Alexandre II, monté sur le trône en 1855, incarna l'espoir d'un peuple russe aspirant à la modernité. Son règne, marqué par des réformes audacieuses, notamment l'abolition du servage, fut également ponctué de drames personnels et de tragédies politiques, dont son assassinat en 1881. Au cœur de cette histoire complexe se trouve une romance passionnée avec Catherine Dolgorouky, dite Katia, qui bouleversa la cour impériale et eut une influence profonde sur la vie et la descendance du tsar.
Un Tsar Réformateur
Alexandre II accéda au trône à l'âge de 37 ans. Bien qu'élevé dans la tradition autocratique, il se montra ouvert aux idées libérales. Son mariage en 1841 avec Marie de Hesse-Darmstadt (Maria Alexandrovna) fut un mariage d'amour, mais le couple impérial dut faire face à de nombreuses épreuves, notamment la santé fragile de l'impératrice et les infidélités du tsar.
En un quart de siècle, Alexandre II a multiplié les réformes, mais son règne s'est achevé sur son tragique assassinat. Le 4 avril 1866, un étudiant, Dimitri Karakosov, tire sur Alexandre II et le manque de peu. Cet attentat contre la personne sacrée du tsar suscite la consternation dans le pays. Le 1er juin 1867, Alexandre II arrive à Paris, à l'occasion d'une Exposition universelle. Mais voilà que sur l'hippodrome de Longchamp, un réfugié polonais tire sur le tsar. Ce nouvel attentat est lourd de conséquences pour la France. Chez les étudiants anarchistes, la fièvre ne descend pas. Beaucoup de jeunes bourgeois se proposent d'aller vers les moujiks des campagnes afin de les inviter à se soulever contre le régime. Cette « Marche vers le peuple » finit en mascarade.
La Rencontre avec Katia : Un Amour Scandaleux
En 1859, lors de manœuvres militaires, Alexandre II rencontra Catherine Dolgorouky, une jeune fille de douze ans issue d'une famille noble désargentée. Il fut immédiatement frappé par sa prestance et son charme. Au cours de l'automne 1864, il visite l’institut Smolny. Une pure formalité pour le souverain qui n’ignore pas que son regard va croiser celui de la princesse Dolgorouky. Privilège suprême, il décide de l’emmener avec lui pour une promenade en calèche. Alexandre II est conquis par le charme naturel de la jeune fille, sa liberté de ton. Il va s’arranger pour qu’elle soit nommée auprès de la tsarine Maria Alexandrovna comme dame d’honneur. L’impératrice a la santé fragile. Elle n’ignore rien des relations extra-conjugales de son époux sans que cela n’entame la solidité du couple. Elle soutient le tsar dans toutes ses réformes, parfois le conseille. Alexandre II apprécie cette proximité avec l’impératrice qu’il sait condamnée. Catherine continue de voir l’empereur mais refuse d’être une de ses maîtresses. Ce n’est qu’en juillet 1866 qu’ils deviennent intimes. L’affaire vient aux oreilles de Maria Alexandrovna qui n’ en accorde aucune importance. Du moins en apparence.
Leur relation devint passionnée et scandaleuse. Alexandre et Katia usèrent de codes dans leurs longs échanges. Il jura qu’une fois libre, il l’épouserait. Ils se voyaient trois ou quatre fois par semaine, une romance passionnée qui va accoucher de trois enfants. George né en 1872, Olga née en 1873 et Catherine en 1878. Un quatrième, Boris, ne survivra pas à la naissance en 1876.
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La persistance de cette relation agace les Romanov. Ils accusent Katia de comploter pour devenir impératrice. Lorsque le 1er mars 1880, une bombe éclate sous le parquet du palais d’Hiver, Alexandre manque de perdre la vie. Dans sa précipitation, Alexandre II court aux étages en criant « Katia, ma chère Katia », oubliant au passage son épouse et irritant son beau-frère le prince Alexandre de Hesse. Le tsar décide de ramener Catherine et ses enfants près de lui. Un scandale pour la cour. Pourtant Maria-Alexandra ne rejettera pas les enfants de sa dame de compagnie, les recevant même dans ses appartements.
Le Mariage et la Légitimation
La tsarine décéda en juin 1880. Alexandre II ne tarda pas à épouser Catherine Dolgorouky, lui accorda des titres (Yourievsky) et légitima leurs enfants, les excluant de la lignée de succession. Le mariage sera condamné par les Romanov, les amis du tsar, l’église. Sa sœur- sa belle-fille, la princesse Cécile de Bade, déclare « Je ne reconnaîtrai jamais cette aventurière intrigante. Je la hais ! Les tensions sont vives au sein de la famille impériale, donnent lieu à des scènes mélodramatiques.
Malgré les critiques, Alexandre et Katia vivent leur bonheur. « Elle a préféré renoncer à tous les amusements et plaisirs sociaux tant désirés par les jeunes filles de son âge… et a consacré toute sa vie à m’aimer et à prendre soin de moi. S’ingérant dans toutes les affaires, malgré les nombreuses tentatives de ceux qui utiliseraient malhonnêtement son nom, elle ne vit que pour moi, dédiée à l’éducation de nos enfants » écrit-il à sa sœur Olga, reine du Wurtemberg. Au Palais, on craint que le tsar ne veuille placer ses enfants sur le trône. Lors d’un dîner de famille, il demande à George, sept ans, s’il aimerait devenir grand-duc. « Sasha, pour l’amour de Dieu, laisse tomber ! » s’énerve Catherine. Elle craint pour la vie de son mari.
L'Attentat et l'Exil
Le 13 mars 1881, alors que Katia l’a imploré de ne pas sortir, il est victime d’un attentat. Ramené au palais, elle est avertie. Quittant précipitamment sa chambre, elle s’écroule de douleur sur le corps du tsar en criant « Sasha! Sasha ! ». Lors de ses funérailles, Catherine et ses trois enfants sont contraints de se tenir debout dans une entrée de l’église, sans recevoir la moindre place dans le cortège impérial.
Alexandre III, nouveau monarque, s’empresse d’expulser Katia et sa famille hors du palais. Dotée d’une rente, les Dolgorouky partent vivre à Paris et sur la Côte d’Azur. Le tsar les fera espionner, réclame des rapports sur leurs activités.
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Destinées des Petits-Enfants
Catherine survécut pendant quarante et un ans à son mari, sa fortune en diminution. Elle décède à Nice en 1922. Ses enfants et petits-enfants connurent des destins variés :
- George Yourievsky fit ses études au Lycée Condorcet et sera diplômé de l’Université de la Sorbonne en 1891. Il est autorisé à rejoindre deux ans plus tard la marine impériale russe mais se révèle un très mauvais aspirant-officier. Il s’endette. Nicolas II, qui est monté sur le trône en 1894, se montre bienveillant et finit par l’incorporer à la garde des Hussards. Un régiment qu’il quitte pour épouser en 1900 la comtesse Alexandra Constantinovna de Zarnekau dont il aura un fils, Alexandre (1900-1988). Le mariage sera malheureux et les deux époux se séparent en 1909 avec fracas.
Aujourd’hui, c’est le petit-fils de George, le prince Hans-Georg Yourievsky (né en 1961), qui est le chef de famille de cette branche morganatique des Romanov. Défenseur du patrimoine russe, il est issu d’une école de commerce et a obtenu un MBA en droit à Zurich. Il est également membre du conseil d’administration de l’Université européenne de Saint-Pétersbourg (EUSP) selon son site officiel.
Olga Yourievsky a épousé le comte George-Nicholas von Merenberg (1871-1948), petit-fils d’Alexandre Pouchkine et dont la famille est prétendante légitime au trône du grand-duché de Luxembourg (cette lignée en sera exclue en 1907 après un vote du parlement). Elle a vécu une partie de sa vie à Nice avant d’émigrer en Allemagne. Elle assiste à la chute de l’empire russe avec émoi. Elle avait demandé au tsar Nicolas II d’être le parrain de l’un de ses trois enfants mais l’impératrice douairière, Maria Feodorovna, choquée par cette requête, avait exigé de son fils qu’il refuse cette proposition. Elle décèdera en 1951.
Catherine Yourievsky épouse à Biarritz le prince Alexandre Vladimirovitch Baryatinsky (1870-1910). Ils auront deux fils : Andrei (1902-1931) et Alexandre (1905-1992). Secondes noces avec le prince Sergei Platonovich Obolensky (1890-1978), elle incarnera la survivance d’un empire qu’elle devra fuir en 1917, « marchant des kilomètres à pied sans manger » de son propre aveu. Son mariage va battre de l’aile. Forcée de vendre les maisons de sa mère, son époux la quitte pour les beaux yeux d’Alice Astor, la fille d’un milliardaire américain. Ils divorceront en 1923 et Catherine deviendra une chanteuse à succès.
Les Grands-Ducs : Un Titre et ses Servitudes
Il est important de noter que l'appellation de "grand-duc" n’est en fait qu’une mauvaise traduction de l’expression slave Velikiy Knyaz, qui signifie plutôt "grand-prince". C’est ce titre que portaient les premiers souverains de la Ruthénie, puis de la Moscovie, au Moyen âge. À partir d’Ivan le Terrible, qui règne de 1533 à 1584, on lui adjoint une dignité nouvelle, celle de "tsar", déformation du nom latin Caesar, car il se prétendait héritier des empereurs de Rome. Cependant, les "tsars" demeureront "grands-ducs". En 1731, l’empereur Pierre le Grand étend cette qualité à ses enfants et à tous ses descendants. Paul Ier régularisera le titre de grand-duc, en le réservant aux héritiers en ligne masculine. Enfin, un oukase d’Alexandre III, promulgué en 1886, sera encore plus restrictif : ne seront désormais grands-ducs que les fils ou petits-fils d’un empereur.
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Nicolas II face aux difficultés de l'autocratieDans le cours du XIXe siècle, ils seront donc 33 à satisfaire à ces conditions et à pouvoir se dire "grands-ducs" en toute légitimité ? C'était certes un privilège, mais aussi une servitude constante. Quels que soient leurs aspirations ou leurs talents personnels, ces princes du sang devaient s’effacer devant la raison d’État. N’étaient-ils pas susceptibles - au moins hypothétiquement - à s’asseoir un jour sur le trône d’un des plus vastes empires du monde ? On a souvent gardé d’eux une image caricaturale, celle des bambocheurs de la fameuse "tournée des grands-ducs". Mais ils n’étaient pas seulement de riches désoeuvrés, perpétuels voyageurs, piliers de cabarets et de casinos. Ils devaient se soumettre à une stricte allégeance. Sans la permission de l’empereur, ils ne pouvaient contracter mariage ou même simplement quitter leur pays. Tous, d’ailleurs, ont eu à servir dans les rangs de l’armée.
Nicolas II et le Tsarévitch Alexis : Tragédies Familiales
Nicolas n’a que 26 ans quand son père, Alexandre III, meurt prématurément en novembre 1894. Peu attiré par le pouvoir, le nouvel empereur est un jeune homme doué de beaucoup de charme et d’une vive intelligence. Hélas, il est indécis et n’a guère de volonté. S’il sait se montrer obstiné, c’est souvent à contretemps. Il a des qualités d’homme privé, il aurait pu être un excellent monarque constitutionnel, mais il n’était pas prêt à assumer la charge écrasante de l’autocratie. Il sera emporté dans le maelström bolchevique, dont il sera l’une des sanglantes victimes.
Plus tragique encore, sera la courte vie de souffrance du petit tsarévitch - ou plus exactement tsésarévitch, titre réservé au fils aîné du tsar - Alexis, fils de Nicolas II. Accueilli comme l’enfant du miracle, après quatre soeurs, Alexis est l’héritier tant attendu par le tsar et son épouse, l’impératrice Alexandra Feodorovna. Le bébé, qui ouvre les yeux le 12 août 1904 à Peterhof, est beau, avec ses jolies boucles blondes, robuste, plein de santé. Ses parrains sont le prince de Galles, futur George V, et le Kaiser allemand Guillaume II… ainsi que tous les soldats russes qui font alors la guerre contre le Japon !
On s’aperçoit bientôt qu’Alexis est atteint d’un terrible mal incurable, l’hémophilie. L’existence du jeune grand-duc devient alors un calvaire, le moindre choc provoquant des hémorragies internes. Au commencement de la Première Guerre mondiale, Alexis a 10 ans. Il accompagne souvent son père au quartier général de Mohilev et revêt avec beaucoup de fierté de petits uniformes, copies de ceux de l’empereur.
Alexis était un symbole, chéri par l’armée et par le peuple. Il aurait été, sans doute, accepté par la majorité des Russes.
La Fin de la Dynastie et les Prétendants Actuels
C’est ainsi que le grand-duc Michel, 3e et plus jeune fils d’Alexandre III, se retrouve le dernier souverain d’une dynastie vieille de plus de trois siècles. Le lendemain de l’abdication de son frère, le tsar Michel II renonce à assumer les pouvoirs impériaux "jusqu'à ce qu’une assemblée constituante, dûment élue par le peuple, ait décidé de la forme permanente du gouvernement". Arrêté par la Tchéka, la police politique communiste, Michel disparaîtra en 1918, probablement exécuté sans autre forme de procès, comme tant d’autres membres de la famille Romanov.
Après la mort de Michel II, la légitimité dynastie passe entre les mains du grand-duc Cyrille Vladimirovitch, né en 1876. Celui-ci avait épousé, en 1905, sa cousine germaine Victoria Melita, divorcée du grand-duc de Hesse. Ce mariage, prohibée par l’Église orthodoxe, n’avait pas été autorisé par Nicolas II qui avait exilé les "coupables" pendant quatre années. Au début de la révolution, Cyrille et sa famille se réfugieront en Finlande, où naît le 30 août 1917, un garçon prénommé Vladimir.
Après la mort de son père, en 1938, Vladimir prendra la tête de la maison impériale et de prétendant au trône, en sa qualité d’aîné. Quoique généralement reconnu par les monarchistes, il se heurtera à l’intransigeance de certains qui lui dénieront le droit de porter le titre de "grand-duc", n’étant que l’arrière-petit-fils d’Alexandre II.
Aujourd'hui, la famille impériale russe continue d'exister, avec des membres actifs dans des œuvres caritatives et la promotion de la culture russe. Le prince Alexandre Georgiévitch Romanov, né en 2022, est le premier Romanov né sur le territoire russe depuis la révolution de 1917. Il est le fils du grand-duc héritier Georges Mikhaïlovitch et de la princesse Victoria Romanovna.
Maria Alexandrovna : Une Grande-Duchesse dans la Famille Royale Britannique
Il est intéressant de noter que la grande-duchesse Maria Alexandrovna de Russie, fille d'Alexandre II et de Maria Alexandrovna (son épouse), est entrée dans la famille royale britannique par son mariage avec le prince Alfred, duc d'Edimbourg, le deuxième fils de la reine Victoria et du prince Albert. Maria Alexandrovna donna un garçon et quatre filles à son époux. Veuve depuis vingt ans, la duchesse Maria Alexandrovna meurt le 24 octobre 1920, à l’âge de 67 ans. Son mariage avec le prince Alfred, duc d’Edimbourg, signa la première union directe entre les familles royales britannique et russe. Selon Ghislain de Diesbach, dans son livre «Les secrets du Gotha » (éditions Perrin, collection Tempus, 2016), Maria Alexandrovna, «fort imbue de son impériale origine» n’avait jamais pu s’habituer à n’être en Angleterre «que l’épouse d’un cadet de la maison royale». Heureusement, son mari lui permit de régner, dans son sillage, sur le duché de Saxe-Cobourg et Gotha.
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