Michel Bakounine, plus que tout autre, incarne la figure du révolutionnaire romantique que le XIXe siècle nous a léguée. Sa renommée posthume est due à sa participation à divers soulèvements, à sa longue captivité dans les prisons du tsar, ainsi qu'au courage et à la générosité dont il a toujours fait preuve. Toutefois, plusieurs facteurs expliquent pourquoi sa pensée, bien que brillante, est souvent restée fragmentaire et sujette à interprétation.
L'Œuvre Éparse d'un Agitateur
De son vivant, Mikhaïl Alexandrovitch Bakounine n'a publié qu'un nombre limité de textes. Ses écrits étaient souvent des textes de circonstance, composés à la hâte entre une conspiration et un expédient pour trouver de l'argent, souvent sous forme de lettres. Il s'adressait à ses adversaires, implorait ou encourageait ses amis. La parole de Bakounine précédait la pensée, l'impulsion la réflexion, et le désordre de plusieurs de ses textes ne les a pas prémunis contre la critique impitoyable du temps.
Le Marxisme Triomphant et le Renouveau Libertaire
Malgré ses incarnations monstrueuses, la pensée marxiste l'a assez nettement emporté sur la pensée anarchiste. Même parmi les libertaires, beaucoup ont reconnu la supériorité intellectuelle du père du « socialisme scientifique ». Cependant, cette tendance historique du socialisme a repris des couleurs pendant et après Mai-68, incarnée notamment par Daniel Cohn-Bendit, qui se réclamait alors de Bakounine. Les situationnistes ont aussi beaucoup fait pour la réhabilitation du courant libertaire. On s'est rappelé, lors de l'effondrement de l'URSS, que les inspirateurs et théoriciens de l'anarchie avaient mis en garde contre les dangers oligarchiques et policiers du communisme, et tout particulièrement Bakounine. Mais il faut aussi regretter que l'on n'ait souvent retenu que cela, évacuant de l'anarchisme son anticapitalisme fondamental, qu'il partage avec le marxisme.
Convergence et Divergence avec Marx
Nombre des exposés brillants de Bakounine sur la doctrine matérialiste auraient pu être contresignés par Marx et Engels. Mais d'autres révèlent une démarche différente. Ainsi, Bakounine affirme que « l’existence de Dieu […] aboutit nécessairement à un esclavage non seulement théorique, mais pratique ». Outre cette divergence qui n’avait pas de conséquence pratique, Bakounine reconnaissait habituellement la validité des analyses économiques de Marx.
C'est paradoxalement sur les moyens d'amener les prolétaires à la conscience révolutionnaire, notamment par le biais de ce qu'on appellera bientôt le syndicalisme, que les deux hommes se retrouvent le plus dans leurs écrits, sinon dans leur pratique réelle. Cette convergence inclut la question de l'organisation politique révolutionnaire. Il est piquant de constater que, dans les programmes très carbonaristes de sa Fraternité révolutionnaire, le libertaire russe s'affirme plus directif que le leader du Conseil général de l'Internationale.
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Le Peuple contre l'État : Un Anarchisme Paysan ?
Les organisations secrètes que Bakounine créait constamment ne furent jamais que de petites coteries affinitaires, sans guère d'influence. Pour lui, l'acteur principal de cette révolution est surtout « le peuple », concept incertain qui revient dans ses textes plus souvent que celui de classe ouvrière. S'il affirmait la prééminence du prolétariat urbain dans le processus révolutionnaire, il est assez probable qu'au fond de lui-même, Bakounine mettait plus d'espoirs dans une révolution paysanne, qu'il voyait « anarchique par nature et menant directement à la destruction de l'Etat ».
La Question Cruciale de l'État
Ce qui sépare le marxisme de l'anarchisme, et ce qui résiste le mieux au temps chez ce dernier, est la question de l'État. Marx a justement noté dans l'anti-étatisme l'angoisse immémoriale du petit propriétaire contre les empiétements, notamment fiscaux, toujours plus marqués des Etats, et cela est très sensible chez Proudhon. Il reste que celui-ci avait bien pressenti qu'une conquête de l'Etat qui ne s'appuierait pas sur le terrain économique, ne pourrait entraîner qu'une dictature. On peut d'ailleurs noter la contradiction dans les termes contenue dans la notion marxienne, au fond assez peu matérialiste, de « dictature du prolétariat », dans lequel une classe toujours exploitée économiquement pourrait néanmoins diriger politiquement la société. La seule manière d'empêcher cette funeste évolution, répétait constamment Bakounine, est de faire la révolution « par le bas », d'abolir immédiatement l'Etat, et non de le conquérir ou d'en édifier un autre. « Le moyen et la condition, sinon le but principal de la révolution, c’est l’anéantissement du principe de l’autorité dans toutes ses manifestations possibles, c’est l’abolition, la destruction complète et au besoin violente de l’Etat. »
Les Dilemmes Révolutionnaires et l'Imprégnation Nationaliste
Après la guerre de 1914-18, les convulsions révolutionnaires menées ou gérées par les marxistes prirent des formes diverses. En Allemagne, la sociale-démocratie prit très logiquement la succession de l'empire guillaumien abattu par la défaite et inaugura le nouveau régime républicain par le massacre des spartakistes. Dans ce pays, la violente réaction militaire de l'Europe bourgeoise et de ses satellites sociaux-démocrates contre le nouveau pouvoir eut pour conséquence la militarisation de l'Etat, la liquidation des soviets et l'instauration rapide d'une dictature bolchévique. Mais, en 1936, l'abandon par l'appareil de la CNT-FAI espagnole, très largement bakouniniste, de sa pratique révolutionnaire au profit de la défense antifranquiste démontre que les libertaires se sont heurtés aux mêmes problèmes que les marxistes, à la même tragique alternative entre le « Tout, tout de suite » et le « Tout, mais plus tard », entre l'impatience suicidaire et le réalisme mortifère.
La succession des révolutions manquées, écrasées, trahies ou dégénérées des XIXe et XXe siècles illustre l’incapacité de la classe ouvrière des pays industriels à se débarrasser du capitalisme et à prendre ses affaires en main, hors le cadre étroit du syndicat. La grande scission entre autoritaires et libertaires, centralistes et fédéralistes, peut se comprendre comme la cause autant que la conséquence de ce décalage entre la conscience socialiste de l’humanité et ce que les marxistes nomment « l’immaturité des conditions objectives » : c’est-à-dire l’insuffisante intégration économique de la planète. Il n’est pas sans signification que les seules révolutions antibourgeoises - sinon socialistes - réussies ont concerné des pays peu industrialisés et quelles ont été assurées par la mobilisation de la paysannerie qui, dans la plus grande partie de l’Eurasie, aura donc aboli la propriété privée pendant plusieurs dizaines d’années.
Mondialiste dans son projet, le mouvement ouvrier n’a, malgré ses efforts, jamais dépassé le niveau de l’internationalisme, mot qui dit assez que les nations étaient les cadres obligés de cette époque historique. Cette imprégnation nationaliste se retrouve chez tous les socialistes du XIXe siècle. Pour eux, il n’y avait pas contradiction entre le patriote et le révolutionnaire. La phrase du Manifeste communiste selon laquelle « les prolétaires n’ont pas de patrie » s’entend aussi bien comme l’assomption révolutionnaire de cette situation que comme une volonté d’intégration, de « nationalisation » de la classe ouvrière. Certes, ils justifièrent leurs choix stratégiques par les intérêts supérieurs de la révolution. Il est cependant à l’honneur du Russe d’avoir dénoncé sans relâche l’empire tsariste (à qui il souhaita un jour « toutes les humiliations, toutes les défaites »), ce que ne fit pas toujours l’Allemand vis-à-vis de son propre impérialisme. Et à son crédit idéologique d’avoir perçu la dimension nationaliste du socialisme marxien, même s’il exagérait en le qualifiant de pangermanique.
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Perspectives d'Avenir et Remise en Question de l'Industrialisme
De nos jours, le débat entre fédéralistes et centralistes, libertaires et autoritaires, n’est plus d’une actualité brûlante. Gageons que cette tension entre la volonté d’efficacité affichée par les marxistes, et la spontanéité revendiquée par les libertaires, réapparaîtra lors des prochaines secousses révolutionnaires. Cette synthèse, tentée plusieurs fois par les militants les moins sectaires des deux bords, ne se résumera pas à une simple fusion des éléments subversifs encore actifs dans les deux théories et intégrera probablement les apports du féminisme et de l’écologie radicale. Tant il est vrai que la survie de la planète impose un ralentissement et une réorientation de ces fameuses « forces productives » dont le socialisme a toujours disputé à la bourgeoisie le soin de les accroître. A ce sujet, on ne trouvera chez Bakounine aucune remise en cause de l’industrialisme -si l’on excepte une vive mise en garde contre « le gouvernement des savants », « s’appelassent-ils, précise-t-il, des disciples d’Auguste Comte », sur lequel il entretenait quelques illusions.
Les Défis de l'Édition et l'Héritage Bakouninien
Le désordre des textes de Bakounine se retrouve aussi dans sa bibliographie, du fait des nombreux remaniements qu’il apportait sans cesse à ses écrits. Arthur Lehning regrettait en 1961 l’absence d’une édition vraiment complète qui « se fait sentir comme une lacune grave ». Or le travail imposant que le chercheur hollandais avait commencé en 1961 s’est arrêté en 1982 avec la publication du volume VIII. Il ne comprend presque aucun écrit antérieur à 1869, et seulement une partie de la correspondance. Par rapport à l’édition française précédente, il ajoute cependant beaucoup de manuscrits inédits, dont les principaux écrits en russe, Etatisme et anarchie en particulier, le seul qui, avec l’Empire…, puisse être considéré comme un ouvrage de synthèse, malgré certains défauts.
Il faut dire qu’avant cela toutes les tentatives de livrer une édition complète de l’œuvre du rival de Marx s’étaient heurtées à une sorte de malédiction. Ainsi, James Guillaume ne put, à cause de la Première Guerre mondiale, publier le volume VII des Œuvres. La première édition russe resta incomplète, les autorités bolcheviques voyant sans doute une telle publication d’un mauvais œil ; puis Staline interrompit la seconde dans les années 30. Une édition allemande en trois volumes vit le jour entre 1921 et 1924, sous la direction de Max Nettlau. Les nazis la brûlèrent.
Il nous faut signaler aussi le recueil La Liberté, composé par François Munoz, publié en 1965 chez Pauvert, et qui n’était pas sans mérites, malgré les nombreuses coupes qui hachaient les textes. Nous avons été séduits par cette idée de présenter hors de leur contexte les passages les plus marquants de la pensée bakouninienne de la maturité et de les assembler en continuité, constituant « une théorie générale de la Révolution ». L’ouvrage même qu’un éditeur eût été avisé de lui commander de son vivant, ou d’élaborer lui-même, sous le contrôle de l’auteur. Car, s’il est un écrivain politique dont l’œuvre appelle la compilation, c’est bien Mikhaïl Alexandrovitch, pour les raisons que nous avons dites.
A la fin des années 1940, l’anarchiste russe Gregori Petrovitch Maximov avait réalisé dans sa langue maternelle un assemblage de textes de Bakounine. Son travail fut publié aux Etats-Unis, trois ans après sa mort, par The Free Press, traduit en anglais, sous le titre The Political Philosophy of Bakunin - Scientific Anarchism. Cependant, la compilation Maximov souffrait elle aussi de deux défauts principaux : des problèmes de traduction, et des répétitions, les deux étant souvent liés.
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