Anselm Kiefer, né en 1945, est un artiste allemand dont l'œuvre puissante et multiforme explore les thèmes de l'histoire, de la mémoire, du mythe et de la spiritualité. Son travail, souvent monumental, utilise des matériaux riches et symboliques tels que le plomb, le sable, la terre, la paille et des objets trouvés, créant des textures et des surfaces complexes qui invitent à la contemplation. Cet article propose une analyse de l'enfance de Kiefer et de son influence profonde sur son processus créatif.
Un autoportrait révélateur : Illusion et quête de sens
Kiefer se décrit comme quelqu'un qui vit pleinement dans et par l'illusion, car il ne perçoit pas de sens inhérent au monde. Pour survivre, il crée un sens à travers son art, à l'intersection de lignes horizontales et verticales représentant des dimensions historiques, géologiques et astrales. Il aspire à rendre visibles les ondes invisibles qui nous entourent, affirmant que l'artiste a le pouvoir de les révéler partiellement.
Sa conception du temps est également particulière : il le voit s'écouler simultanément dans deux directions, vers le passé et vers le futur. S'écarter trop de l'une ou l'autre direction entraîne une perte de soi, mais pas une disparition totale, à l'image d'une goutte d'eau qui tombe dans l'océan.
L'enfance comme fondation : Reconstruction d'un univers perdu
Kiefer croit fermement que ce qui arrive à chacun est intimement lié à son enfance. Nous sommes constamment à la recherche d'un lien avec les premières expériences, comme les poètes qui cherchent à recréer un lieu où l'on se sentait bien dans l'univers. Cette quête, initialement inconsciente, peut être dévoilée jusqu'à un certain point, sans nécessairement adopter une approche freudienne. Il ne s'agit pas seulement d'une recherche, mais aussi d'une tentative de reconstruction, à l'image de la recherche de la Grande Ourse ou de la Vierge dans le ciel pour se réconforter et se rassurer.
Ses travaux à Barjac, notamment la construction de galeries dans la colline, peuvent être interprétés comme une manière de dépasser les limites du tableau et de construire le palais de sa mémoire, sa patrie unique. Le motif de ces constructions remonte à son enfance, où, faute de jouets, il jouait dans les ruines environnantes, construisant des maisons avec des briques. Cependant, l'exécution du travail s'interpose entre cette raison initiale et le résultat final.
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Kiefer distingue deux verbes allemands, "bauen" (construire) et "wohnen" (habiter, vivre), qui partagent une racine étymologique commune mais désignent des attitudes distinctes. "Wohnen" implique une idée de stabilité, tandis que "bauen" est associé à l'action. Kiefer se situe du côté du "bauen", appréciant la conception mais trouvant souvent l'exécution ennuyeuse. Cette distinction s'applique également à la peinture, où l'exécution peut être lassante. Il est très heureux au début, animé d'une grande illusion, qui s'épuise progressivement. Cependant, contrairement à la construction, où l'idée de départ est relativement préservée, un tableau n'est intéressant que s'il devient autre chose que ce qui était prévu.
Ce processus de transformation est souvent déclenché par un choc ou une émotion. Parfois, en traversant ses ateliers le soir, fatigué, un objet ou plusieurs objets lui apparaissent, et le choc qu'ils provoquent l'aide à poursuivre. C'est comme lorsqu'on s'endort : un état de demi-conscience permet d'accueillir ces émotions.
Un exemple concret de ce processus est sa série de photographies de champs de maïs recouverts de neige dans les Alpes. Après avoir accentué la présence des tronçons coupés avec des morceaux de bois brûlé, il s'est souvenu d'un poème de Celan où le mot "rune" apparaît. Il s'est également rappelé avoir acheté un livre sur les runes en 1982, sans savoir pourquoi. Ces associations se sont superposées, attendant leur heure, et ont donné naissance à une exposition.
Le passé nazi : Obsession et nécessité de confrontation
L'œuvre de Kiefer a souvent été associée au passé nazi, un sujet qu'il a abordé dès la fin des années 1960, à une époque où il était occulté en Allemagne. Il a découvert ce passé grâce aux programmes éducatifs américains, qui diffusaient des enregistrements des discours d'Hitler et de Goebbels. Il ressentait instinctivement qu'il était temps de mettre fin à cette occultation.
Bien que cette association soit devenue obsédante, Kiefer ne la regrette pas. Lorsqu'il s'est emparé du passé nazi, il était occulté en Allemagne. Il a été découvert grâce aux programmes éducatifs américains qui diffusaient des enregistrements des discours d'Hitler ou de Goebbels. L'occultation avait duré vingt-cinq ans, il était temps qu'elle finisse. Il le sentait instinctivement.
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Dans ses tableaux des années 1980, les runes évoquent l'histoire allemande et le passé nazi, avec ses théories idiotes et sa pollution de tout ce qui n'était pas cartésien.
Devenir artiste : Une vocation précoce et une évasion
Kiefer a toujours su qu'il voulait être artiste. Issu d'un milieu petit-bourgeois qui lui donnait un sentiment terrible de limitation, il pensait qu'en devenant artiste, il échapperait à ce monde et à son contexte vécu. Ce projet le stimulait et il peignait tous les jours.
Il a commencé par des études de droit, appréciant les textes de loi pour leur côté artificiel et structuré, tout le contraire de lui. La philosophie du droit et le droit politique le passionnaient également. À l'université de Fribourg, il a suivi quatre ou cinq semestres de droit et a également fréquenté un atelier des Beaux-Arts, où il a découvert les expressionnistes américains et des artistes comme Manzoni et Yves Klein. Il est ainsi passé du côté de l'art, mais après avoir terminé ses études de droit.
Le droit et l'art peuvent sembler contradictoires, mais le prénom de Kiefer, Anselm, est un hommage au peintre Anselm Feuerbach, qui était un peintre très académique. Dans la même famille, il y avait un Feuerbach professeur de droit, un autre philosophe et un autre archéologue. Le juriste était devenu tel pour vaincre son côté chaotique, ce qui établit un lien psychologique et symbolique avec le propre cas de Kiefer.
Contradictions et cohérence : Une lutte intérieure constante
Kiefer se décrit comme étant plein de contradictions, et chaque tableau est le résultat d'une lutte entre les diverses fractions qui sont en lui, une guerre dans sa tête. Bien que son œuvre puisse donner une impression de cohérence, la vie dont elle se nourrit est différente. S'il n'en était pas ainsi, il n'y aurait pas besoin de créer.
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Il souligne que la contradiction est partout, ce qui pousse l'homme à chercher indéfiniment un lieu de paix pour échapper à son propre chaos. L'art lui-même est sous le signe des contradictions, qui ont engendré l'art. Une œuvre d'art en tue une autre, et l'art réussit tout juste à en réchapper. La nature de l'art est de se mettre au bord du gouffre, de présenter un urinoir dans un musée ou de faire sauter les musées, comme le souhaitaient les futuristes.
Dans les années 1960, Kiefer a prononcé une "interdiction de peindre", se rendant dans les écoles d'art pour interdire de peindre et envoyant des lettres contenant cette injonction à des artistes célèbres. Bien que ce geste fût voué à l'échec, il affirmait qu'aucune interdiction de peindre ne peut être imposée, tout comme l'art, par principe, ne peut être imposé.
L'art comme clandestinité : Un espoir pour l'avenir
Kiefer continue de travailler dans la clandestinité, avec l'espoir que dans deux mille ans, le bon grain sera séparé de l'ivraie. Il croit que l'art produit du sens dans un océan d'absurde et que le Rhin allégorique dissout la frontière entre les arts plastiques, la littérature et le théâtre, où tout se mêle et coule avec équilibre et harmonie.
Les matériaux comme langage : Symbolisme et transformation
Les matériaux choisis par Kiefer ont une fonction symbolique liée à des souvenirs personnels, à l'histoire, à la littérature ou aux traditions mystiques comme la Kabbale. D'une certaine façon, les matériaux sont muets mais pas silencieux, ils racontent une origine et une métamorphose. Animés d'un métabolisme particulier, Kiefer ne les détruit pas mais cherche à encourager leur processus de transformation. La matière est une enveloppe contenant l'esprit qu'il faut découvrir.
Les fougères rappellent la forêt chère aux Romantiques, mais aussi la végétation primordiale et nous mettent en relation avec les temps géologiques, voire cosmiques. Le plomb est utilisé par les alchimistes dans leur quête de transmutation du métal ordinaire en or. Il s'agit de ne plus faire obstacle à l'esprit qui est dans la matière. La lumière originelle réside dans tout objet, sous une forme fragmentée, avant son retour à l'Unité.
Expositions récentes : Exploration de la mémoire et de la photographie
L'exposition "Anselm Kiefer. La photographie au commencement" au LaM explore l'utilisation de la photographie dans son œuvre. La photographie sert de support, d'image, de symbole, de prétexte et s'en trouve recouverte, griffée, déchirée mais aussi sublimée par le geste de l'artiste.
Cette exposition démontre la porosité créative et métaphorique des techniques et matériaux plastiques. L'art comme catharsis, où comment transformer l'horreur en beau, est exprimé par Kiefer en ces termes : « Car enfin, l'artiste produit du sens dans un océan d'absurde. Ce Rhin allégorique produit cette dissolution de la frontière entre les arts plastiques, la littérature, le théâtre dans lequel tout se mêle et coule avec équilibre et harmonie.
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