Les berceuses japonaises, connues sous le nom de komori uta, représentent une facette particulière et complexe du répertoire de chansons enfantines au Japon. Leur origine se perd dans l'histoire, intimement liée aux pratiques socio-culturelles du pays. Cet article explore l'origine de ces chants, leur évolution à travers le temps, et leur signification culturelle profonde.

Les Racines des Komori Uta : Les Gardes d'Enfants

L'expression komori uta tire son origine étymologique des "chansons (uta) des gardes d'enfants (komori)". Le komori hôkô était un métier répandu au Japon jusqu'à la Seconde Guerre mondiale. Il s'agissait de jeunes filles, parfois âgées de seulement huit ou neuf ans, qui étaient employées pour prendre soin des enfants dans des familles plus aisées. Ces jeunes filles, souvent issues de milieux modestes, quittaient leur foyer pour travailler, parfois loin de chez elles, ce qui entraînait un déracinement social, culturel et linguistique.

Dans la rue, aux abords des champs et sur les chemins, parfois au sein d’un groupe, parfois seule, se dessine la silhouette menue de la garde d’enfant, un bébé endormi ou geignard sur le dos, le front ceint d’un hachimaki sur lequel elle a attaché des jeux pour amuser le nourrisson. Ainsi apparaît la garde d’enfant dans les quelques clichés d’elle qui nous sont parvenus de l’ère Meiji (1868-1912). C’est d’elle dont les berceuses japonaises tiennent leur nom.

Malgré son jeune âge (entre sept et quatorze ou quinze ans), la garde d’enfant jouait un rôle médiateur dans cet espace laissé vacant : une grande sœur pour l’enfant gardé, une jeune employée du point de vue des parents. Ces dernières pouvaient avoir la fonction d’endormir ou amuser l’enfant qu’elles gardent, mais se révélaient surtout être un exutoire à la pénibilité de leur métier et à leurs chagrins quotidiens.

Ces komori vivaient une existence difficile, souvent marquée par la solitude et le labeur. Leurs chants, les komori uta, étaient à la fois un moyen d'apaiser les enfants dont elles avaient la charge, mais aussi un exutoire à leurs propres peines et frustrations.

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Caractéristiques et Fonctions des Komori Uta

Les komori uta se distinguent par plusieurs caractéristiques. D'après la définition donnée par le dictionnaire de la musique, il existe deux catégories principales : les nemurase uta (« les chansons pour endormir ») et les asobase uta (« les chansons pour jouer »). Les nemurase uta sont adressés aux enfants mais ont en réalité une utilité pour l’interprète de la chanson : son rythme lent, son ambitus faible se limitant à la tierce ou à la quarte, apaisent aussi la mère ou la garde d’enfant irritée par les pleurs, et provoquent sur elle un effet bénéfique et calmant. Les berceuses japonaises présentent d’autres traits que l’on pourrait qualifier d’universels : une syntaxe simple, des phrases courtes, une abondance des onomatopées, et une poétique adaptée aux échanges entre l’adulte et l’enfant.

S’il existe des komori uta aux mélodies simples, proches des comptines enfantines (warabe uta), d’autres sont plus sophistiquées et se rapprochent davantage des chansons régionales des adultes (min.yô). On retrouve dans les komori uta des caractéristiques dans l’emploi de dialectes et dans celui d’un registre enfantin et familier propre aux chansons du genre. Quant aux chansons pour jouer, les asobase uta, elles présentent des paroles riches en expressions humoristiques et plus élaborées que dans les chansons pour endormir. Ce type de chansons à but divertissant est repris à terme par l’enfant et lui permet de s’amuser tout seul, ce qui inclut certains komori uta au répertoire des comptines dans leur mode de transmission et d’appropriation par les enfants.

La distinction entre ces deux catégories n’est pourtant pas toujours explicite. Dans le cas japonais, le terme même de komori uta désigne ainsi en premier lieu l’activité de garde d’enfant, et non la visée attendue de la chanson interprétée (endormir ou amuser). On s’éloigne donc de la définition stricto sensu de la berceuse telle que la principale acception française la désigne, soit une chanson douce dont le but principal est d’endormir l’enfant.

Reflets de la Société et des Dures Réalités

Les komori uta sont également un témoignage précieux des conditions de vie et des réalités sociales de l'époque. Selon un procédé classique, promettant à l’enfant qui s’endort sagement de rêver dans son sommeil de mets délicieux et de préparer au mieux la séparation (Altmann de Litvan 2008), les paroles de ce type de berceuse révèlent ainsi le souhait irréalisable d’une population dont l’alimentation était essentiellement composée de bouillie de riz ou de blé, souffrant parfois de malnutrition et ce jusque dans les années 1930. À l’inverse, un autre ensemble de berceuses présente un caractère menaçant en mettant en scène tout le bestiaire folklorique le plus effrayant : tigre, chat sauvage, rat, démon, monstre, devenant un vecteur de transmission de l’héritage culturel familial et local.

Plus terrible encore, les komori uta sont les témoins d’une pratique courante surtout dans les campagnes les plus pauvres : les infanticides (mabiki), et notamment ceux des filles. On trouve des traces de cette pratique, qui présentait moins de risques pour la mère qu’un avortement, depuis l’époque de Nara (710-794) et jusqu’à la fin de l’époque d’Edo dans la classe paysanne, même si l’on constate des disparités selon les régions. Les infanticides sont d’ailleurs une thématique récurrente révélant la porosité entre les berceuses et les comptines. Ces paroles sont révélatrices d’une mentalité phallocrate (dansonjohi, « respect des hommes et mépris des femmes ») très ancrée dans les campagnes, également liée à la pensée du système féodal (hôkenshisô) qui prônait la soumission des plus faibles aux plus forts, comme le révèle également la pratique des parricides et matricides.

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Évolution et Modernisation des Komori Uta

Le répertoire actuel de la chanson enfantine au Japon s’est constitué entre les années 1880 et 1920, période durant laquelle se sont développés l’un après l’autre une éducation musicale obligatoire, qui introduisit la pratique vocale et les chants scolaires dans les écoles, et un mouvement poétique et littéraire qui mena à la constitution de chants dits artistiques à destination des enfants.

L’avènement de la restauration Meiji (1868) et le processus d’occidentalisation de la plupart des institutions publiques et privées contribuèrent en quelques décennies à transformer le paysage socio-économique japonais et conduisirent à l’avènement d’une culture résolument moderne dans les années 1920-1930. Néanmoins, et en dépit du développement important d’une nouvelle classe moyenne urbaine, seul un cinquième de la population japonaise était citadine dans les années 1920. Les komori uta de tradition orale, très ancrées localement, proviennent donc des campagnes et ont été créées au sein d’une population rurale pour qui les changements sociaux et économiques n’eurent d’impact sur leur mode de vie quotidien que plus tardivement.

Dans ce processus de modernisation, les komori uta firent l’objet d’une nouvelle interprétation de leurs fonctions et se virent octroyés une certaine dimension artistique. Les auteurs de ces chansons, paroliers et compositeurs japonais mais formés aux études occidentales, cherchaient à exprimer dans un langage musical et littéraire moderne une certaine forme de japonité qu’ils allèrent puiser dans le folklore local, et donc aussi dans les berceuses.

Recherches et Études sur les Komori Uta

Les komori uta ont suscité l'intérêt de nombreux chercheurs, notamment dans les domaines de l'ethnomusicologie et de la littérature. Koizumi Fumio (1927-1983), grand spécialiste des comptines enfantines, fut notamment à l’origine de la théorie des tétracordes (tetorakorudo), composantes centrales de la structure mélodique des chansons traditionnelles japonaises. Il mena également de très nombreuses enquêtes de terrain dans le monde et proposa dans son travail une approche sociologique de la berceuse, comme révélatrice des inégalités sociales et de la lutte des classes dans un contexte d’inféodation des travailleurs ruraux.

Le poète et critique littéraire Matsunaga Goichi (1930-2008) consacra également une grande partie de sa carrière à l’étude des komori uta régionaux dont il analysa les paroles en tant que témoignages de la réalité socio-économique des mères et des gardes d’enfant dans les campagnes japonaises, en les confrontant avec des archives d’époque. Ses recherches sont présentées dans son ouvrage Nihon no komori uta (« Les berceuses japonaises »), publié en 1978. Les travaux de ces deux individus sont complémentaires dans leurs approches et dans la méthodologie de recherche qu’ils appliquent, mais se focalisent sur les berceuses rurales issues des traditions populaires régionales en y associant des discours que l’on peut qualifier de culturalistes (nihonjinron).

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