Introduction

Les mutations profondes des rapports hommes-femmes ces dernières décennies amènent les hommes à repenser leur paternité. Des facteurs tels que l'immigration, l'adaptation à un nouvel environnement, l'augmentation des divorces et la présence accrue des femmes sur le marché du travail, forcent les pères à redéfinir leur rôle face aux nouvelles attentes sociales. Dans ce contexte, de nouvelles formes de paternité émergent, remettant en question les représentations traditionnelles du masculin et du féminin. La reconnaissance des changements opérés dans les pratiques de masculinité chez les hommes est largement partagée dans les études sur les masculinités.

L'Impact de l'Immigration sur la Paternité et la Masculinité

Bien que les études sur les hommes et les masculinités aient pris naissance au début des années 1980, les conséquences de l'immigration sur la paternité restent peu étudiées, et celles sur la masculinité et le développement de l'identité paternelle sont encore moins documentées. Quelques études réalisées auprès de mères récemment immigrées au Québec suggèrent que l'immigration représente pour les pères une opportunité de se redéfinir en tant qu'homme et père.

Cependant, l'immigration n'est pas vécue de manière homogène par tous les hommes immigrants. Il existe des variations culturelles, inter ou intrafamiliales, personnelles et de parcours. Il n'existe pas de trajectoire unique ou universelle dans la construction de l'identité masculine et paternelle des immigrants. Cette trajectoire dépend de la société d'accueil et de la place accordée aux pères et aux hommes dans ce nouvel environnement. L'immigration représente une transition complexe susceptible d'influencer la stabilité et la continuité des rôles familiaux, affectant tous les domaines de la vie d'un parent.

Les hommes immigrants développent une conception de leurs rôles en fonction des normes sociales de leur société d'origine, tout en s'adaptant à celles de la société d'accueil. Des ressemblances et des contradictions peuvent exister entre ces normes, notamment en ce qui concerne la masculinité.

Les Masculinités : Une Construction Sociale Hiérarchisée

Les études sur les hommes et les masculinités s'inscrivent dans la continuité des études féministes, remettant en question les théories classiques qui conçoivent les distinctions entre les femmes et les hommes comme innées et immuables. Une approche socio-constructiviste considère le genre comme une construction sociale, le produit d'une culture donnée, distinguant clairement le sexe biologique et le genre social, fortement déterminé par l'environnement.

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Des études relèvent l'existence de stéréotypes ou de préjugés relatifs à la masculinité, construits autour de la crainte de la féminité, de la restriction de l'expression émotionnelle, du besoin de pouvoir et de contrôle. La sociologue australienne Connell a introduit une hiérarchie entre les différentes formes de masculinité, où la "masculinité hégémonique" représente la forme sociale dominante, analysée sous l'angle des rapports qu'elle entretient avec les autres formes de masculinité : subordonnées, complices ou marginalisées. La masculinité hégémonique, souvent idéalisée, est déterminée par les caractéristiques observables de la culture ambiante, telles que la conformité ou la résistance, la passivité ou la violence. Elle fait appel à des caractéristiques socioculturelles telles que l'hétérosexualité, l'habileté athlétique, la force physique, le courage, la compétitivité, l'autonomie et le contrôle des émotions.

En plus de la masculinité hégémonique, Connell distingue d'autres formes : la masculinité "complice" (forme aspirante de la masculinité hégémonique), la masculinité "subordonnée" (position de dominé, marginalisée et soumise à des comportements excessifs) et la masculinité "marginalisée" (expression de la masculinité d'individus qui révèlent d'autres caractéristiques que celles de la masculinité hégémonique, les situant dans des positions d'infériorité). Les hommes immigrants peuvent se retrouver dans ce dernier groupe.

Tension de Rôle de Genre et Paternité Relationnelle

La construction de la masculinité des hommes provoque un questionnement lié à la théorie sociale du genre et aux différentes formes de masculinité. Les relations entre les masculinités dominantes, complices, subordonnées et marginalisées peuvent être une source de turbulence. Pleck parle d'une tension de rôle de genre, souvent perceptible chez les hommes immigrants qui vivent le conflit entre la masculinité développée avant l'immigration et les réalités de la fonction masculine dans la société d'accueil. Cependant, ils sont capables de découvrir et d'adopter de nouvelles fonctions qui mettent l'accent sur une paternité relationnelle. Le paradigme structurel conçoit la masculinité comme un phénomène pluridimensionnel, soulignant la diversité des manières de la vivre. Les hommes négocient constamment des attitudes, des gestes, des idées et des comportements associés aux diverses masculinités présentes dans leur environnement afin de se trouver une place, en particulier dans un contexte migratoire.

Évolution de la Paternité et Redéfinition des Rôles

La paternité, en tant que phénomène social, est en constante évolution. Elle constitue un moment idéal pour entreprendre un cheminement par rapport à son identité personnelle, en tant que père et en tant qu'homme. Les notions de paternité et d'identité masculine sont interreliées, les contradictions traversant la paternité contemporaine se répercutant dans les différentes formes de masculinités. En contexte d'immigration, la représentation de ce qu'est un bon modèle d'homme pourrait être confrontée aux modèles valorisés dans la société d'accueil, entraînant une redéfinition du rôle de père et d'homme.

La prise de distance par rapport aux modèles traditionnels permet de redéfinir les rôles assignés aux deux sexes dans la sphère familiale, favorisant une plus grande flexibilité des identités. Le masculin se resitue autour de l'importance du lien, de l'interaction et de la communication, qualifiée de "paternité relationnelle impliquée". De nouveaux portraits de la paternité apparaissent, entre les modèles traditionnels se tenant à distance des soins aux enfants et les nouveaux pères qui y sont pleinement investis, incarnant différentes formes de "paternité hybride".

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Engagement Paternel et Croyances sur les Rôles de Genre

Les études portant sur les liens entre l'engagement paternel, les attitudes et les croyances adoptées par les pères à l'égard des rôles de genre affichent des résultats contradictoires. Cependant, une étude montre que les pères qui adoptent une vision plus libérale à l'égard de la division des rôles de genre ont tendance à davantage se percevoir engagés dans la dispensation des soins de base et à éprouver un plus grand sentiment de responsabilité par rapport à leurs enfants. Si les pères plus égalitaires démontrent un niveau élevé d'engagement, l'attitude de la mère vis-à-vis des rôles de genre n'aurait pas d'impacts significatifs sur la qualité de l'engagement du père. Les pères qui adoptent une vision multidimensionnelle des rôles paternels sont plus susceptibles de s'engager auprès de leurs enfants.

Une tension demeure entre l'engagement paternel et la masculinité, en raison d'une hiérarchie sociale persistante entre les différentes formes de masculinités. Au même moment, les stéréotypes masculins perdent de leur rigidité en raison de l'implication accrue des hommes dans les soins de base.

Paternité et Immigration : Une Redéfinition Identitaire Continue

La place et le rôle qu'on accorde aux pères dans une société sont ancrés dans la culture, tout en étant soumis aux influences environnementales qui agissent sur la structure familiale et les conditions dans lesquelles s'exerce la paternité. Les pères immigrants sont continuellement en redéfinition identitaire, cherchant à développer une identité paternelle renouvelée au contact de l'immigration, ce qui engendre des répercussions sur leur masculinité.

La paternité dans les contextes canadien et québécois a connu une évolution remarquable, avec une participation accrue des hommes aux soins de l'enfant et aux tâches ménagères. Cette évolution se poursuit avec les transformations sociales et politiques et leurs influences sur les rôles de genre. Les hommes immigrants dans cet environnement sont souvent confrontés à des réalités différentes de leur culture d'origine concernant la paternité, le rôle de l'homme à l'égard de l'enfant et de la famille, les relations homme-femme. Ils doivent s'adapter à un nouveau foyer, à un nouvel environnement social, à la langue, à la culture, au lieu de travail et à la profession, une transition exigeante qui peut provoquer une plus grande vulnérabilité.

La Transition à la Paternité : Un Séisme Intime

L'avènement de la parentalité constitue l'un des séismes intimes les plus profonds qu'un individu et un couple puissent traverser. Il ne s'agit pas d'une simple addition, d'un nouveau rôle à endosser, mais d'une reconfiguration complète de l'architecture psychique, relationnelle et existentielle. Le passage de la dyade à la triade est un événement qui fracture les continuités, remet en question les identités établies et force une réécriture fondamentale du contrat psychique qui lie les partenaires. La parentalité est une crise normative, un point de bascule développemental pour l'adulte, aussi significatif que l'adolescence, mais infiniment moins préparé et discuté dans sa complexité.

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La Matrice Neurobiologique de la Parentalité

Le concept d'« instinct maternel » ou « paternel » est une simplification qui occulte les processus neurobiologiques et hormonaux complexes et progressifs à l'œuvre. Loin d'être une compétence innée et automatique, le cerveau parental est le produit d'une remarquable neuroplasticité, un remodelage cérébral orchestré par des fluctuations hormonales massives, tant chez la mère que chez le père.

Chez la femme, la grossesse, l'accouchement et la période post-partum sont marqués par des vagues hormonales d'une amplitude inégalée. L'ocytocine, souvent qualifiée d'« hormone de l'amour » ou de l'attachement, joue un rôle central. Libérée en grande quantité durant l'accouchement et l'allaitement, elle facilite non seulement les processus physiologiques mais module également les circuits neuronaux du cerveau maternel, augmentant l'activité dans les régions associées à l'empathie, à la récompense et à la motivation, tout en diminuant la réactivité de l'amygdale, le centre de la peur et de l'anxiété. Ce calibrage neurochimique rend la mère hypersensible aux signaux de son nourrisson, favorise les comportements de soin et renforce le lien d'attachement.

La parentalité induit également des changements cérébraux chez le père. Les pères impliqués dans les soins précoces présentent une augmentation des niveaux d'ocytocine et de vasopressine et une diminution du taux de testostérone. Cette modulation hormonale est corrélée à une plus grande sensibilité aux pleurs du bébé et à des comportements de soin plus affirmés. Le cerveau des pères active des réseaux similaires à ceux des mères, notamment ceux impliqués dans la détection des signaux, le raisonnement social et la planification.

Cette hypersensibilité aux signaux du bébé peut devenir une source d'hypervigilance, d'anxiété et d'épuisement. Le cerveau parental est un cerveau en état d'alerte permanent, dont les circuits de la peur sont reconfigurés pour se focaliser sur une nouvelle cible de vulnérabilité.

La Crise Identitaire et la Naissance du "Parent"

L'arrivée d'un enfant dynamite les fondations de l'identité. Les concepts de "matrescence" et "patrescence" décrivent ce processus de transformation identitaire radicale, un travail psychique de deuil et de reconstruction.

Le premier aspect de cette crise est le deuil de l'identité pré-parentale. La personne doit renoncer, du moins temporairement, à une part de son autonomie, de sa spontanéité, de sa vie professionnelle, sociale et intime antérieure. Le sentiment d'ambivalence, mélange d'un amour immense pour l'enfant et d'une nostalgie douloureuse pour la vie "d'avant", est une expérience quasi universelle mais profondément taboue.

Le second aspect est la construction d'une nouvelle identité de "parent", pétrie par la réactivation de sa propre histoire infantile et des modèles parentaux intériorisés. Le nouveau parent se retrouve confronté à ses propres parents, non plus comme un enfant, mais comme un pair. Cette nouvelle identité est soumise à une pression normative écrasante, piégeant le parent dans une quête de perfection inatteignable.

La Dynamique Conjugale à l'Épreuve de la Triade

La transition de la dyade à la triade est statistiquement l'une des périodes les plus à risque pour la satisfaction maritale. La communication subit une transformation radicale, les conversations devenant majoritairement logistiques et fonctionnelles. La répartition des tâches devient un point de friction majeur, exacerbant les inégalités préexistantes et tendant à réinstaurer des rôles de genre traditionnels. L'intimité sexuelle et physique est profondément affectée par la fatigue, la récupération physique post-partum et les changements hormonaux.

L'« alliance co-parentale », définie comme la capacité des parents à travailler ensemble en tant qu'équipe, est le principal facteur protecteur pour le couple et pour le développement de l'enfant. Les couples qui parviennent à naviguer cette transition sont ceux qui réussissent à transformer leur intimité romantique en une nouvelle forme d'intimité basée sur le partenariat, le respect mutuel et un projet commun explicite.

Le Spectre de la Souffrance Psychique Parentale

La dépression post-partum (DPP) maternelle est une pathologie sérieuse, touchant environ 10 à 20% des nouvelles mères. Il est crucial de reconnaître l'existence de la dépression post-partum paternelle, affectant jusqu'à 10% des nouveaux pères. Au-delà de la dépression, les troubles anxieux périnataux sont encore plus prévalents. Le sommeil fragmenté et insuffisant est un facteur de risque transverse majeur.

La Reconfiguration du Système Familial Élargi et Social

L'onde de choc de la naissance se propage et reconfigure l'ensemble du système familial et social. L'arrivée d'un petit-enfant transforme les parents des nouveaux parents en grands-parents, ce qui peut être une source de soutien, mais aussi générer des tensions. Lorsqu'il ne s'agit pas d'un premier enfant, la dynamique de la fratrie est également bouleversée.

L'Émergence d'une Dimension Subjective Incontournable

L'invention de l'individu, la reconnaissance des femmes et de leurs revendications et la mutation du couple et de la famille contribuent à forger une dimension subjective incontournable à l'exercice du rôle de parent. Les pères sont devenus visibles d'une façon tout à fait différente, aux yeux des autres et à leurs propres yeux. Être père constitue non plus seulement un rôle social à assumer, mais surtout un projet identitaire à réaliser.

L'Expérience Paternelle Lors de la Période Périnatale

Les chercheurs ont commencé à s'intéresser à l'expérience vécue par les hommes durant la période de la grossesse de leur partenaire, de l'accouchement et des premiers mois après la naissance de leur bébé. La grande majorité des pères rapportent être profondément touchés sur le plan émotionnel par leur présence et leur participation à la naissance de l'enfant, un mélange de sentiments d'émerveillement, de joie, de fierté, mais aussi de sentiments de détresse, de confusion et d'exclusion. Les pères ont du mal à bien saisir leur rôle sur la scène institutionnelle de l'accouchement.

Le Père "Parachuté" et le Discours Social en Déficit

L'image du père "parachuté" ou "transplanté", qui arrive sans histoire, sans contexte et qui a un rôle accessoire, est critiquée. Hawkins et Dollahite ont montré la présence d'un discours social à l'intérieur duquel les pères sont représentés comme étant en déficit : de modèles clairs, d'engagement, de responsabilisation et d'habiletés personnelles.

Au-Delà de l'Accouchement : Le Vécu des Pères Lors des Périodes Prénatale et Postnatale

L'étude des périodes prénatale et postnatale a permis de mettre en lumière le vécu des pères et l'expression de celui-ci. La grossesse de la mère constitue l'élément le plus important dans la tâche développementale de réorganisation psychologique que les pères effectuent lors de la période périnatale. L'intense émotionnalité des pères lors de l'accouchement cohabite avec plusieurs autres dimensions de leur expérience : leurs valeurs, leurs croyances, leur sens critique, leurs espoirs, leurs initiatives. Le rapport que crée le père avec le personnel soignant durant l'accouchement revêt une signification importante à ses yeux. La période postnatale constitue pour le père le creuset social de son expérience paternelle, qui s'extériorise dans des relations sociales concrètes. Il s'agit d'explorer les multiples possibilités qu'offre cette réalité et de résoudre les tensions qui la traversent.

Ambivalence et Contradictions

La description de l'expérience paternelle lors de la période périnatale se caractérise par l'ambivalence par rapport aux attentes et aux demandes auxquelles les pères sont exposés. Le contexte familial et professionnel qui entoure la naissance semble être, pour les pères, des territoires de contradictions.

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