« Il y a dans toute vie un éblouissement, un moment de lumière si intense qui, même si celle-ci est immédiatement rappelée par l’ombre, construit l’événement fondateur, indicible, que toute une vie va tenter de dire. » Cette citation d’Henri Bauchau semble résumer l’expérience de ceux qui ont rencontré Vladimir Jankélévitch, philosophe qui se disait pensé pour le XXIe siècle, en dehors des conformismes. Une pensée intempestive, actuelle au sens étymologique, qui se traduit en acte, dans un engagement attentif aux bruits du monde. Une pensée au bout des doigts aussi, car le piano et la musique furent pour lui une passion inextinguible.
Quelle est l’actualité de ce philosophe de la musique, de ce musicien de la philosophie ? Que nous enseigne cet homme pour qui pardonner fut l’un des grands dilemmes de sa vie ? Cet homme qui écrivit que « si les juifs n’existaient pas, il aurait fallu les inventer » ? Que retenir de ce philosophe pour qui le judaïsme était mobilité d’esprit et esprit d’ouverture, et Israël, ce peuple capable de « faire briller dans le passé les étincelles de l’espérance » selon Walter Benjamin ?
Une biographie enfin dévoilée
Françoise Schwab, historienne, philosophe et spécialiste de l’œuvre de Vladimir Jankélévitch, a publié une biographie qui comble un vide. Proche du philosophe et de sa famille, elle s’est consacrée à l’édition de ses œuvres posthumes. Son essai croise dimensions biographiques et intellectuelles de ce penseur majeur.
Jeunesse et formation : Bourges, Paris, Prague
Vladimir Jankélévitch naît le 31 août 1903 à Bourges, de parents juifs russes, tous deux médecins. Son père, Samuel, fut l'un des premiers traducteurs de Sigmund Freud en France ; il traduisit également des œuvres de Hegel et Schelling et publia des articles dans les revues de philosophie. Fuyant les pogroms antisémites, sa famille s'installe à Paris, où il poursuit ses études aux lycées Montaigne et Louis-le-Grand. En 1922, il entre à l’École normale supérieure, où il étudie la philosophie sous la direction d'Henri Bréhier et Léon Brunschvicg. La première rencontre avec Bergson se situe en 1923, début d’une série d’entretiens et de correspondances.
En 1926, il est reçu premier à l’agrégation de philosophie. De 1927 à 1932, il enseigne à l’Institut français de Prague. Il y rédige une thèse sur Schelling, intitulée L’Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling. Il publie également Henri Bergson en 1931 et sa thèse complémentaire, Valeur et signification de la mauvaise conscience.
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L'ascension intellectuelle et l'épreuve de la guerre
De retour en France, il enseigne au lycée Malherbe de Caen, puis au lycée du Parc de Lyon, avant d'intégrer l'université de Toulouse en 1936, puis celle de Lille en 1938. De nombreux livres parurent pendant cette décennie : L’Ironie ou la bonne conscience (1936), Fauré et ses mélodies (1938), Ravel (1939). La guerre jeta cet universitaire au parcours brillant dans un trou noir.
Mobilisé le 1er septembre 1939 comme lieutenant d’infanterie, il est blessé le 20 juin 1940. Révoqué le 18 juillet 1940 de son poste à la Faculté de Lille, n’ayant pas la nationalité française « à titre originaire », il fut destitué une deuxième fois en vertu du « statut des juifs » en décembre 1940.
Engagement dans la Résistance et clandestinité
Il entre alors dans la clandestinité à Toulouse, adoptant plusieurs identités. Résistant, il adhère au réseau clandestin «Les Étoiles», apparenté au MNCR (Mouvement national contre le racisme) et au Front National universitaire. À partir de 1941, il professe clandestinement à Toulouse et tient son premier cours sur la mort au Café du Capitole. Sa réflexion philosophique et ses écrits portent le sceau de cette période : Le malentendu (1942), Du Mensonge (1942), Le Nocturne (1942).
Il dit : « Les nazis ne sont des hommes que par hasard ». Sa sœur Ida (1898-1982) épousa le poète Jean Cassou. Durant l'Occupation, Vladimir Jankélévitch réussit à faire venir toute sa famille à Toulouse, où Jean Cassou devient commissaire de la République en juin 1944. Il reçut l'aide du recteur de l'Institut catholique de Toulouse, Mgr Bruno de Solages, ainsi que des francs-maçons, notamment la famille de Henri Caillavet. Il dit, contre Sartre, que là était le vrai moment de s'engager, et qu'alors, faire de la morale, ce n'était pas écrire un Cahier pour une morale ou rédiger un Traité des vertus (comme il le fera plus tard), mais de distribuer des tracts en pleine rue au péril de sa vie. Pour lui, la morale consiste à s'engager, «non à effectuer une tournée de conférences au cours desquelles on s'engage à s'engager».
Retour à l'enseignement et reconnaissance
Réintégré en janvier 1945 comme professeur de Philosophie morale à La Faculté des Lettres de Lille, il fut titularisé en juin. En 1947, il donna des leçons au Collège Philosophique, lieu de rencontre avec Jean Wahl, Emmanuel Levinas, et publia le livre sur Le mal. Commencé avant-guerre, achevé en 1946, publié en 1949, son magistral Traité des vertus nourrit une pensée à la fois ironique et sérieuse.
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En 1951, il succède à René Le Senne à la chaire de Philosophie morale à la Sorbonne, enseignement qu’il maintint jusqu’1979. Il a marqué de nombreuses générations d’étudiants par ses cours de morale et de métaphysique, mais aussi par sa personnalité chatoyante, fougueuse, chaleureuse, humaine. Les années 1954-1963 témoignent d’une intense activité de pensée et sont marqués par la publication de nombreux ouvrages : Philosophie première (1953), L’Austérité et la vie morale (1956), Le Je ne-sais-quoi et le Presque-rien (1957), Le Pur et l’impur (1960), L’Aventure, l’ennui et le sérieux (1963).
Le temps, la mort, l'imprescriptibilité : les thèmes majeurs
Le temps - dans le sillon bergsonien - est le thème fondamental de la méditation de cette période : le temps qui voue l’existence au « presque rien » lui confère son caractère irrémédiable, irréversible. De là aussi les œuvres ultérieures : La Mort (1966) et L’Irréversible et la Nostalgie (1974).
Dans les années soixante, Jankélévitch prit une position tranchante face aux questions laissées ouvertes après la guerre, concernant les crimes nazis. Selon lui, il n’est pas question de prescrire ce qui constitue un crime « ontologique », c’est-à-dire contre l’être même de l’homme. En 1965, l’article « L’Imprescriptible » parut dans Le Monde ; il posa comme impératif catégorique l’imprescriptibilité des crimes contre l’humanité. Jankélévitch se voulait le garant de la mémoire de ceux qui ne sont plus puisque les vivants ont l’immense responsabilité d’être, en conscience, les sujets de cette histoire. De là les textes successifs sur le pardon - Le Pardon (1967), Pardonner? (1971) - centrés sur l’impossibilité d’accepter l’innommable.
Judaïsme, Israël et engagement politique
Le livre Sources témoigna de son profond intérêt pour le judaïsme où il exprima dans de belles pages « sa fidélité lointaine mais jamais oubliée comme origine, à son état de juif qui comporte tant de douleurs ». Il prit position sur le problème de la constitution de l’État d’Israël, mais jamais d’un point de vue sioniste.
1968 marqua aussi une date significative : il choisit d’assumer un important engagement auprès des étudiants - rare cas parmi les professeurs de la Sorbonne. Dans le sillon de cet engagement « militant », en 1975, il défendit l’enseignement de la philosophie au lycée et participa aux États Généraux de la philosophie (16-17 juin) avec Michel Foucault, Michel Serres, Jacques Derrida.
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Une pensée aux confins du savoir
Cet inclassable philosophe a édifié une œuvre complète comportant une morale, une métaphysique, une esthétique, fait assez rare pour être remarqué. Pensée qui se situe aux confins, aux limites du savoir : « Mon projet philosophique est une manière de philosopher. C’est-à-dire d’essayer de penser jusqu’au moment où la pensée se brise, des choses difficiles à penser » confiait-il lui même.
Musicien de la philosophie
Comme des respirations entre ceux variations philosophiques apparaissent les « morceaux de temporalité enchantée » que lui ont offert ses compositeurs préférés. Jankélévitch posa un regard neuf sur la musique des XIXe et XXe siècles avec des monographies sur Ravel, Fauré ou Debussy ou Liszt et des études sur Le Nocturne, et sur La Musique et l’ineffable. Cette existence dédiée à la musique se résume en cette boutade : « le philosophe qui m’a le plus influencé : Gabriel Fauré! La musique est la moitié de ma vie, ajoutait-il, et je sais ce qu’elle n’est pas pour moi : un passe-temps, elle est plutôt une forme de l’expérience de l’ineffable. ».
Il disait : « La musique et le temps se font concurrence dans le domaine de l’impalpable ». Pour Vladimir Jankélévitch, la musique joue non seulement un rôle esthétique mais aussi philosophique : « Elle exprime l’inexprimable, le Je-ne-sais-quoi et le Presque-Rien qui donne du sens à la vie lorsqu’elle atteint sa limite ».
Dans La Musique et l’Ineffable publié en 1961, Jankélévitch traite des problèmes classiques de la philosophie de la musique, y compris la métaphysique et l’ontologie. Ce sont les points de départ d’un examen soutenu et d’un démantèlement de l’idée herméneutique musicale dans son sens classique. La musique, soutient Jankélévitch dans le livre, n’est pas un hiéroglyphe, ni un langage, ni un système de signe. Selon le philosophe, elle n’exprime pas non plus des émotions, ne dépeint pas des paysages ou des cultures, et ne raconte pas d’histoires. Par ailleurs, Jankélévitch soutien que la musique ne peut pas être emprisonnée dans la notion glaciale et morbide de la structure pure ou du discours autonome. Enfin, dans cet ouvrage, Jankélévitch nous rappelle que la musique est faite pour être entendue, pas pour être sujet à discussion. De manière intangible, Jankélévitch croit que la musique existe, elle s’attaque aux domaines de l’abstrait et de l’éphémère. Il ajoute que chaque personne qui entend de la musique associe des sons à des images et à des sentiments personnels. Ainsi, Jankélévitch insiste sur le fait que la musique est un phénomène autonome qui est indépendant de nos tentatives de déchiffrement ou de caractérisation. Pour cette raison, Jankélévitch considère la relation musique-langue comme une affaire à sens unique. Il déclare notamment que la musique peut susciter des discussions interminables, mais la conversation ne donne rien à la musique.
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