seul, insistant sur l’apport de l’environnement primaire.
La Mère Suffisamment Bonne
Le développement du concept de mère suffisamment bonne (good enough mother) se définit par trois actes nécessaires: le holding, le handling et l’object presenting.
- Le Holding : Le holding, ou portage désigne la façon de porter l’enfant, de façon plus ou moins serrée contre soi, plus ou moins frôlant les murs avec la tête de l’enfant, il a une valeur affective. Le bon holding est celui de la mère: il est connu, rassurant. Il s’agit aussi d’une introduction du corps dans l’espace, il influe sur la gestion du risque et de la sécurité de l’enfant plus tard.
- Le Handling : Le handling est la manipulation de l’enfant, la façon d’agir sur lui dans le cadre du soin (nourrissage, toilette, soin du cordon). Ces soins sont investis de différentes manières par les parents, et comprend de nombreuses sensations tactiles et auditives pour le bébé. On encourage d’ailleurs les parents à masser leurs enfants dans un but d’apaisement. Le soin est aussi accompagné de parole, quoique la pudeur à exhiber le lien affectif le rend difficilement observable. C’est par le handling que l’enfant peut dissocier son corps de l’environnement.
- L’Object Presenting : L’object presenting est la présentation de l’objet. Elle aide à découvrir le monde par petit bouts, de façon prémachée, d’information sur l’environnement. Il existait un courant aux USA prônant l’hyperstimulation des bébés, en leur présentant des opéras, tableaux de grands maitres etc. Il faut savoir cependant que l’enfant préfère des présentations simples d’objets ayant un connotation affective plutôt qu’une culture froide et impersonnelle. L’enfant préférera regarder un dessin de son frère plutôt qu’une œuvre de Picasso.
La Zone de Transition
La zone de transition est la zone de chevauchement entre ce que l’environnement apporte et ce que l’enfant en fait (le remaniement intérieur en objets trouvés-créés). Le doudou est un objet transitionnel, il sert à incarner un bout de l’autre absent et qui est attendu.
L'Importance du Manque
L’idée de mère suffisamment bonne vient du fait qu’elle ne doit pas l’être trop. Si les parents comblent tous les besoins avant qu’ils se présentent, cela ne laissera pas à l’enfant l’occasion d’éprouver du désir. Cela entraverait la capacité de l’enfant à élaborer face au manque par exemple, à sentir le besoin, à avoir envie de quelque chose, à agir. Il se fait alors l’objet du désir de l’autre. Il ne faut donc pas être trop bon non plus.
L'Ambivalence Parentale
Le parent doit aussi faire face à sa propre ambivalence: la relation à l’enfant n’est pas tout amour, et une pulsion d’agressivité va s’exercer, notamment à travers, chez de nombreux jeunes parents, des rêves de mort de l’enfant, qui sont une façon d’exprimer cette part de nous.
La maman est hypervigilente et dépersonnalisée, et perçoit les micro mouvements de son enfant par empathie, lorsque celui ci commence à se réveiller. Cela permet la communication entre parent et enfant (cela peut aussi arriver au père).
Cette préoccupation est similaire en analyse, dans le sens ou l’on porte l’autre psychiquement. C’est thérapeutique d’être contenu dans l’appareil psychique de l’autre. Dans le cadre de la psychanalyse, il ne faut pas refouler les mouvements de pensée vers les patients, mais se demander pourquoi dans une situation particulière l’on a pensé à eux.
Le Doudou dans les Lieux d'Accueil de la Petite Enfance
Les professionnels de la petite enfance connaissent aujourd’hui le rôle et l’importance de l’« objet transitionnel » ou « doudou » dans le développement des jeunes enfants. Cet « objet » peut être une peluche, un tissu, une étiquette ou encore une sensation. L’enfant l’utilise pour s’endormir et s’apaiser.
C’est Donald Winnicott, pédiatre et psychanalyste anglais, qui a écrit et théorisé à ce sujet en 1951. Il observait les nombreux enfants qu’il recevait en consultation. Il voyait que la majorité de ceux-ci utilisaient un tissu pour se réconforter dans les moments de séparation. Il avait constaté que les tout jeunes bébés s’apaisent en général en portant à la bouche leurs doigts, leur main. Puis ils semblent pouvoir transférer cette source d’apaisement à un « objet plus extérieur ». Ils touchent ce tissu, le tiennent, parfois le portent aussi à la bouche.
Winnicott parle d’une « zone intermédiaire entre l’extérieur et l’intérieur ». C’est l’enfant qui « crée » cet objet transitionnel, qui fait le travail psychique nécessaire pour donner à cet « objet sensoriel » sa fonction, celle de lui apporter du réconfort en l’absence de son parent. Cet objet transitionnel est comme une représentation du sein, premier support de satisfaction et de plénitude. Cet objet est à la fois extérieur et intérieur et ni l’un ni l’autre : il existe dans un « espace intermédiaire ».
L’enfant ne peut faire le travail psychique de créer ce support transitionnel que s’il ressent, lors des temps où il est materné, des réelles satisfactions et peut ainsi s’en remplir. Il peut alors se remémorer le bien-être. Il le revit grâce à cet objet, qui fait transition. Celui-ci lui permet de supporter l’absence, de retrouver sécurité, réconfort, plénitude. Il devient objet qui console et apaise dans les situations de manque, de tristesse. Cet objet « transitionnel » est pour l’enfant le moyen de se sentir entier, complet, c’est comme un morceau de lui et de son parent. Il permet de diminuer l’angoisse de la séparation. Winnicott décrit cela comme un phénomène universel qui témoigne du bon développement de l’enfant.
Le Doudou : Un Choix de l'Enfant
Les parents, comprenant le besoin de leurs enfants en leur absence, ont le plus souvent adhéré à cette demande. Les doudous ont pris de plus en plus de place. Il s’en vend et s’en offre de plus en plus. Ils sont d’emblée fabriqués et pensés pour cet usage. Ils sont tout doux, légers, ayant parfois déjà plusieurs étiquettes pour être faciles à attraper. Mais c’est toujours l’enfant qui « élit » son vrai doudou. Ce qui devient son objet transitionnel n’est pas toujours celui choisi par sa famille, ou donné par untel en cadeau de naissance. Nous ne pouvons que suivre et observer nos enfants, mais ne pouvons faire leur travail psychique à leur place.
L'Absence de Doudou
Lorsque nous observons les enfants, nous pouvons constater de grandes différences entre eux. Certains enfants semblent ne pas en avoir de doudou. Il peut y avoir plusieurs raisons :
- L’enfant a trouvé une sensation corporelle (succion du pouce, toucher ses cheveux, chantonner, se balancer, secouer la tête), sans support extérieur.
- Les adultes ne voient pas ce qui fait office de doudou.
- Parfois, l’enfant n’a pas assez vécu cette expérience de bien-être pour pouvoir la récréer.
- Le plus souvent, l’enfant n’a pas encore fait ce travail de construction psychique. Il n’a pas encore transféré ce sentiment de complétude et de bien-être dans un objet transitionnel. Peut-être n’a-t-il pas encore fait l’expérience de la séparation ? Peut-être s’endort-il avec le sein ou en touchant sa maman, en lui prenant son doigt par exemple ? Il faut alors laisser à l’enfant le temps, l’espace pour pouvoir faire ce cheminement « transitionnel », à son rythme.
D’autres enfants ont un ou plusieurs doudous, ou en changent facilement. Certains enfants acceptent que leur doudou soit lavé, sans que cela ne semble les déranger. La sensation tactile est sans doute pour eux prioritaire. D’autres enfants sont très dérangés par le lavage de leur doudou, sans doute l’odeur est pour eux essentielle. Ce n’est pas l’objet qui importe mais la sensation qu’il procure.
Pratiques Professionnelles Doudou-Compatibles
Plusieurs points peuvent servir de guide dans les pratiques quotidiennes des professionnels :
- Laisser les doudous à disposition des enfants est essentiel.
- Ne pas non plus leur proposer systématiquement le doudou comme réponse unique.
- Ne pas imposer un objet qui deviendrait plus une habitude, comme un « objet fétiche », mais qui n’aurait pas un réel effet réconfortant, lorsque ce n’est pas l’enfant lui-même qui a pu le transformer en objet transitionnel.
La Fin du Doudou : Une Décision de l'Enfant
Lorsque l’enfant grandit, il peut utiliser son doudou moins souvent, il peut s’en éloigner. Un jour il le laisse, peut-être rangé quelque part dans ses affaires. Mais il ne sert à rien de vouloir le lui enlever, avant qu’il ne soit lui-même prêt. L’objet transitionnel appartient à l’enfant. Winnicott écrivait que l’enfant élargit progressivement ses intérêts et ses possibilités vers le jeu, vers la créativité. L’objet transitionnel se transforme en espace imaginaire, espace de pensée, espace de pensée créatrice.
tags: #apport #théorique #doudou #psychologie
