Les années 1980 ont été une décennie charnière pour la condition féminine, marquée par des avancées significatives, mais aussi par des controverses et des défis persistants. La question des menstruations, longtemps taboue, a émergé dans le débat public, notamment à travers des procès liés au syndrome du choc toxique (SCT), des expressions artistiques novatrices et des luttes sociales pour la reconnaissance des problèmes de santé reproductive liés au travail.

Le Syndrome du Choc Toxique : Une Crise Sanitaire et Juridique

Le syndrome du choc toxique (SCT) a fait irruption sur la scène médicale et juridique à la fin des années 1970, atteignant son apogée dans les années 1980. Cette maladie grave, causée par une toxine produite par le staphylocoque doré, a été étroitement liée à l'utilisation de tampons super-absorbants.

L'origine du syndrome du choc toxique

Un groupe de chercheurs de la Harvard Medical School a affirmé avoir découvert l'origine du syndrome du choc toxique qui, depuis 1980, a provoqué aux États-Unis la mort de cent quatorze femmes. Dans un article publié dans le dernier numéro du Journal des maladies infectieuses, il explique que ce syndrome, lié à l'utilisation des tampons périodiques super-absorbants, est en réalité la conséquence des effets sur l'organisme de deux fibres textiles : la mousse de polyester et la rayonne de polyacrylate.

Le syndrome du choc toxique était apparu aux États-Unis en 1978. Il s'agissait d'un curieux tableau clinique associant une élévation de température, des maux de tête, des éruptions cutanées et des chutes de tension artérielle. Au total, plus de deux mille cinq cents personnes ont été touchées par ce syndrome. En 1980, les épidémiologistes américains notèrent qu'il apparaissait le plus souvent chez des femmes au moment de leur menstruation. On établit alors une étroite corrélation avec l'utilisation de certains tampons périodiques super-absorbants, d'une part, et une infection de l'organisme par un germe particulier (le staphylocoque doré) d'autre part.

Les procès et les conséquences

L'affaire du SCT a engendré de nombreux procès aux États-Unis, mettant en cause la responsabilité des fabricants de tampons. En 1982, le principal fabricant, Procter and Gamble, soutenait qu'aucune preuve de sa responsabilité n'avait pu être établie. Malgré cela, les trois principales marques de tampons (Rely, Tempax super-plus et Playtex) avaient été retirées du marché américain.

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Ces procès ont mis en lumière la nécessité d'une meilleure information des consommatrices sur les risques liés à l'utilisation de tampons et ont conduit à des améliorations dans la fabrication et la composition de ces produits.

L'Art Menstruel : Lever le Tabou et Exprimer le Féminin

Les années 1980 ont également été marquées par l'émergence de l'art menstruel, une forme d'expression artistique qui utilise le sang menstruel comme médium ou qui aborde directement le thème des règles. Cette démarche, souvent provocatrice, visait à lever le tabou qui entoure les menstruations et à explorer les expériences et les identités féminines.

Les pionnières de l'art menstruel

C’est dans les années 1970 qu’on trouve, selon Emilie Bouvard, directrice scientifique de la Fondation Giacometti et autrice d’un article scientifique sur la présence de règles chez les artistes, les premières traces de sang menstruel dans l’art. Aux Etats-Unis, Judy Chicago qui a co-fondé la Womanhouse, un espace d’expérimentations artistiques féministes, porte comme un étendard son Red Flag, une lithographie où l’on voit une femme retirer un tampon, tandis qu’en Europe, Valie Export filme sa miction, un mélange de sang et d’urine.

C’est à un autre genre de mélange que l’italienne Gina Pane fera référence, dans une performance intitulée « Action Autoportrait(s) : mise en condition/contraction/rejet », réalisée en janvier 1973. Dans une pièce où est exposée une semaine de son sang menstruel, on la voit d’abord s’étendre sur un lit métallique surplombant des bougies ; puis s’inciser la lèvre inférieure et le bord des ongles avec une lame de rasoir ; enfin gargariser du lait, qu’elle régurgite dans un mélange de sang et de liquide blanc… « C’est un œuvre sur l’aliénation des femmes, elle incarne une position de femme en souffrance » commente Emilie Bouvard.

L'évolution de l'art menstruel

On trouve assez peu d’œuvres faisant référence au sang des règles dans les années 1980, peut-être à cause de l’épidémie de VIH, mais aussi surtout, selon Emilie Bouvard, parce que dans ces années le féminisme décroît. Il faut attendre les années 1990 pour voir apparaître les traînées rouges de Kiki Smith, ou la serviette hygiénique gisant dans une chambre en désordre de Tracey Emin, une artiste britannique, dans My Bed. Une œuvre vendue près de 3 millions d’euros, et qui fait écho au drap de lit souillé du couple d’artistes Christian Boltanski et Annette Messager, exposé trois ans plus tôt au château de Rochechouart.

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Ces dernières années, de nombreuses artistes ont participé à mettre le sujet des règles sur la table et dans le débat public. Celle qui entraîna dans sa suite une foule de journalistes à s’intéresser à ce sujet est sans nul doute Marianne Rosenstiehl. Fin 2014, elle expose au Petit espace des clichés tout en métaphore comme cette armée de soldats remontant la cuisse d’une femme, à l’image de l’expression utilisée en Russie pour désigner les règles (« Voilà l’armée rouge ! »). Ou ces femmes qui traversent les champs pendant leurs règles pour éradiquer chenilles, limaces ou sauterelles, comme ce fut la tradition en Anjou.

D’autres artistes, explique Elise Thiébaut, ont pointé leur objectif sur le sang des femmes, comme la poétesse indienne Rupi Kaur, le franco-américain Victor D’allant (un homme, enfin !), l’américaine Nolwen Cifuentes ou encore la française Maël Baussand, avec sa série Dentelles, réalisée entre 2010 et 2015 : « On y voit émerger une forme de beauté qu’on n’attend pas forcément sur des tampons… » commente l’artiste dans l’excellent épisode de la série LSD de France Culture consacré aux « règles de l’art menstruel. »

Et voilà que le portrait de la Femen Sarah Constantin, prise par l’artiste Bettina Rheims, s’est recouvert de deux longues traces de sang. L’autrice de cette attaque est connue pour réinterpréter les œuvres à sa manière : il s’agit de Deborah de Robertis, qui avait déjà par exemple écarté les jambes en 2014 et posé sexe à nu devant le tableau de Courbet, L’Origine du monde, au musée d’Orsay. Une façon de lui redonner ses couleurs révolutionnaires… « Je me propose de rétablir le caractère politique des images que vous avez désincarnées et donc dépolitisées au profit d’images consensuelles (…) L’art ne devrait pas simplement se dire politique et se complaire dans l’esthétisme, mais éveiller les consciences », écrit Deborah De Robertis dans la description d’une vidéo adressée à sa consœur artiste. Une critique en forme de machette…

Moins connue, la démarche de Laeticia Bourget n’en est pas moins intéressante, aussi parce que c’est l’une des rares artistes, comme Paola Daniele, à se servir du sang menstruel dans la durée, de manière répétée, sur plusieurs années. Habituée à se débrouiller, faute de moyens, avec les matériaux qui l’environnent, sans forcément les « acheter », l’artiste s’est mise à peindre avec son sang menstruel à partir de la fin des années 1990. A la manière de l’ Arte povera, qui utilise des « produits pauvres ». Une façon aussi, dit-elle à 20 Minutes, de transformer ce moment douloureux en « opportunité d’explorer » : « C’est une stratégie de vie, nous ne sommes pas obligés de voir négativement nos expériences… »

Sur des mouchoirs s’étalent des formes géométriques, plus tard des portraits et des peintures vibratoires, aux motifs organiques. Et de commenter : « Le sang c’est une matière magique, dont on ne se lasse jamais de découvrir les variations »

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Les initiatives sont rares, et parfois entravées : l’artiste Joana Vasconcelos s’est par exemple vue refuser les portes du château de Versailles en 2012, pour son œuvre La fiancée. Constituée de 25.000 tampons, elle fut jugée trop « sexuelle » par l’établissement. Même si le tabou « se craquelle », il reste compliqué d’aborder les menstruations, estime Elise Thiébaut : « Avec le sang de la guerre, des films d’horreur, on n’a pas de problème. »

Santé Reproductive et Conditions de Travail : Le Cas des Ouvrières du Lycra

Les années 1980 ont également vu émerger des préoccupations croissantes concernant l'impact des conditions de travail sur la santé reproductive des femmes. Le cas des ex-ouvrières d’une usine néerlandaise fabriquant du Lycra, qui ont intenté un procès contre leur employeur, la société DuPont, illustre cette problématique.

L'affaire DuPont et les problèmes de santé

Le 7 juillet 2022, le tribunal de Dordrecht, petite ville à une vingtaine de kilomètres de Rotterdam (Pays-Bas), a rendu un jugement très attendu dans le procès intenté par quatorze ouvrières, soutenues par la principale confédération syndicale du pays, la FNV1, contre leur ancien employeur, la société DuPont. Ce jugement de première instance, dans une argumentation très développée, établit la responsabilité civile de DuPont concernant les conséquences de l’exposition et représente un premier grand pas vers l’indemnisation des victimes (on compte aussi un homme dans le collectif des « anciennes » de l’usine). Leur santé reproductive a été profondément affectée : problèmes de fertilité, troubles de la menstruation, fausses couches, lésions cérébrales chez certains enfants. Romy Hardon, 63 ans aujourd’hui, la meneuse de ce collectif, a accouché quant à elle d’un bébé mort-né.

Ce site de production avait ouvert ses portes en 1964. Le Lycra, un des noms commerciaux de l’élasthanne, fait alors partie de ces symboles de la modernité. Découvert en 1958, il est devenu rapidement l’objet d’une fabrication de masse. Comme c’est souvent le cas en santé au travail, la dangerosité du procédé de fabrication, et notamment du DMAc, n’était étudiée que par quelques spécialistes. Les effets nocifs de ce solvant volatil, facilement absorbable par voie cutanée et respiratoire, pour les femmes et les hommes en âge de procréer étaient cependant connus. DuPont les mentionne d’ailleurs dans un manuel de sécurité datant des années 1980.

Les conditions de travail et la lutte pour la reconnaissance

Romy Hardon, dont le père travaillait aussi dans l’usine - mais dans l’unité produisant du Téflon - et qui est décédé d’un cancer à l’âge de 46 ans, se souvient bien de ses conditions de travail : « Le Lycra devait exhaler. Des équipements de protection ? Non, bien sûr, relate-t-elle. Pourtant, DuPont se présentait comme l’entreprise la plus sûre au monde et c’est ce que nous avons cru : si vous ne mettiez pas votre main sur la rampe de l’escalier, vous receviez un avertissement. Si vous deviez faire des heures supplémentaires, un taxi vous ramenait à la maison. Des prix de la sécurité lui étaient décernés. Et nous étions périodiquement soumis à des tests médicaux. Dont nous ne recevions jamais les résultats.

En 2004, DuPont arrête la production de Lycra à Dordrecht. L’usine, vendue, ferme deux ans plus tard. Une fois les portes closes, les langues se délient, des femmes partagent les souffrances qu’elles ont traversées. Mais il semble difficile de s’attaquer à la multinationale, qui est à l’époque un des principaux employeurs de la ville, offrant de meilleurs salaires que les autres entreprises, ainsi que des avantages sociaux. Petit à petit, Romy rassemble des « ex-Lycra ». Ce collectif se tourne vers le syndicat FNV pour recevoir un appui. Dans un premier temps, le collectif a tenté de se faire entendre par le géant de la chimie pour qu’il reconnaisse sa responsabilité et indemnise les victimes. Mais il s’est vu opposer un refus continuel. Car DuPont considère ne rien avoir à se reprocher. Las, les « ex-Lycra » ont fini par porter l’affaire devant les tribunaux en 2016.

Dans cette affaire, l’enquête syndicale a joué un rôle décisif. D’un côté, DuPont considérait que l’établissement de VLEP, alors qu’il n’était pas contraint de le faire par la réglementation néerlandaise à l’époque des faits, suffisait à démontrer qu’en tant qu’employeur, il avait respecté ses obligations de prévention. De l’autre, le collectif a emmené le débat sur les conditions réelles de travail. Sur la base de l’enquête syndicale, dont les principales données n’ont pas été contestées par DuPont, le tribunal a jugé que si la VLEP de 10 parties par millions (ppm) a été généralement respectée, il existe suffisamment de preuves que cela n’a pas toujours été le cas. Car les méthodes de mesurage ne permettaient pas de détecter systématiquement un dépassement. Quelques appareils se limitaient à déclencher une alarme à 5 ppm, ou une seconde alarme à 8 ppm, sans que l’on puisse savoir si l’on dépassait ensuite 10 ppm. D’autre part, certains appareils de mesure étaient installés… à proximité des systèmes de ventilation. Les expositions cutanées n’étaient pas prises en compte, alors que dans plusieurs départements, les travailleuses manipulaient du Lycra à mains nues. Enfin, 15 % du personnel du service d’emballage déclaraient être gênés par une odeur de poisson ; d’après les données scientifiques, une telle odeur n’est perçue qu’à partir d’une concentration de 20 ppm. Le tribunal a ainsi reconnu le vécu des ouvriers comme une source de connaissance.

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