Introduction
Agnès Rosenstiehl est une figure marquante de la littérature jeunesse, notamment reconnue pour son approche novatrice et engagée des thématiques liées à l'enfance et à la féminité. Parmi ses œuvres, La Naissance se distingue comme un album essentiel, abordant la conception et la naissance des enfants avec une simplicité et une ouverture d'esprit remarquables. Cet article se propose d'analyser l'impact culturel de cet album, en explorant son contexte de création, ses particularités stylistiques et thématiques, ainsi que sa réception critique et publique.
Contexte de Création et Engagement Féministe
Agnès Rosenstiehl a créé les éditions Des femmes en 1973, cinq ans après avoir co-fondé le Mouvement de Libération des Femmes (MLF) en France. Cette maison d'édition a publié en 1974 l'essai Du côté des petites filles d'Elena Gianni Belotti, qui a connu un grand succès. Divisé en quatre chapitres (l'attente de l'enfant, la petite enfance, jeux, jouets et littérature enfantine, les institutions scolaires), cet essai s'intéresse à l'influence des conditionnements sociaux sur la formation du rôle féminin dans la petite enfance. La littérature enfantine y est considérée comme un objet de l'enfance, le produit d'une culture, au même titre que les jouets, subissant une différenciation basée sur le sexe.
En 1976, Agnès Rosenstiehl publie La Naissance dans la collection "du côté des petites filles". Ce livre, ainsi que Les filles et De la coiffure, sont réédités en 2018 par La Ville brûle. La Naissance est un documentaire poétique qui explique, au fil d'une discussion libre entre un garçon, une fille et leurs parents respectifs, la conception et la naissance des enfants, sous la forme d'une bande dessinée très épurée, au trait noir fin et aux formes douces, dont chaque page est une case.
Particularités Stylistiques et Thématiques
L'album La Naissance se distingue par son style épuré et accessible. Agnès Rosenstiehl utilise un trait noir fin et des formes douces pour illustrer les différentes étapes de la conception et de la naissance. Le texte, sous forme de dialogue entre les enfants et leurs parents, est simple et direct, abordant les questions essentielles sans tabou ni détour.
Les modifications du texte opérées par Agnès Rosenstiehl permettent « d'ouvrir le champ des possibles », selon ses propres termes, en dépassant les normes sociétales des années 70, notamment pour évoquer les rôles masculins et féminins, les façons de faire famille. Ainsi la conception n'est plus envisagée comme l'attente passive d'un ovule envers un spermatozoïde pour créer un tout petit enfant, mais comme la rencontre de deux cellules de vie qui créent un embryon, ce dernier devenant 9 mois plus tard un enfant. Le garçon qui s'imagine grand déclare qu'il donnera des biberons à son bébé quand il aura faim, et non plus qu'il le fera quand la mère sera fatiguée…
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L'album aborde également la question de l'hétérosexualité comme étant la manière "naturelle" de faire des enfants, tout en indiquant qu'il n'est pas obligatoire d'être mariés pour avoir un bébé. Une des images les plus jolies du livre est justement celle de la conception, de l'amour. le couple est vu en contre-plongée, les corps collés l'un à l'autre, ils ne forment qu'un. Une autre image me touche : celle de la maman, enceinte, qui tricote en attendant bébé.
Réception Critique et Publique
La Naissance a été salué par la critique et le public dès sa sortie. Françoise Dolto a déclaré que ce livre était « parfait ». Les livres d'Agnès Rosenstiehl furent des objets précieux et source d'émotions pour les enfants curieux qui ont grandi dans les années 70 (ma pomme), et ils ne manqueront pas d'intéresser les enfants d'aujourd'hui.
La réédition de l'album en 2018 par La Ville brûle témoigne de sa pertinence et de son actualité. Plus de 40 ans après sa première publication, La Naissance reste un livre culte, inspirant et générationnel, qui n'a rien perdu de sa force.
Mimi Cracra : Une Héroïne Impertinente et Sensible
Outre La Naissance, Agnès Rosenstiehl est également connue pour avoir créé le personnage de Mimi Cracra pour le journal Pomme d'Api. Mimi Cracra est une fillette pleine de joie de vivre et de vivacité, transformant le quotidien en fête, tant par son langage que par ses jeux. Plus impertinente que Petit Ours Brun, Mimi Cracra s'inscrit dans la cohorte des filles rebelles, que son jeune âge ne lui permet pourtant pas d'intégrer.
Née dans les pages de Pomme d’Api dès 1976, Mimi Cracra devient une des héroïnes récurrentes du journal entre 1982 et 2005, au même titre que David et Marion, Petit Ours Brun ou plus tard Sam-Sam et Adélidélo. Contrairement à l’usage pour d’autres séries au long cours, Agnès Rosenstiehl sera la seule autrice et illustratrice des aventures de Mimi Cracra. Cette dernière est la première fillette protagoniste dans le journal chrétien. Elle apparaît éventuellement accompagnée de son ours en peluche, mais toujours sans parents.
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Mimi Cracra est surtout emblématique d’une évolution de la représentation du petit enfant, en particulier dans sa manière de parler, en phylactère et en onomatopées. Sa prise de parole témoigne d’une appréhension du monde par tous ses sens.
Analyse de la Sérialité de Mimi Cracra
La sérialité de Mimi Cracra relèverait de la collection dans la mesure où la fillette offre maints visages. Contrairement à Émilie, toujours vêtue de son petit bonnet rouge, ou de la célèbre salopette de Caroline, Mimi Cracra dispose d’une large garde-robe. Tout en lui faisant endosser les caractéristiques de la fillette stéréotypée, robe et cheveux longs, Agnès Rosenstiehl lui donne mille visages et ne s’interdit pas le port du pantalon, de la salopette ou du short, plus encore à partir des années 2000.
Jamais Mimi Cracra n’est à l’arrêt. Sa chevelure participe de son exploration du monde et s’adapte à ses aventures, ce qui explique aussi les variations de couleurs, du très brun au châtain, selon les épisodes. Ses cheveux longs ne sont jamais un frein à son exploration du monde, pas plus que les robes qu’elle endosse souvent. Il n’est qu’à voir l’aventure Mimi Cracra joue avec sa natte. De retour de l’extérieur, Mimi Cracra constate que ses cheveux dégoulinent dans son dos. Sa natte devient tour à tour pinceau, éponge, plumeau, balayette. Ses usages cautionnent le détournement des cheveux, qui ne visent pas à faire de la fillette une précieuse en puissance.
Mimi Cracra s’inscrit aussi dans une lignée d’héroïnes « libres, courageuses et indépendantes » au rang desquelles Denise Von Stockar la convoque aux côtés de personnages romanesques plus âgés et internationaux : Fifi Brindacier, Zora la rousse et Matilda. Nelly Chabrol Gagne la mentionne comme une de ces « fillettes bien décidées à en découdre avec la vie, sans être sous la tutelle de parents dévastateurs », dans la lignée d’Eloïse et, à leur suite, de Zuza d’Anaïs Vaugelade, mais aussi de Rita de Jean-Philippe Arrou-Vignod et Olivier Tallec, ou d’Olga d’Ilya Green, sans préciser que Mimi Cracra est la seule à faire son apparition d’abord en revue.
Déclinaison Polymédiatique de Mimi Cracra
Une des constantes de la sérialité tient à la déclinaison polymédiatique, dont Agnès Rosenstiehl a su parfaitement s’emparer, sans que la critique ne se saisisse de cette dimension pourtant essentielle. Dès 1986, Mimi Cracra apparaît dans des albums qui rassemblent plusieurs de ses aventures, dans un format assez proche du magazine, puis dans 36 tout petits albums, édités entre 1986 et 1987, proposant une aventure unique, redistribuant les huit vignettes proches de la bande dessinée dans une pagination plus proche de l’album, avec deux images par double page, toujours encadrées. Dans les mêmes années, à partir de 1986, elle devient un personnage de dessin animé diffusé dans l’émission Récré A2, avec 104 épisodes de trois minutes, repris en cassette en 1999 puis en DVD, avant une deuxième série diffusée sur France 3 en 1994. Enfin, jouant pleinement le jeu de la sérialité, les éditeurs visent un effet de reconnaissance d’un public captif, qui grandirait, avec des premières lectures au sein de la « première bibliothèque rose » dans les années 2000.
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