L'image de la maternité a toujours été un terrain fertile pour les mythes et les fantasmes, oscillant entre l'idéalisation et la monstruosité. L'accouchement, en particulier, est souvent perçu comme un événement à la fois sacré et terrifiant, un moment de création et de destruction. Cet article explore les représentations de la maternité monstrueuse, en s'appuyant sur des exemples tirés de l'art contemporain, du cinéma et des réflexions anthropologiques.

Maternité Monstrueuse : Un Concept Complexe

La monstruosité maternelle ne se limite pas à des actes transgressifs ou à des comportements immoraux. Elle englobe également des images et des représentations qui remettent en question les normes sociales et les attentes liées à la maternité. Il faut ici, pour concevoir les représentations de ces figures, dépasser le mal social pour comprendre les conceptions qui s’articulent de façon plus profonde autour des représentations genrées.

Le Monstrueux : Une Frontière Floue

Le monstrueux s’articule au travers de la figure du monstre, cette figure de l’entre-deux, généralement à mi-chemin entre le monde des vivants et celui des morts. Sa présence marque l’intervention d’un corps étranger dans la réalité, la perturbation de celle-ci par cet être qui ne tient aucun compte des lois humaines, judiciaires ou morales. Selon Steven Neale dans son livre Genre, il existe deux façons d’interpréter le monstre : « la première est que le monstre signifie la frontière entre l’humain et le non-humain. La deuxième est que c’est la peur masculine de la castration qui finalement produit et délimite le monstre »3.

Barbara Creed souligne le fait que la monstruosité féminine ne se définit pas en porte-à-faux avec la monstruosité masculine. En effet, les raisons pour lesquelles cette dernière effraie le public sont bien différentes du monstre masculin.

Le Monstrueux-Maternel : Une Ambivalence Explicite

Contrairement aux exemples incarnant le monstrueux-féminin de Creed (et dans un dépassement radical vis-à-vis du film d’horreur), les monstrueux-maternels que nous allons rencontrer ici vont imposer leur ambivalence de façon explicite. La monstruosité maternelle proposée cette fois par des artistes femmes va en effet imposer un double discours : celui du monstrueux et de sa répulsion intrinsèque, mais aussi celui de la fascination pour le mal et le pouvoir.

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La Représentation de l'Accouchement : Entre Abjection et Pouvoir

La monstruosité maternelle commence dès les représentations liées à l’enfantement, fortement éloignées de l’image idyllique associée d’habitude à la maternité. Ces images bousculent la morale en donnant forme à des sujets qui ne s’inscrivent dans aucune iconographie existante. Pour une société conservatrice, les sujets abordés - que ce soit l’accouchement en lui-même, mais aussi les aléas de la fausse couche ou encore le choix spécifique d’un avortement - sont considérés comme tabous, simplement parce qu’ils relèvent de l’intimité et de la sexualité féminine. Ils illustrent aussi des représentations de l’abject, et par conséquent du monstrueux-féminin.

Comme le précise Creed, se basant sur les théories de Kristeva, l’abject est avant tout lié aux fonctions corporelles biologiques - les restes évacués par le corps comme les excréments, le sang, la salive, la sueur, les larmes et aussi, par conséquent, les menstruations ou même tout de ce qui est lié à l’enfantement : « The womb represents the utmost in abject for it contains a new life form which will pass from inside to outside bringing with it traces of contamination - blood, afterbirth, faeces ».

Tracey Emin : L'Ambivalence Face à la Maternité

Tracey Emin, représentante de ceux que Charles Saatchi a nommé les Young British Artists, fait partie de ces artistes femmes qui cherchent à établir de nouveaux codes de la représentation féminine et maternelle, même si elle les investit de façon très personnelle. En 1994, elle choisit de se faire avorter, un événement qui est venu hanter ses dessins à plusieurs reprises, notamment dans From the Week of Hell’94 (1995) et Terribly Wrong (1997). Emin s’inscrit dans une démarche quasi documentaire.

Les dessins cités reprennent le même schéma, à savoir un corps de femme dont nous ne distinguons que le tronc avec les jambes ouvertes et pliées. Le premier présente un contexte médical avec une table d’auscultation et le schéma de l’appareil génital féminin, tandis que le second laisse supposer qu’un drame est en train de se produire puisque la femme est victime de pertes de sang. Les mots écrits au-dessus du dessin - « Something Wrong » - viennent renforcer cette impression. Tout en gardant sa facture minimaliste, Emin n’épargne rien de son expérience et fait notamment preuve d’une certaine ambivalence entre son refus d’être mère - traduit par plusieurs avortements - et son obsession pour la maternité.

Dans le dessin Do Not Abandon Me (I Just Died At Birth), l’artiste quitte le rôle de mère potentielle pour revenir à celui de « fille de ». Elle y représente un minuscule bébé filiforme expulsé du corps de sa mère qui, quant à elle, porte encore les stigmates de la grossesse - le ventre rond et la poitrine volumineuse. Emin introduit dans le corps maternel représenté un texte dans lequel elle s’adresse à sa mère. Renforcé par la puissance du titre, cet appel prend la forme d’un exutoire, lorsqu’elle écrit : « My own birth stopped me from ever giving birth my own internal faers (…) ».

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Le comportement de l’artiste s’explique par celui de sa propre mère, qui donne l’impression de l’avoir conditionnée à craindre la maternité. Certains estimeront que le monstrueux s’inscrit dans l’attitude d’Emin, au sens où elle ne répond pas aux attentes sociétales qui voudraient faire de toute femme une mère. Mais c’est surtout dans la froideur clinique avec laquelle elle traite stylistiquement de ces évènements que s’inscrit la monstruosité. Cependant Emin dresse un voile de pudeur sur ses dessins très épurés à propos desquels elle ne fournit que peu d’explications.

Frida Kahlo : La Douleur de l'Absence de Maternité

Bien avant les dessins d’Emin, les représentations proposées par Frida Kahlo étaient, quant à elles, plus directes et moins allusives. L’artiste mexicaine y a introduit l’idée d’une représentation liée à l’abjection, qui passe par un rapport au sang et à ce qui devrait être contenu à l’intérieur du corps, engendrant des représentations en apparence monstrueuses car liées au tabou et à ce qui semblait irreprésentable. Kahlo compte ainsi parmi les premières artistes à avoir traité de la maternité, et particulièrement de l’absence de grossesse. A l’instar de Tracey Emin, les expériences qu’elle a traversées l’ont largement inspirée. Fragilisée physiquement par plusieurs accidents et maladies, qui l’ont rendue trop faible pour supporter une grossesse, l’artiste s’est pourtant toujours obstinée, désirant à tout prix porter un enfant. Sans réellement y parvenir, Kahlo a connu plusieurs fausses couches et avortements thérapeutiques.

La même année, elle rend compte de sa douleur et de sa détresse au travers de deux œuvres. Un dessin intitulé El Aborto L’avortement reprend les codes des schémas anatomiques. L’artiste nue, appareil génital apparent, se tient debout en regardant son fœtus encore relié par le cordon enroulé autour de sa jambe. Ce même fœtus se retrouve dans la peinture Henry Ford Hospital (1932), relié par un fil rouge, tel un vaisseau sanguin, au corps de l’artiste. Elle se représente nue, allongée dans un lit d’hôpital, les draps ensanglantés. La dureté de cette vision de l’abject est renforcée par l’environnement dans lequel l’artiste s’est située, isolée et perdue à Detroit, loin de son Mexique natal. Ces éléments traduisent l’obstination de Frida Kahlo à devenir mère, contrairement à Tracey Emin qui lutte pour ne pas le devenir. A l’image de ce fœtus extrêmement réaliste qui revient dans les deux œuvres, l’artiste mexicaine livre des représentations figuratives et par conséquent plus crues.

Ana Álvarez-Errecalde et Rineke Dijkstra : La Maternité à Cru

D’autres artistes sont encore plus explicites dans la représentation de l’abject et, par conséquent, de la monstruosité, grâce à l’utilisation de la photographie. A la manière de Roland Barthes qui définit le « ça a été » comme une des premières fonctions de l’image photographique, ces artistes vont témoigner d’une réalité de la maternité encore inconnue. La réalisatrice et photographe argentine Ana Álvarez-Errecalde a ainsi réalisé une série photographique sur les accouchements par césarienne, pour un livre intitulé cesárea, más allá de la Herida [césarienne, au-delà de la Blessure]. Cette trentaine d’images capture sans détour « la cicatrice physique et émotionnelle » qu’est la naissance d’un enfant : les mères s’exposent nues, cicatrice apparente, avec ou sans leur nourrisson. Ana Álvarez-Errecalde montre ce qui devrait être caché, en mêlant force vitale et morbide. Elle-même s’était déjà mise en scène en 2005 lors de la naissance de sa fille dans une série d’autoportraits intitulée El Nacimiento de mi Hija [La naissance de ma fille]. Elle s’exposait encore couverte de sang, cordon ombilical et placenta hors de son corps, rendant ainsi confuses les frontières entre intérieur et extérieur du corps féminin. Ces deux séries de représentations de la maternité cristallisent plusieurs discours - maternité explicite, corps marqué par la cicatrice, horreur provoquée par les éléments de l’abject (dans le sens proposé par Kristeva : sang, cordon, placenta) - qui, ensemble, convoquent le monstrueux. Pour autant, Ana Álvarez-Errecalde parvient à rendre compte d’une prise de pouvoir symbolique qui naît de la décontextualisation du portrait - le fond est neutre, sans objet - le regard de ces mères défiant l’objectif. Avant cet exemple marquant, la photographe hollandaise Rineke Dijkstra avait déjà capturé cette prise de pouvoir symbolique, en choisissant le même type de mise en scène : des mères nues portent leur enfant contre elles, posant dans un banal couloir d’hôpital.

Orlan : L'Auto-Enfantement Symbolique

Au-delà du réalisme horrifique qui imprègne ces représentations liées à de vrais accouchements, une artiste a choisi d’inscrire le monstrueux dans un acte de procréation symbolique : Orlan, qui offre l’image d’un auto-enfantement dans Orlan accouche d’elle m’aime (1964). L’artiste s’y photographie en plongée, nue sur un drap, les jambes écartées pour mettre au monde un buste féminin. Dans cet acte emblématique, l’artiste défie l’idée de procréation traditionnelle et offre l’image d’une prise de pouvoir absolue de la femme vis-à-vis de ce qu’elle engendre.

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La Relation Mère-Enfant : Entre Tendresse et Terreur

Si elle s’inscrit dans les traces visibles de l’accouchement, la monstruosité maternelle se retrouve, également et en toute logique, dans la représentation de la relation entre la mère et son enfant. Les références à la maternité ont jalonné l’histoire de l’art ; pourtant elles sont plus discrètes dans l’art contemporain, ce qui peut s’expliquer par la difficulté de rendre compte de cette relation tout en l’associant à une revendication féministe.

Alien : Une Allégorie de la Maternité Monstrueuse

Le film Alien de Ridley Scott (1979) offre une représentation particulièrement frappante de la maternité monstrueuse. Mother, le vaisseau spatial, est à la fois un refuge et un incubateur pour les créatures extraterrestres. Rosi Braidotti décrit Mother comme une force génératrice toute-puissante, pré-phallique et maligne, un abîme non représentable d'où proviennent la vie et la mort. Barbara Creed la définit comme la Mère archaïque, la mère parthénogénétique, le point d'origine et de fin.

Selon Creed, cette mère archaïque ne se définit, tout comme la femme considérée comme monstrueuse, que par sa relation à la maternité et à ses fonctions reproductives ; elle est la mère qui conçoit tout par elle-même, le parent originel, celle qui se tient en dehors de la morale et de la loi, en un mot, une figure profondément ambivalente ou monstrueuse.

L'Instinct Maternel : Mythe ou Réalité ?

L'instinct maternel est un concept relativement récent, apparu à la fin du 18ème siècle. Elisabeht Badinter avance qu'il s'agirait d'un sentiment construit avec le concours de l'Etat qui trouverait un intérêt dans cette culpabilisation des femmes. Pour elle, il n'est pas plus naturel que la mère, et non le père, ressente cet amour pour son enfant.

Sarah Blaffer Hrdy, quant à elle, affirme que ce qu'on appelle « instinct maternel » trouve sa source dans les changements physiologiques de la grossesse et l'accouchement, tout en ne pouvant réellement émerger que si l'environnement n'est pas défavorable.

Il est important d'accepter que le rythme de chacune puisse être un peu plus lent que prévu. Certes, nous avons tendance à culpabiliser, car nous imaginons que les autres attendent de nous que nous soyons une mère parfaite immédiatement.

Traditions et Interdits : Le Corps de la Femme Enceinte Sous Surveillance

Dans de nombreuses cultures, le corps de la femme enceinte est soumis à une surveillance constante et à une série d'interdits visant à prévenir les malformations et les monstruosités. Ces interdits peuvent être alimentaires, moteurs ou verbaux.

Interdits Alimentaires

Chez les Zoulous d’Afrique australe, la femme enceinte ne doit pas manger d’une vache morte en vêlant car elle connaîtrait un sort semblable. Une jeune fille ne doit jamais consommer de porc, ni d’éléphant, ni de cheval car l’enfant risquerait d’en avoir les traits.

En Turquie, les femmes de la région de Bergama, l’antique Pergame, doivent éviter la viande du lièvre ou du chameau car l’enfant aura les lèvres relevées et fendues, c’est-à-dire un bec-de-lièvre ; le mouton car l’enfant sera morveux puisque la tête de cet animal est gélatineuse ; la partie sans poils des tripes car l’enfant sera chauve ; le poisson car l’enfant aura la bouche ouverte, parlera du nez ou aura une mauvaise ossature ; la poule car l’enfant sera sale puisqu’elle picore tout ce qu’elle trouve ; les crabes et les écrevisses car l’enfant ne marchera qu’à reculons ; les escargots car l’enfant sera baveux ; les prunes, les mûres noires ou les pétales de rose rouge car l’enfant aura des taches rouges ou violacées sur le corps ; le poivre noir car l’enfant sera couvert de taches noires ; le navet car l’enfant sera péteur…

Interdits Moteurs

Les femmes sakata ne doivent pas s’asseoir sur un tronc d’arbre brûlé ou entretenir un champ nouvellement brûlé car l’enfant pourrait naître avec des taches noires. Elle ne doit pas traverser une rangée de fourmis rouges car les fourmis risqueraient d’« arracher les cheveux » de l’enfant qui ainsi naîtrait chauve. On ne doit pas non plus la réveiller brusquement car cela dérange les esprits qui façonnent l’enfant à ce moment-là, et des parties pourraient manquer à ce dernier.

À Grottola (Mezzogiorno) il ne faut pas brûler du bois de perastro, arbre rugueux et épineux, dans le foyer domestique car l’enfant aura la peau sèche et rugueuse. En France, il faut éviter le contact avec les morts ou tout ce qui est mort, dont le blé à charbon, car cela provoquerait par « contagion » la mort de l’enfant.

Interdits Verbaux

La future mère, durant la grossesse, doit absolument éviter de proférer jurons, blasphèmes ou moqueries, ou même en être témoin, car la faute pourrait s’imprimer sur l’enfant.

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