Introduction

Le dosage des lactates est devenu un paramètre biochimique de plus en plus utilisé en médecine humaine et vétérinaire pour évaluer diverses affections. Notamment, la mesure de la concentration de lactate dans le sang offre une valeur diagnostique et pronostique fiable, particulièrement dans les unités de soins intensifs, lors de la prise en charge des urgences et dans le suivi continu des patients. La possibilité de mesurer le lactate dans différents fluides corporels, tels que le sang, l'urine, le liquide céphalo-spinal, le liquide articulaire et le lait, élargit son champ d'application. L'avènement d'appareils portables de dosage des lactates, utilisables directement au chevet de l'animal, a rendu ce paramètre accessible en médecine rurale. Ces appareils, simples d'utilisation, peu coûteux et nécessitant une faible quantité de prélèvement, ouvrent de nouvelles perspectives pour le suivi et le pronostic des maladies chez les bovins. Cet article explore les connaissances actuelles concernant les mesures de lactate en médecine bovine, en mettant l'accent sur leur pertinence pronostique et thérapeutique chez les veaux atteints de maladies respiratoires, de diarrhées néonatales, d'anoxie ou de septicémie, ainsi que chez les bovins présentant un abdomen aigu. L'établissement de valeurs seuils spécifiques à chaque pathologie vise à assister le clinicien dans sa prise de décision.

L'Essor de la Lactatémie en Médecine Bovine

Depuis quelques années, la filière laitière mondiale a connu des mutations importantes, notamment une diminution des revenus due à la baisse du prix du lait et une augmentation des coûts de production. Dans ce contexte de rationalisation, les entreprises laitières cherchent à accroître leur rentabilité et à diminuer leurs coûts d'exploitation. Les soins vétérinaires n'échappent pas à cette tendance, avec l'émergence d'un nouveau système de décision concernant les frais liés à la santé des animaux. Si le coût reste un paramètre important, les éleveurs souhaitent également connaître les probabilités de retour en production de leurs animaux avant d'investir dans un traitement.

Dans cette optique, de plus en plus de recherches sont menées pour identifier des indicateurs pronostiques permettant de mieux prédire le devenir des animaux malades et de justifier l'investissement nécessaire pour les traiter. Ces études se concentrent principalement sur les affections courantes et ayant des conséquences économiques importantes pour les producteurs. Par exemple, les probabilités de retour en production des vaches atteintes de troubles de la caillette variant considérablement selon le type d'atteinte (déplacement, dilatation ou volvulus), la réforme des animaux les plus gravement atteints pourrait être l'option thérapeutique la plus avantageuse. Il est donc crucial d'identifier les bovins dont le pronostic est réservé.

L'arrivée d'appareils portables permet désormais aux vétérinaires d'effectuer des tests complémentaires directement à la ferme. Ces outils diagnostiques pourraient permettre de formuler un pronostic fiable dès l'examen physique, permettant ainsi à l'éleveur de prendre une décision éclairée quant aux chances de survie de son animal et à la santé financière de son entreprise. Compte tenu de sa valeur pronostique dans d'autres espèces, il est pertinent d'évaluer si la lactatémie est un indicateur pronostique fiable chez les bovins laitiers présentant des affections de la caillette.

Quel Type de Lactate est Dosé ?

Le lactate existe sous deux formes énantiomères : le D-lactate et le L-lactate. Le D-lactate provient de la fermentation bactérienne du glucose et des hydrates de carbone dans le tractus digestif. Chez le bovin, une augmentation du D-lactate est observée principalement lors d'acidose du rumen secondaire à une surcharge en grains et lors de diarrhée néonatale chez le veau. Le L-lactate, quant à lui, se mesure aisément à partir d'appareils portatifs et est la forme quantifiée dans de nombreuses études. Il provient de la respiration cellulaire anaérobie et est élaboré dès que l'organisme est en déficit d'oxygène (hypoxie). Même en présence d'oxygène, certains tissus (érythrocytes, cellules nerveuses, muscles squelettiques et lisses, tractus gastro-intestinal, rétine, peau et medulla rénale) produisent du lactate pour répondre à leurs besoins énergétiques. Un équilibre s'établit donc entre la production et l'élimination de ce métabolite au sein de l'organisme (le métabolisme s'effectue au niveau hépatique et rénal). L'hyperlactatémie se produit lorsqu'un déséquilibre apparaît entre la production et le métabolisme du lactate, par exemple lors d'une perfusion tissulaire systémique insuffisante ou d'une hypoperfusion locale.

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Lactate et Affections de la Caillette : Genèse d'une Étude

En médecine vétérinaire, la mesure de la lactatémie est déjà utilisée chez le chien lors de dilatation-torsion gastrique, ainsi que chez le cheval en colique ou atteint de volvulus du côlon ascendant. Chez le bovin, peu d'études ont cherché à vérifier l'intérêt pronostique de la lactatémie jusqu'à présent. Certaines ont démontré son utilité chez le veau atteint de bronchopneumonie ou lors de volvulus de la caillette chez la vache laitière. Cependant, d'autres études n'ont pas réussi à déterminer l'utilité de la lactatémie lors de volvulus de la caillette. Face à ce manque de données et à des conclusions contradictoires, il est pertinent de vérifier la valeur pronostique de la lactatémie lors de troubles de la caillette. Une étude a été réalisée directement à la ferme sur des affections de la caillette traitées en première intention, avec le vétérinaire traitant ignorant la lactatémie de l'animal.

Actuellement, peu de tests fiables permettent d'établir un pronostic face à un animal atteint d'un trouble digestif aigu. L'examen clinique reste l'outil principal du vétérinaire, avec certains changements des signes vitaux permettant d'évaluer la sévérité de l'affection. Par exemple, une hausse de la fréquence cardiaque et du pourcentage de déshydratation peuvent indiquer un degré d'atteinte plus élevé de l'animal. L'excès de base, l'augmentation du trou anionique et la diminution des chlorures sont d'autres indicateurs pronostiques possibles, mais leur mesure nécessite la proximité d'un laboratoire, ce qui n'est pas toujours accessible au chevet de l'animal.

Appareil Utilisé pour la Mesure du Lactate

Il existe différents outils permettant de mesurer la lactatémie sans recourir à un laboratoire ou à un appareil à gaz sanguin. Le Lactate Pro® (Arkray, Kyoto, Japon) est un appareil portatif qui peut tenir dans le creux de la main. Bien que sa fiabilité n'ait pas encore été validée chez les bovins, plusieurs études chez le chien et le cheval rapportent une bonne corrélation entre les résultats du Lactate Pro® et ceux obtenus avec la méthode de référence (gaz sanguins). Sa plage de détection est assez étendue (0,8 à 23,3 mmol/l). Pour les valeurs de lactatémie strictement inférieures à 0,8 mmol/l, l'appareil affiche "low". Dans ces cas, une valeur de 0,79 mmol/l est attribuée pour les analyses statistiques.

Lactatémie et Différenciation des Affections de la Caillette

Une étude portant sur 152 cas d'affections de la caillette a inclus 87 vaches présentant un déplacement de la caillette à gauche (DCG), 35 une dilatation de la caillette à droite (DCD) et 30 un volvulus de la caillette (VC). Les résultats ont montré que la lactatémie et la fréquence cardiaque des cas de VC sont significativement plus élevées que lors de DCG et de DCD. Cette augmentation de la lactatémie chez les vaches atteintes de VC pourrait s'expliquer par le nœud de torsion à la base de la caillette, qui compromet l'apport vasculaire en oxygène de cet organe. Cette baisse de perfusion tissulaire entraînerait une augmentation de la respiration cellulaire anaérobie, donc de la production de L-lactate.

La lactatémie et la fréquence cardiaque étant plus élevées dans les cas de VC, il est pertinent de vérifier si elles ont un intérêt pronostique. Les résultats indiquent que ce n'est pas le cas lors de DCG et de DCD : aucune différence n'est constatée entre les valeurs des animaux selon que leur état de santé évolue bien ou de façon insatisfaisante. En revanche, les bovins atteints de VC présentent une lactatémie médiane et une fréquence cardiaque moyenne significativement plus élevées lorsque l'animal évolue mal (par rapport aux évolutions positives). La lactatémie apporte donc une information significative dans l'établissement du pronostic de l'animal atteint de VC.

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Établissement de Seuils de Décision

À terme, la lactatémie d'un animal présentant une DCD ou un VC pourrait aider à déterminer s'il est justifié d'investir dans un traitement chirurgical, par rapport à une option de réforme du bovin. Actuellement, les études sont en cours pour inclure de nouveaux cas. Aucun seuil officiel n'a été déterminé. Au vu des seules données préliminaires, il apparaît qu'aucun animal atteint d'un VC et dont la lactatémie est supérieure à 6,6 mmol/l n'a eu une évolution positive. De plus, aucun cas de VC avec une fréquence cardiaque supérieure à 108 battements par minute (bpm) n'a connu une évolution positive. Ces deux observations renforcent l'hypothèse que les animaux avec une fréquence cardiaque ou une lactatémie élevées présentent un risque accru d'évolution négative. Les analyses statistiques permettront éventuellement d'établir un seuil de décision. Ce dernier dépend également du contexte de production, qui varie d'un pays à l'autre (Canada, États-Unis ou Europe). En fonction de la situation, le seuil de décision (fondé sur la lactatémie) est moins élevé s'il est plus économique de réformer un animal plutôt que de le traiter et, inversement, plus élevé si le coût du remplacement est assez important.

Au Canada, la valeur animale individuelle est forte et les coûts de remplacement assez élevés. Le seuil de décision doit donc permettre de maximiser la spécificité (capacité du test à identifier les animaux ayant une évolution positive) et la valeur prédictive positive (pourcentage des bovins au-dessus du seuil de décision dont l'évolution est négative). Sur le plan clinique, l'utilisation d'un seuil de lactatémie plus élevé permet d'éviter de réformer un animal qui aurait eu une évolution positive si la décision de le traiter avait été prise. Les analyses préliminaires suggèrent alors un seuil de décision de 6,5 mmol/l de lactate. En appliquant ce dernier aux individus de l'étude, il apparaît qu'au-delà de 6,5 mmol/l de lactate, un seul animal (33,3 %) a connu une évolution positive, alors que 2 animaux (66,7 %) ont évolué de façon négative.

Aux États-Unis, la valeur animale individuelle étant moins élevée, le seuil de décision doit maximiser la sensibilité (capacité du test à identifier les animaux ayant une évolution négative) et la valeur prédictive négative (pourcentage des animaux au-dessous du seuil de décision dont l'évolution est positive). Sur le plan clinique, l'utilisation d'une lactatémie seuil moins élevée permet d'éviter d'investir sur un animal qui risque d'avoir une évolution négative. Dans cette situation, les analyses préliminaires suggèrent un seuil de décision de 1,5 mmol/l de lactate. Parmi les bovins de l'étude sous ce seuil de décision, 39 (92,9 %) ont eu une évolution positive et 3 (7,1 %), une évolution négative.

Points à Approfondir dans l'Étude

La subjectivité de l'évaluation de l'évolution de l'animal est la principale faiblesse du protocole : c'est la réponse de l'éleveur qui a été prise en compte sur ce point, sans harmonisation de notation d'un éleveur à un autre. La production laitière aurait été un critère plus objectif pour évaluer le retour en production du bovin. Cependant, le niveau de satisfaction de l'éleveur par rapport à son animal est déterminant pour la décision de réforme. De plus, ce critère est pertinent dans une relation client-vétérinaire fondée sur la confiance.

Divergences avec les Travaux Antérieurs

L'étude a obtenu davantage de VC avec une évolution positive, par rapport à ce qui a déjà été publié. En effet, 63,3 % des VC avaient une bonne évolution, alors qu'une autre étude rapporte plutôt 35 % d'évolutions positives. Une des explications pour cette différence est que l'autre essai a été réalisé sur des cas référés, alors que l'étude actuelle a été menée uniquement à partir de cas de première ligne. Cette façon de procéder présente l'avantage que les conclusions obtenues pourront être directement applicables sur le terrain et utilisées par un praticien dans sa pratique régulière. De plus, les résultats sont en désaccord avec d'autres travaux qui n'ont pas déterminé de différence entre les lactatémies des cas de VC selon que l'évolution est positive ou négative. Cependant, cette dernière étude a été réalisée sur des cas référés dont la survie était évaluée 12 mois après l'intervention chirurgicale. L'utilisation de cas référés entraîne une sous-représentation des VC simples avec de faibles valeurs de lactatémie et dont l'évolution avait des chances d'être positive. Il devient donc beaucoup plus difficile d'identifier une différence entre les évolutions positives et négatives. De plus, la mesure de la survie 12 mois après l'opération chirurgicale est aussi discutable puisque de nombreux événements peuvent se produire durant cette période. En fait, il devient difficile d'associer la survie d'un animal avec une intervention chirurgicale qui a eu lieu un an auparavant.

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La Lactatémie dans Différentes Pathologies Bovines

Bronchopneumonie

Lors de bronchopneumonie, le taux de L-lactate sanguin augmente principalement en raison de la diminution du transfert de l'oxygène des poumons vers le sang artériel et de l'élévation de la consommation en oxygène due à un travail de la respiration accru. Cliniquement, les bronchopneumonies sont classées en quatre grades. La valeur de 4 mmol/l de L-lactate peut être utilisée comme pivot pour différencier le grade 4 du grade 3, aidant ainsi à distinguer les animaux à traiter de ceux pour lesquels tout traitement est inutile. L'examen clinique reste primordial pour différencier les trois premiers stades de bronchopneumonie. L'interprétation du taux de L-lactate sanguin, en particulier lors de bronchopneumonie, doit prendre en compte différents facteurs, afin de ne pas surestimer sa valeur réelle et d'émettre un pronostic vital erroné. Le taux de L-lactate sanguin peut ainsi être augmenté par un stress, lors de la capture de l'animal par exemple.

Diarrhée Néonatale

Lors de diarrhée néonatale, du lactate (stéréo-isomères D et L) est produit par les lactobacilles. Il traverse la paroi intestinale vers le sang. Le L-lactate y est facilement métabolisé par la lactate déshydrogénase (LDH). En revanche, le D-lactate s'accumule progressivement car il est métabolisé plus lentement. Le dosage du L-lactate n'est pas pertinent lors de diarrhée néonatale. La D-lactatémie traduit mieux l'état d'acidose. Néanmoins, certains veaux peuvent présenter une forte acidose métabolique à la suite d'une perte de bicarbonates, par exemple, mais une hyper-D-lactatémie légère ou modérée, donc peu de symptômes neurologiques. Ainsi, l'acidose ne doit pas être confondue avec l'hyper-D-lactatémie qui participe seulement à l'état d'acidose. Le D-lactate sanguin est responsable de l'apparition de symptômes nerveux comme une ataxie, une démarche ébrieuse, une faiblesse et une léthargie. Dans certains cas, les veaux sous la mère peuvent présenter un état d'acidose avancé, avec peu ou pas de diarrhée et aucune déshydratation. Il serait intéressant de doser l'hyper-D-lactatémie dans ce contexte, car les symptômes observés chez ces veaux sont liés à l'hyper-D-lactatémie : troubles digestifs légers (ballonnement abdominal), troubles neurologiques importants (ataxie) et signes généraux (abattement).

Acidose Aiguë du Rumen

L'acidose aiguë du rumen résulte d'un apport, en grande quantité et sur peu de temps, de glucides rapidement fermentescibles dans le rumen. C'est le cas, par exemple, d'une vache qui s'échappe et qui a accès à un silo de céréales. En cas de consommation accidentelle d'une grande quantité de glucides facilement fermentescibles comme l'amidon (céréales, pommes de terre) ou les sucres solubles (betteraves sucrières, betteraves fourragères, fruits), la production de DL-lactate devient supérieure à son utilisation. L'acidose métabolique peut être mise en évidence par le dosage du lactate, le base excess ou le trou anionique. Comme lors de diarrhée néonatale, c'est l'accumulation de D-lactate dans le sang qui entraîne l'apparition de troubles neurologiques tels qu'une dépression, une démarche ébrieuse, une cécité, etc. La présence anormale de lait dans le rumen d'un veau préruminant peut aussi engendrer une acidose ruminale : le lactose est transformé en D- et L-lactate par les lactobacilles.

Traitement de l'Acidose Lactique

Le traitement de l'acidose D-lactique (mais aussi L-lactique) passe par la correction du pH sanguin et par une réhydratation orale ou parentérale. En effet, il a été démontré in vitro que la métabolisation du D-lactate est réduite quand le pH est bas. Le bicarbonate est classiquement utilisé pour corriger l'acidose métabolique par voie parentérale.

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