Introduction

L'œuvre d'Annie Ernaux explore sans détour des expériences féminines souvent tues ou taboues. Parmi ces thèmes, l'avortement occupe une place centrale, notamment dans Les Armoires vides (1974) et L'Événement (2000). Cet article se propose d'analyser la manière dont Annie Ernaux aborde cette expérience, en la situant dans son contexte social et historique, et en mettant en lumière sa dimension à la fois intime et politique.

Situation de l'avortement en littérature

Simone de Beauvoir notait dans Le Deuxième Sexe : « Qu’un écrivain décrive les joies et les souffrances d’une accouchée, c’est parfait ; qu’il parle d’une avortée on l’accuse de se vautrer dans l’ordure et de décrire l’humanité sous un jour abject. » Cette citation souligne le tabou qui entoure l'avortement et la difficulté d'en parler ouvertement.

Avant la loi Veil de 1975, l'avortement était illégal en France, contraignant des milliers de femmes à recourir à des avortements clandestins, souvent dans des conditions sanitaires déplorables. Simone Veil emporte, le 20 décembre 1974, le vote de la loi sur la légalisation de l’interruption de grossesse, par 277 voix contre 192 à l’Assemblée Nationale, et 185 voix contre 88 au Sénat. On sait par ailleurs qu’entre 500 et 3500 en meurent, une estimation rendue difficile par la clandestinité et le caractère polémique du chiffre manipulé tantôt par les partisans, tantôt par les détracteurs de l’acte.

Malgré l'ampleur de ce phénomène, la littérature autobiographique sur l'avortement est restée rare. Certes, de nombreux textes autobiographiques mentionnent les avortements : ceux dont on a failli mourir (Juliette Gréco), ceux qu’on a pratiqués sur soi-même, à répétition (Benoîte Groult), ceux que l’on a échoué à faire aboutir (Françoise d’Eaubonne). Des textes d’auteurs masculins font allusion aux avortements maternels, parfois multiples (Grégoire Bouillier), aux recettes abortives sauvages (Michel Winock) et même à la peine de prison purgée par une grand-mère convaincue d’avortement (Didier Éribon). Annie Ernaux a noté cette carence littéraire : « Il n’y a pas de récits à proprement parler sur cette expérience-là », déclare-t-elle à Livres Hebdo le 4 février 2014, au moment où il est question que le gouvernement Rajoy, en Espagne, revienne sur le droit à l’IVG. De fait, ce faible nombre de textes interroge, tout comme interroge la non-réception délibérée, à sa sortie, de L’Événement, alors que son auteure, depuis La Place (1983), jouit d’une notoriété indiscutable, et que chacune de ses parutions est attendue18. Ce silence médiatique, qu’Annie Ernaux évoque dans L’Humanité du 3 février 2014 à l’occasion d’un entretien avec Mina Kaci, est le signe indubitable qu’en écrivant sur l’avortement, l’auteure a touché à quelque chose de tabou, d’obscène au sens propre, c’est-à-dire qui ne se peut montrer.

Les Armoires vides et L'Événement constituent des exceptions notables, en portant ce sujet dans l'espace public de la littérature.

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L'avortement comme fait social

Dans Les Armoires vides, Annie Ernaux dépeint l'avortement comme la conséquence d'une situation où s'entrecroisent de multiples interdits : sexualité libre, transgression des préceptes religieux et des valeurs familiales. En 1963-64, avorter est la conséquence d’une situation dans laquelle s’entrecroisent de multiples interdits : avoir vécu une sexualité libre et recherché le plaisir, avoir désobéi aux préceptes religieux inculqués depuis l’enfance, avoir bafoué les valeurs familiales, qui si elles n’ignorent pas la sexualité - la narratrice des Armoires vides entend ses parents faire l’amour derrière un rideau - sacralisent la virginité avant le mariage. La grossesse non-désirée concentre donc tous les tabous d’un coup, et on la résume d’un seul mot, récurrent d’œuvre en œuvre, le « malheur ».

Les Armoires vides livrent un portrait virulent du milieu d’origine : la narratrice, la jeune Denise Lesur, dont les parents tiennent un café-épicerie, dépeint à la première personne un univers de « boutiquier cracra20 » qu’elle abhorre et dont elle rêve de s’évader. Ce monde fermé du bistrot, « sale, crado, dégueulbif21 », implique une vie sous la surveillance collective, au milieu du regard lubrique des clients, de leur pauvreté familière, de leur alcoolisme. La narratrice du roman Les armoires vides se nomme Denise Lesur. Elle nourrit un violent sentiment de haine, tourné d’abord contre les parents, dont la condition semble inexorablement condamner à l’échec : « Ils ont eu ce qu’ils méritent, ils m’ont fait trop chier à être comme ils étaient28 ». Mais cette colère, Denise la retourne surtout contre elle-même, coupable d’orgueil pour avoir voulu croire qu’elle pouvait sortir de son milieu, expérimenter le plaisir des corps et des idées, entrer dans la fête estudiantine. Au lieu de cela, elle se voit ramenée à son point de départ : « La sonde, le ventre, ça n’a pas tellement changé, toujours de mauvais goût. La Lesur remonte29 ». S’y ajoute une forme de culpabilité, car Denise a beau nourrir des sentiments ambigus à l’égard de ses parents, si différents de la bourgeoisie qui la fascine, elle les aime et est consciente que la situation représentera l’anéantissement de tous les efforts, de leur fierté : « si je crève, ils deviendront dingues, avoir travaillé pour rien30 ». Pour parler de cette haine qui la submerge, la narratrice a une formule révélatrice, disant qu’elle « revient à la place du sang31 » ; et qu’elle-même « claqu[e] de haine» mais « pour d’autres raisons qu’avant, des raisons senties jusqu’au ventre32 » : deux images qui établissent un lien organique entre le sentiment de révolte et le lieu du corps où est en train de se fabriquer l’échec. La nausée due aux hormones se confond alors avec une nausée sociale généralisée, l’impression que l’espérance de migration hors de son milieu a été une imposture : « Les autres, les cultivés, les profs, les convenables, je les déteste aussi maintenant. J’en ai plein le ventre. À vomir sur eux, sur tout le monde, la culture, tout ce que j’ai appris. Baisée de tous les côtés33. » L’articulation proposée est radicale : elle met en lien l’un des actes les plus intimes, les plus irréductiblement individuels de la vie et le mécanisme collectif qui en décrète, pense alors Denise, les conditions de survenue comme une fatalité.

L'Événement confirme cette lecture de classe :

Ni le bac ni la licence de lettres n’avaient réussi à détourner de la fatalité de la transmission d’une pauvreté dont la fille enceinte était, au même titre que l’alcoolique, l’emblème. J’étais rattrapée par le cul et ce qui poussait en moi, c’était, d’une certaine manière, l’échec social.

Solitude et fondation

Si Les Armoires vides donnent de l’avortement une lecture amère et révoltée, le récit d’une maldonne sociologique qui conduit Denise à « [s]’extirper [s]es bouts d’humiliation du ventre35 », L’Événement adopte un point de vue différent, suggérant qu’il a été pour Annie Ernaux un épisode biographique à la fois dramatique et fondateur. En parler de cette manière, au milieu de représentations qui font de l’acte au mieux une perte et une négation, au pire un crime, au sens moral et pénal du terme, est peut-être l’un des aspects les plus forts de ce livre. Aucun exposé de doutes religieux ou de déchirement, un constat simple, univoque, brutal, reporté dans le journal personnel que tient l’auteure quand elle rentre de chez le gynécologue. « Je suis enceinte. C’est l’horreur36 ». Assumer l’évidence du non-désir d’enfant, l’absence de culpabilité, c’est poser que l’aspiration à la maternité n’est pas chose immanente, que ce désir n’est pas forcément ancré dans le corps des femmes, un constat qui, même en 2014, reste problématique à faire entendre. Pour la jeune étudiante de 1963, de garder l’enfant, il n’est même pas question, pas plus que d’accepter les mots « grossesse » ou « enceinte », parce qu’ils contiennent « l’acceptation d’un futur qui n’aurait pas lieu37. » La nouvelle signifie en effet un arrachement brutal à l’univers de promesses et de liberté ouvert par les études, une faillite qui est presque une mort à soi-même. Alors que depuis l’adolescence, elle se projetait tout entière dans le monde des livres et de l’écrit, la narratrice devient incapable de travailler, de conceptualiser, de manier des idées abstraites. « D’une certaine façon, mon incapacité à rédiger mon mémoire était plus effrayante que ma nécessité d’avorter38 ». La nouvelle l’isole en la rendant imperméable au monde, à la politique, à l’actualité : évoquant l’assassinat de Kennedy à Dallas, une semaine après qu’elle a reçu le certificat annonçant sa date d’accouchement, elle déclare : « ce n’était déjà plus quelque chose qui pouvait m’intéresser39. » Son corps lui-même, travaillé par les nausées, les envies alimentaires intempestives et les malaises, la ramène sans cesse à cet affolant compte à rebours ; le temps joue contre elle, il est devenu « cette chose informe qui avançait à l’intérieur [d’elle] et qu’il fallait détruire à tout prix40 ».

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Dans le même temps, le regard de ceux qu’elle informe de son état, des étudiants pour la plupart, change : elle devient l’une de ces « filles qui a couché » et attise chez les hommes un désir trouble et lubrique, sous couvert de camaraderie. Jean T., l’étudiant militant au Planning familial, qui ne l’aidera pourtant pas, a pour elle un intérêt de voyeur devant le malheur d’autrui. Mis au courant, il veut, dit Annie Ernaux « tout voir et rien payer41 » ; il tentera même un soir d’avoir un rapport sexuel avec elle, dans sa cuisine, pendant que sa femme est partie faire une course. Auprès de ses camarades féminines, l’étudiante éprouve un sentiment de gêne et de déchéance : elle dit de l’étudiante en médecine sûre…

L'Événement : un récit autobiographique poignant

L'Événement est un roman autobiographique écrit par Annie Ernaux sur le thème de l’avortement. Paru en 2000, cet ouvrage retrace le combat d’une jeune étudiante de 23 ans pour avorter, quatre ans avant la légalisation de la pilule contraceptive et douze ans avant la loi Veil du 17 janvier 1975. Lors d’une simple visite médicale pour un dépistage à l’hôpital parisien Lariboisière, la narratrice est transportée en janvier 1964, au moment traumatisant de son avortement clandestin. Bien que le souvenir de cet événement soit lointain, son impact reste indélébile. Perdue, la jeune femme dissimule sa grossesse à ses proches pendant deux mois, cherchant désespérément une solution. À Paris, elle trouve enfin une infirmière clandestine qui lui fournit l’instrument nécessaire. Puis à Rouen, dans sa chambre d’étudiante, elle se retrouve avec le fœtus entre les jambes, une scène déchirante qu’elle décrit comme un sacrifice. Ce récit autobiographique, à la fois terrifiant et émouvant, est exposé avec la brutalité des faits.

Annie Ernaux semble à la fois être le personnage principal et l’autrice qui commente l’histoire. Cette double perspective permet aux lecteur.rice.s d’être pleinement plongé.e.s dans les tourments de la narratrice. La solitude de cette dernière, qui est particulièrement mise en avant, est révélatrice du traitement de la société à l’égard des femmes souhaitant avorter. Cette solitude est d’autant plus marquante dans le roman que la jeune femme est pourtant en apparence entourée d’amis et d’un petit ami. En réalité, son entourage, à défaut de comprendre sa démarche, se borne à la juger. Alors qu’elle pensait pouvoir trouver de l’aide autour d’elle, la narratrice est rapidement rattrapée par la réalité : elle se retrouve complètement seule face au dédain de son entourage et au mépris des médecins. Certains d’entre elleux semblent craindre de perdre leur métier. « Le temps a cessé d’être une suite insensible de jours, à remplir de cours et d’exposés, de stations dans les cafés et à la bibliothèque, menant aux examens et aux vacances d’été, à l’avenir. Il est devenu une chose informe qui avançait à l’intérieur de moi et qu’il fallait détruire à tout prix.

Annie Ernaux : une voix féministe engagée

Annie Ernaux est une autrice française née le 1er septembre 1940 à Lillebonne, en Normandie. Sa carrière de romancière débute dans les années 1970, marquée par une exploration littéraire de sa propre vie et de ses expériences personnelles. Aux côtés de L’Évènement (2000), on trouve parmi ses œuvres les plus célèbres La Place (1983), dans lequel elle retrace l’histoire de son père ouvrier, et Une femme (1987), qui explore sa propre expérience en tant que femme dans la société. Tout au long de sa carrière, Annie Ernaux a reçu de nombreux prix et distinctions pour son travail, notamment le prix Nobel de littérature de l’année 2022. Elle a également été élue à l’Académie Goncourt en 1989.

Bien avant #MeToo, Annie Ernaux posait déjà les jalons d’une libération sexuelle et politique dans ses récits autobiographiques. Fille de 68, elle a souvent dit vivre ses passions comme elle écrit des livres, avec le même désir de perfection. De Mémoire de Fille à L’Occupation, en passant par Se Perdre, le désir, l’amour et les sentiments traversent l’œuvre de l’écrivaine, et ce, malgré le feu des critiques : “À l'époque, on m’a reproché d'être midinette : non seulement il y avait trop de cul, mais aussi trop de sentiments.

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