Introduction
Cet article explore les liens potentiels entre les œuvres de Georges Focus, un créateur d'art brut, et les allégories classiques, ainsi que les références théâtrales, en particulier une scène du Dom Juan de Molière. L'objectif est de tenter de comprendre les sources d'inspiration de Focus, au-delà des troubles mentaux qui ont pu influencer son travail.
Les Statues de Focus : Un Balcon d'Allégories ?
Dans le dessin Cat. 31, Georges Focus a représenté cinq statues féminines dressées sur la balustrade d’une grande terrasse. Ces statues sont chacune remarquables et uniques. La première statue à gauche sur le dessin semble facilement identifiable par les deux objets qu’elle porte, une faux de la main droite, un sablier de la main gauche, et par les ailes dans son dos.
Le Temps, la Vérité et la Faux
L'image de Focus est unique; il faut essayer d’en trouver les sources pour tenter de la comprendre au-delà des troubles mentaux de son créateur. Le Temps est ainsi souvent associé à la Vérité, qu’il sauve, nue, de différents ennemis. Voici, par exemple, un tableau de 1657, œuvre de Theodoor van Thulden, un peintre flamand qui vécut quelques années à Paris dans les années 1630. Le Temps sauve sa fille la Vérité des assauts de l’Envie et de l’Ignorance. L’Hypocrisie gît au sol, un masque à la main. On retrouve cette scène en sculpture aussi. Luca Giordano, L’Histoire et le Temps (c. L’Histoire ou la Renommée, ailée, écrit les Annales du règne de Louis XIV, dont un portrait orne un médaillon; elle se sert du Temps comme lutrin et terrasse l’Envie, qui dévore son propre cœur. Elle est vêtue d’une tunique, ce qui la distingue nettement de la statue dessinée par Focus. On trouvait une autre version de cette allégorie à l’intérieur du château, dans l’Escalier des Ambassadeurs, sur un dessin de Le Brun. Une version plus agressive de ce thème peut se discerner dans le tableau suivant, “commandé par l’abbé Strozzi à Florence en 1664 pour être offert à Louis XIV”. Le Temps y est vaincu par la Gloire de Louis XIV, ailée tout comme le vieillard. On peut ainsi admirer la fresque spectaculaire de Volterrano au Palazzo Lanfredini à Florence (1672-1673). On y retrouve une femme à moitié nue et la faux du dessin de Focus. Le Temps qui tient une faux de la main droite et une renommée ailée, encore une fois, peuvent faire penser à la statue de Focus. Une allégorie dont le thème est proche de celui du Temps est celle de l’Aurore, représentée parfois comme une femme ailée plus ou moins habillée, ce qui la rapproche du dessin de Focus. Gravure de Jan Sadeler, d’après Dirk Barendsz (1582).
Autres Statues et Détails
Dans le dessin Cat. 31, Georges Focus a représenté cinq statues féminines dressées sur la balustrade d’une grande terrasse. Ces statues sont chacune remarquables et uniques. La quatrième statue de notre dessin est également un groupe statuaire: une femme voilée se tient droite et tient un enfant des deux mains; un petit animal est couché à ses pieds. On y reconnaît un petit obélisque et une statue équestre. Le catalogue signale aussi des “framing lines”, des “traits d’encadrement”, comme chez Focus, mais je ne les vois pas sur l’illustration.
Dom Juan de Molière : Une Scène Théâtrale Possiblement Référencée
On peut aussi ouvrir une autre piste d’explication en se demandant s’il faut rattacher le dessin de statue de Focus à l’un des épisodes les plus fameux du théâtre de son temps, une scène du Dom Juan de Molière, un écrivain que Focus cite plusieurs fois dans ses dessins.
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Le Spectre et le Temps
Scène VDON JUAN, SGANARELLE ; UN SPECTRE, en femme voilée.- SganarelleAh ! monsieur, c’est le ciel qui vous parle, et c’est un avis qu’il vous donne.- Don JuanSi le ciel me donne un avis, il faut qu’il parle un peu plus clairement, s’il veut que je l’entende.- Le SpectreDon Juan n’a plus qu’un moment à pouvoir profiter de la miséricorde du ciel, et s’il ne se repent ici, sa perte est résolue.- SganarelleEntendez-vous, monsieur ?- Don JuanQui ose tenir ces paroles ? Je crois connaître cette voix.- SganarelleAh ! monsieur, c’est un spectre, je le reconnais au marcher.- Don JuanSpectre, fantôme, ou diable, je veux voir ce que c’est.(Le spectre change de figure, et représente le Temps, avec sa faux à la main.)- SganarelleÔ ciel ! voyez-vous, monsieur, ce changement de figure ?- Don JuanNon, non, rien n’est capable de m’imprimer de la terreur ; et je veux éprouver, avec mon épée, si c’est un corps ou un esprit.(Le Spectre s’envole, dans le temps que don Juan le veut frapper.)- SganarelleAh ! monsieur, rendez-vous à tant de preuves, et jetez-vous vite dans le repentir.- Don JuanNon, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir. Allons, suis-moi.Molière, Don Juan ou le Festin de pierre, Texte établi par Charles Louandre, Charpentier, 1910, Œuvres complètes, tome II (p. 120-129). Il s’agit de l’antépénultième scène de la pièce, juste avant la rencontre finale de Dom Juan avec la statue du Commandeur. Elle n’est pas sans poser problème aux metteurs en scène et aux exégètes car le Spectre arrive sans annonce et son identité n’est pas assurée (beaucoup y voient Elvire)5, et elle est même absente de certaines éditions du texte6. Le personnage du Spectre s’est en quelque sorte imposé à Molière qui souhaitait donner une pièce spectaculaire, en utilisant des machines de théâtre. Il est une création originale du dramaturge, qu’on ne trouve pas dans les versions de l’histoire qui auraient influencé Molière. Malheureusement, le contrat détaillé entre sa troupe et deux peintres pour la réalisation des décors de la pièce ne nous apprend rien sur le Spectre7. Marché de décors du Festin de pierre, 1664. Seules les didascalies de l’édition de 1682 peuvent être de quelque aide: “UN SPECTRE, en femme voilée”, “Le spectre change de figure, et représente le Temps, avec sa faux à la main”, “Le Spectre s’envole, dans le temps que don Juan le veut frapper” . On peut alors imaginer que la statue de Focus est le Spectre qui vient juste de laisser glisser son voile, de “changer de figure” pour montrer qu’il est le Temps.
Exclusivité des Hypothèses et Phylactère de Focus
Les deux hypothèses présentées ici me semblent exclusives l’une de l’autre: soit Focus a puisé dans le catalogue contemporain des allégories et de l’iconographie pour créer une image de Gloire ou de Vénus victorieuse du Temps, soit il fait une allusion à une scène remarquable d’une pièce de théâtre contemporaine. Je n’ai pas trouvé d’élément d’explication du dessin dans le texte de son phylactère, mais elle se trouve peut-être sous mes yeux incapables.
Le Phylactère
La Renanse corna à faire peur aux vivants,la Renonse gronda aussi faute d’argent.La Renuense, son amie, en fit de même.Le Renurise, sa fille, n’ayant pas ce qu’on aimeEt qui se couche nommée la pierre plate,Abandonne le fils du roi tout nu pour la pourpre et l’écarlate.La Renirise, nommée Margot la Pie au nidD’épines de celui qui en est couronné ne se soucie.Arrivé dans le port après avoir échappé du naufrage,Le Grand Maître se chausse devant lui de conduite très sage,Pour partir pour la guerre avec son cordonnierQui le chausse alors que Focus va lui montrer le papierQu’il a ordonné du dessin de sa maison.Il ne trouve enfin rien pour toute raison.Georges Focus, Phylactère du dessin Cat.
Parallèles et Contextes Artistiques
Pour la comparaison, voir Pierre Mignard, Allégorie du temps (“en rapport avec le décoration du plafond du Cabinet des Coquilles, au château de Versailles.”), la gravure de Gérard de Lairesse, Le Temps, Mnémosyne et Pratique (1670-1675).
Allégories du Temps et de la Vérité
Voir aussi Annibale Carracci, Le Temps et la Vérité (1584); Gilles Coignet, Le Temps et la Vérité (1596); Charles Dauphin, Le Temps dévoilant la Vérité (vers 1640 ?) et une autre version datant de 1660-1665 (?) Parfois, cette scène a été confondue avec Saturne enlevant Cybèle comme dans le cas de la statue de Thomas Regnaudin, maintenant au Louvre, mais qui était destinée à Versailles; voir Himelfarb p. 34.
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Dejean et la Diplomatie Franco-Soviétique : Un Parallèle Inattendu ?
Bien que le sujet principal soit l'interprétation des œuvres de Focus, il est pertinent de noter que le nom "Dejean" apparaît également dans un contexte diplomatique, en référence à Maurice Dejean, un diplomate impliqué dans les relations franco-soviétiques.
L'Appareil Diplomatique et les Relations Bilatérales
Dire que les appareils diplomatiques jouent un rôle déterminant dans une relation bilatérale n’a rien d’une révélation. En histoire des relations internationales, ils sont examinés en priorité. La notion « d’appareil diplomatique » assimile celle de « machine diplomatique »1 et celle de « noyau décisionnel »2. Elle recouvre, en France, le Président de la République et ses services, le Premier ministre et ses états-majors, le ministère des Affaires étrangères et ses extensions, sans oublier le Parlement.
De Gaulle, Khrouchtchev et les Diplomates
Si Double Détente était le titre d’un film, il y a fort à parier que, sur l’affiche, les noms de Khrouchtchev et de Gaulle en lettres capitales, comme ceux du couple vedette, annonceraient ceux de Gromyko, Couve de Murville, Dejean et Vinogradov. De Gaulle apostrophant Khrouchtchev à sa descente d’avion (23 mars 1960) : « Eh bien ! vous voici, Monsieur le Président ; je puis vous assurer que nous en sommes très contents »5, pourrait en être le premier plan et la première réplique.
Les Relais des Dirigeants et les Tensions Internes
Dans cette optique, les relais des dirigeants suprêmes revêtent une importance cruciale. Dans les deux pays, ils délèguent la mise en acte de leur parole à leurs ministres et ambassadeurs. Afin de mettre à jour un éventuel « phénomène d’illusion groupale »8, aussi bien du côté français que soviétique, il convient de présenter des portraits croisés par niveau de responsabilités mais aussi d’identifier les possibles contradicteurs de chacun au sein de leurs appareils respectifs : Boris Ponomarev pour Andreï Gromyko, Michel Debré et Georges Pompidou pour Maurice Couve de Murville, Jean Laloy pour Maurice Dejean. Qui donc pour Sergueï Vinogradov ? Ensuite, il faut examiner les dispositifs institutionnels sur lesquels le groupe dirigeant s’appuie, car ils peuvent être traversés par des tensions internes. À ce titre, la rivalité entre le MID et le Département international ainsi que les différences d’approche entre l’ambassade de France à Moscou et la direction d’Europe sont indispensables pour comprendre la complexité de la relation bilatérale sur le plan politico-diplomatique. Enfin, il faut s’intéresser aux hommes, c’est-à-dire à la centaine de diplomates français et soviétiques qui assurent la continuité des échanges entre les deux pays.
De Gaulle et Khrouchtchev : Deux Visions d’Avenir
Qu’ont en commun Charles de Gaulle et Nikita Khrouchtchev, si ce n’est l’appartenance à une même génération ? Apparemment rien : d’un côté, un officier de carrière pétri de culture classique et héraut de l’indépendance nationale, de l’autre, un fils de mineur, berger puis tourneur, qui se hisse au sommet de la superpuissance soviétique à la force du poignet. Profondément marqués par la Première Guerre mondiale, ils tiennent, l’un et l’autre, des rôles de premier plan au cours de la Seconde. Plus jeune de quatre ans, Nikita Khrouchtchev s’éteint en 1971, un an après le général de Gaulle. En 1958, ils ont respectivement soixante-huit ans et soixante-quatre ans. Ces deux grand-pères partagent une même obsession : l’avenir.
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Le Déséquilibre Historiographique
Une approche croisée de Khrouchtchev et de Gaulle se heurte au déséquilibre historiographique flagrant entre les deux hommes. Comparativement, il y a un excédent de livres sur de Gaulle et un déficit d’ouvrages sur Khrouchtchev. Pour ce dernier, de nombreux documents d’archives restent encore à exhumer afin de comprendre son parcours et établir un certain nombre de faits17. Pour de Gaulle, la chronologie est connue au jour voire à l’heure près : chacun de ses faits et gestes a fait l’objet d’au moins une étude. En France, de Gaulle a cessé d’être un objet historique parmi d’autres pour devenir l’« être de mémoire »18 par excellence. Alors que le xixe siècle reste imprégné par la légende napoléonienne, la légende gaulliste rend intelligible le xxe siècle dans la mémoire nationale.
Représentations et Réévaluations
Les difficultés d’analyse du rôle de Khrouchtchev et de Gaulle tiennent donc en bonne partie aux représentations a posteriori de leurs politiques extérieures, qui faussent la perspective : majoration du rôle historique de De Gaulle et minoration de celui de Khrouchtchev. Avec le temps, la politique extérieure du général de Gaulle est moins jugée à l’aune de ses résultats historiques que du modèle et de la vision du monde qu’elle a fournis à ses successeurs. En revanche, l’analyse du rôle joué par Khrouchtchev, sur l’échiquier mondial de 1956 à 1964, fait les frais de la chute de l’URSS.
La Vision d'Avenir Khrouchtchévienne
La vision d’avenir khrouchtchévienne s’est exprimée à travers un discours utopique. Khrouchtchev a prôné un optimisme de combat pour tourner la page stalinienne et édifier le socialisme. Son erreur fatale a été de croire que la dénonciation du culte de la personnalité suffirait à sauver le système soviétique. Son expérience a échoué en raison « de la logique du système de son code génétique »29. Khrouchtchev n’a pas compris que le « déluge contrôlé » ne pouvait se limiter aux seuls délégués du XXe congrès au cours duquel il se serait livré, par moments, à un véritable One-man show30. Selon Dmitri Volkogonov, Nikita Khrouchtchev est resté prisonnier de l’idéologie communiste31. Son rapport au futur s’est conçu exclusivement dans ce cadre. Sa vision du monde s’est révélée être assez élémentaire : celle d’un pur produit stalinien, sans réel bagage intellectuel, énergique et ne doutant à aucun moment de la justesse des directives émanant du Parti. Cette vision aurait abouti à une politique étrangère typiquement bolchévique, sans aucune originalité, basée principalement sur la dénonciation systématique des menées impérialistes32.
Changement de Style et Personnalité
À l’évidence, l’arrivée de Nikita Khrouchtchev s’est traduite par un changement de style dans la politique extérieure de Moscou que nous mettrons en évidence dans le cadre franco-soviétique. La personnalité du Premier secrétaire constitua en elle-même un changement. Son caractère imprévisible a joué en sa faveur, puis en sa défaveur, à tel point qu’il aurait été tout autant vict…
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