Figure majeure de la littérature et du théâtre français du XXe siècle, Marcel Pagnol a également laissé une empreinte indélébile sur le cinéma, grâce à ses œuvres intemporelles empreintes d’humanité, de pudeur et de tendresse. Il a su, avec une liberté et une indépendance rares, créer un univers cinématographique unique, ancré dans les paysages et les accents de sa Provence natale. L'été 2024 offre à une nouvelle génération de spectateurs l'opportunité de découvrir sur grand écran 10 chefs-d'œuvre de Marcel Pagnol, peu visibles en salles, allant de la Trilogie marseillaise (Marius, Fanny, César) aux emblématiques Topaze et La Femme du boulanger.

Une formation littéraire et une passion pour le théâtre

Fils d'un instituteur, Marcel Pagnol a suivi des études de lettres. Il a ensuite enseigné l'anglais dans divers collèges et lycées du sud de la France. Parallèlement à son métier d'enseignant, il se consacrait à l'écriture, et ses œuvres lui ont valu une certaine reconnaissance. Il a rapidement abandonné ses fonctions pour se consacrer exclusivement au théâtre. Son premier grand succès est venu avec Topaze, pièce présentée à Paris en 1928.

L'avènement du cinéma parlant : une opportunité à saisir

Marcel Pagnol a développé une vive curiosité pour le cinéma dès l'avènement du parlant. Il y voyait l'opportunité de donner une plus large audience à ses pièces et de les mettre "en conserve". De fait, durant plus de vingt ans, son œuvre littéraire s'est confondue avec sa filmographie. S'il a confié ses scénarios et dialogues de Marius (1931), de Fanny (1932) et de Topaze (1932) à des réalisateurs reconnus (respectivement Alexandre Korda, Marc Allégret et Louis Gasnier), il n'a pas manqué de s'attribuer la paternité de leur grand succès public.

La réalisation : une évidence

Il fait lui-même rapidement l'apprentissage du septième art et se lance dans la réalisation avec Le Gendre de Monsieur Poirier (1933), film aujourd'hui perdu. Ses premières œuvres introduisent le régionalisme à l'écran : les paysages de Provence et surtout l'accent méridional, nouveauté permise par le cinéma parlant. Proches du théâtre filmé, les œuvres de Marcel Pagnol brillent par deux aspects : la qualité du texte et le talent des interprètes.

Une équipe fidèle et des acteurs emblématiques

Marcel Pagnol a bénéficié d'une liberté et d'une indépendance uniques dans l'histoire du cinéma. Fidèle à sa troupe d'acteurs (parmi lesquels les mythiques Raimu, Fernandel ou Orane Demazis) et à son équipe de collaborateurs, il a tourné la majorité de ses films dans les décors naturels de Provence avec des comédiens non-professionnels. Le charisme de Marcel Pagnol lui a permis de s'entourer d'une équipe de techniciens et de comédiens qui l'appréciaient beaucoup et lui ont offert leur savoir-faire et leur talent dans ses films. Ces comédiens n'ont pas tous atteint une grande notoriété. Tous n'ont pas uniquement tourné avec lui, mais presque tous ont été cantonnés dans des rôles secondaires et quelques-uns dans plus d'une centaine de films.

Lire aussi: L'évolution des jeunes talents de Nos Jours Heureux.

Parmi les acteurs qui ont marqué l'univers de Pagnol, on peut citer :

  • Fernand Charpin : Il a débuté sur scène en interprétant le répertoire classique. Pagnol lui fait jouer Panisse en 1931 dans la pièce Marius. Le succès est immédiat si bien que lors du tournage au cinéma il reste Panisse. Il joue également dans d'autres films de Pagnol dont Le Schpountz (1937), où il est l'oncle qui tient l'épicerie, La femme du boulanger où il incarne le marquis de Venelles, le boutiquier de Salon dans La Fille du puisatier, etc…

  • Rellys : Acteur de théâtre à titre amateur, il se produit en 1925 à l'Alcazar de Marseille où il gagne un concours de chant. Il est embarqué dans des tournées de music-hall et il joue dans l'opérette Au pays du soleil avec Alibert (1933) et à partir de 1935, il entame une longue collaboration avec Marcel Pagnol. Dans Manon des sources (1952) il est Ugolin qui clame son amour pour la jeune fille et en arrive même à se coudre un de ses rubans sur la poitrine. Il se retire de la scène en 1977 et du cinéma en 1978.

  • Henri Poupon : Il faisait partie des acteurs fétiches de Marcel Pagnol, pour qui il a été, entre autres, le terrible père d'Angèle (Orane Demazis), l'interprète mégalomane de Napoléon dans Le Schpountz, le Papet de Manon des sources. Il est arrivé à Paris dans les années 1920, comme beaucoup de Marseillais. Auparavant, en 1912, il écrit quelques chansons, dont des grivoises (Pieux souvenirs, Ah ! Que l'amour) enregistrées par Fortugé, ou des romances (Je sais que vous êtes jolie) interprétées entre autres par Georges Elval. A son arrivée dans la capitale, il écrit des sketches comiques, pour la plupart grivois, qu'il enregistre lui-même chez Pathé vers 1923. A la fin des années 1920, il rencontre celui qui deviendra son ami : Raimu (Jules Muraire). Ils enregistrent ensemble quelques scènes comiques chez Columbia (Les Deux sourds…) en 1932. Puis il est remarqué par Pagnol qui l'engage dans sa troupe d'acteurs-fétiches avec Orane Demazis, Fernandel, Raimu, Charles Blavette, Charblay, Robert Vattier, Marcel Maupi, Fernand Charpin, Odette Roger et bien d'autres. A partir de ce moment, il devient un grand second rôle à l'écran, bien que cela ne l'empêche pas de garder son légendaire flegme méridional.

  • Milly Mathis : Artiste complète, elle savait chanter, jouer la comédie avec naturel et aplomb et on la vit, très jeune, dans des revues et des opérettes.

    Lire aussi: "Avec ou sans enfants ?" : analyse du film

  • Alida Rouffe : Elle fit l'essentiel de sa carrière théâtrale dans le Sud de la France entre le music-hall, la comédie et l'opéra.

  • Marcel Maupi : Il joue avec Raimu dans les music-halls de la région toulonnaise. Le grand comédien impose son compagnon dans la distribution des films où il est présent.

  • Edouard Delmont

  • Charles Blavette : Il exerce le métier de ferblantier mais il est passionné par le cinéma. C'est à Marseille qu'il rencontre Henri Poupon qui lui suggère de contacter Marcel Pagnol pour faire de la figuration dans son film Jofroi, tourné à La Treille. Pagnol est tout de suite séduit par son jeu d'acteur si bien qu'il lui propose le rôle important d'Antonin le paysan. Sa carrière est lancée.

  • Paul Dullac : Après avoir débuté au fameux Alcazar de Marseille, Marcel Pagnol le remarque. Il lui propose le rôle de Félix Escartefigue dans Marius et César.

    Lire aussi: Hommage à Arnaud Giovaninetti

  • Robert Vattier : Il est le seul à ne pas avoir l'accent du sud. Il incarne Monsieur Brun dans la célèbre partie de cartes de Marius (1931) de Marcel Pagnol.

Un cinéma populaire et poétique

En compagnie d'acteurs tels que Raimu, Fernandel, Charpin, Maupi, Poupon ou Orane Demazis, Marcel Pagnol signe des films au charme durable (Le Schpountz, Regain, 1937 ; La Femme du boulanger, 1938 ; La Fille du puisatier, 1940). Ses dialogues, écrits dans une langue savoureuse et imagée, sont devenus sa marque de fabrique. Il a également adapté avec succès des œuvres de Jean Giono (Jofroi, Angèle, Regain), prouvant que l'union du cinéma populaire et de la grande littérature pouvait faire des miracles.

Une reconnaissance tardive

Après la guerre, le filon s'épuise, les acteurs fétiches disparaissent et les nouveaux films déçoivent. Marcel Pagnol est considéré comme un "cas" par la critique. Les uns dénoncent l'aspect rudimentaire de son cinéma, les autres voient en lui un précurseur des néoréalistes italiens, qui sait en outre rompre avec les conventions du théâtre en évitant notamment la démesure verbale.

Hommages et héritage

Marcel Pagnol aurait eu 130 ans en 2025. L’écrivain est né à Aubagne, au pied du Garlaban, le 28 février 1895, l’année même où les frères Lumière inventaient le cinématographe. Jolie coïncidence. Un film d'animation, "Marcel et Monsieur Pagnol", réalisé par Sylvain Chomet, est sorti en salle le 15 octobre 2025. Ce film rend hommage à l'écrivain et cinéaste, en retraçant son parcours et son œuvre. Le réalisateur-dessinateur-scénariste a expliqué avoir travaillé huit ans sur ce projet, évoquant « une expérience magnifique, mais très dure ». Remerciant Marcel Pagnol, « la grande inspiration du film », il a dit son admiration pour tous les gens qui « l’ont porté et l’ont entouré ». Pour aborder l’histoire de Marcel Pagnol, le dessinateur a imaginé un double à l’écrivain vieillissant, en mal d’inspiration. Un petit garçon qui ressemble comme deux gouttes d’eau à l’enfant qu’il était et qui va l’aider à rassembler ses souvenirs pour écrire un feuilleton pour le magazine Elle. Ce petit ange gardien, qui apparaît et disparaît quand bon lui semble, est comme sa voix intérieure.

Sylvain Chomet retrace l’évolution extraordinaire de l’industrie du cinéma au début du XXe siècle. Il montre notamment que Marcel Pagnol fait un voyage à Londres pour découvrir le cinéma parlant et qu’il est l’un des tout premiers en France à comprendre la révolution alors en germe. Le réalisateur s’attarde aussi sur sa relation unique avec le comédien Raimu, l’un des plus beaux personnages de ce biopic dont on retrouve la truculence. On retrouve avec délices le bar de la Marine et ses légendes dessinées : Pierre Fresnay (Marius), Orane Demazis (Fanny) et le grand « César » alias Jules Raimu. Marcel Pagnol ne condamnait et ne jugeait jamais ses personnages et le film souligne ce regard toujours tendre.

Nicolas Pagnol souligne que Sylvain Chomet « connaît son Petit Marcel Illustré par cœur ». Elles apparaissent sur un écran de cinéma, quelques secondes seulement, mais suffisamment longtemps pour donner envie de voir ou de revoir les films originaux. De 1931 à 1954, Pagnol a produit et réalisé plus d’une vingtaine de films : Fanny, Topaze, Angèle, La Femme du boulanger, Manon des sources, Naïs ou encore Merluche, restaurés ces dernières années sous la supervision de Guillaume Schiffman, un autre fou de Pagnol. Le dessin très coloré de Sylvain Chomet accueille le noir et blanc de Marcel, comme un passage de témoin.

Il faut enfin saluer le travail sur les sons, le bruitage et la musique composée par l’Italien Stefano Bollani. La chanson du générique final est signée par le rappeur SCH.

Filmographie sélective de Marcel Pagnol

Voici une liste de quelques-uns des films les plus marquants de Marcel Pagnol :

  • Marius (1931) : Premier film de Marcel Pagnol et premier volet de la trilogie marseillaise. Marius aide son père César, bourru et bonhomme, à tenir son bar juste à côté de l’étal de coquillages de la petite Fanny. Pourtant l’envie de prendre la mer l’obsède.

  • Fanny (1932) : Deuxième volet de la trilogie marseillaise, qui complète parfaitement ce premier diptyque. Marius est parti en mer. Fanny découvre qu'elle est enceinte et l'annonce à sa mère, qui manque de s'étouffer sous le poids de ce soudain déshonneur. Remise de son émotion, Honorine imagine vite une parade qui réglerait la question en douceur. Si Panisse, depuis toujours amoureux de sa fille, acceptait de l'épouser, le pire serait évité. Fanny ne dédaigne pas cette solution mais préfère avouer la vérité à Panisse, qui ne se laisse pas impressionner. Cet enfant a besoin d'un père. Panisse sera celui-là. César montre, quant à lui, davantage de réticences, mais ne peut empêcher le mariage. Le petit Césariot vient au monde. Panisse l'élève avec un amour inégalé…

  • Merlusse (1935) : Film court et assez méconnu. Un bon cru, sans doute pas le plus marquant mais un bon cru quand même. Conte de Noël. Un instituteur au visage déformé (on apprend à la fin que c'est une blessure de guerre) est malgré lui la terreur des enfants de l'école.

  • César (1936) : Troisième et dernier volet de la trilogie marseillaise. Un vrai plaisir de retrouver cette galerie de personnages dans un film un peu en dessous des premiers mais moins statique et moins bavard. Panisse va mourir. Césariot, le fils de Fanny et de Marius, polytechnicien à Paris, est appelé au chevet du moribond qui l'a élevé et qu'il croit toujours être son père.

  • Regain (1937) : Un film qui vaut vraiment le coup d’œil ne serait-ce que pour Fernandel dans un rôle très différent de ceux dans lesquels on a l'habitude de le voir. Dans un village abandonné, seul habite encore Panturle. Tout autour, morte, la terre ne produit plus rien. Un rémouleur, Gédémus, arrive accompagné d'une jeune femme, Arsule, qu'il emploie pour tirer sa charrette. L'amour qui va naître entre Panturle et Arsule transformera la destinée même du vieux village.

  • Le Schpountz (1937) : Irénée, qui travaille avec son cousin Casimir dans l'épicerie de son oncle, rêve de devenir une vedette du cinéma. L'occasion se presente quand, au cours d'une tournée avec leur camionnette-épicerie, ils rencontrent une équipe de repérages à la recherche d'un décor pour un film en préparation. Irénée qui connait la region comme sa poche leur propose de leur venir en aide. Tant et si bien qu'il s'inscruste dans l'equipe de tournage et finit par devenir gênant. Pour se moquer de lui, l'équipe lui fait signer un faux contrat lui proposant un role.

  • La Femme du boulanger (1938) : Selon moi le chef d'oeuvre de Marcel Pagnol et l'un des plus beau film français. Un immanquable. La Femme du boulanger raconte l'histoire d'Aimable, un boulanger installé en Provence avec sa très jeune femme qui l'abandonne pour un berger. Affecté, le boulanger arrête le four, suspend son activité et se morfond dans l'alcool. Alors tout le village se mobilise pour retrouver la femme du boulanger.

  • La Fille du puisatier (1940) : Alors que son fiancé, Jacques, est parti à la guerre en tant qu'aviateur, Patricia, la fille du puisatier, apprend qu'elle est enceinte. Lorsqu'il apprend la nouvelle, son père la blâme tandis que sa belle-famille la rejette…

  • Manon des sources (1952) : Bien que le rythme, la direction d'acteur et la mise en scène ne soit pas toujours à la hauteur de cette formidable et touchante histoire, j'ai une affection particulière pour ce film. Manon decide de se venger du Papet et d'Ugolin, responsables de la mort de son pere et détourne la source qui alimente le village en eau potable. Bientot les langues se délient et une terrible vérité apparait au Papet.

  • Ugolin (1952) : Seconde partie de "Manon des sources", aujourd'hui inclus dans la plupart des éditions de "Manon des sources" comme un seul et même film.

  • Naïs (1945) : Toine est bossu et souffre de son handicap. Il est amoureux de Naïs , fille d’un paysan violent.

  • Angèle (1934) : Angèle est la fille de Clarius Barbaroux, un paysan. Un beau jour, elle quitte sa famille sans avertir personne pour suivre un bellâtre. Celui-ci s'avère être un proxénète et prostitue Angèle. Quelques mois plus tard, elle revient à la maison avec un enfant. Son père l'enferme à la cave avec son bébé. Mais les bons valets Saturnin et Amédée veillent sur elle.

Adaptations et héritage

L'œuvre de Marcel Pagnol a continué d'inspirer de nombreux réalisateurs après sa mort. Parmi les adaptations les plus célèbres, on peut citer :

  • Jean de Florette (1986) et Manon des sources (1986) de Claude Berri : Pas totalement satisfait de son diptyque "Manon des sources" / "Ugolin", Marcel Pagnol publie l'histoire sous forme de romans, "L'eau des collines". Le premier tome est "Jean de Florette" et sert de préquel à l'histoire de "Manon des sources".

  • La Gloire de mon père (1990) et Le Château de ma mère (1990) d'Yves Robert : Première adaptation du diptyque d'Yves Robert des "Souvenirs d'enfance", série de récits autobiographiques de Marcel Pagnol.

  • La Fille du puisatier (2011) de Daniel Auteuil : Daniel Auteuil, en parti révélé par le diptyque de Claude Berri se retrouve interprète et réalisateur d'un remake de "La Fille du puisatier".

  • Marius (2013) et Fanny (2013) de Daniel Auteuil : Auteuil se lance à son tour dans son diptyque pagnolien en reprenant l'histoire de "Marius" et "Fanny".

tags: #acteur #marcel #pagnol #filmographie

Articles populaires: