Le théâtre pour enfants, souvent perçu comme un domaine spécifique et parfois marginalisé, possède une histoire riche et complexe. Cet article explore l'évolution du théâtre pour enfants, de ses prémices à sa reconnaissance actuelle, en mettant en lumière les figures clés, les mouvements importants et les enjeux spécifiques à ce domaine.
Les prémices du théâtre pour enfants
À la fin du XIXe siècle, les premières pièces destinées aux jeunes spectateurs commencent à apparaître dans les grandes capitales européennes, notamment à Paris, Bruxelles et Londres. En 1874, Jules Verne adapte son roman Le Tour du monde en 80 jours, qui est joué au Théâtre de la Porte-Saint-Martin et repris au Théâtre du Châtelet en 1886, avec un succès retentissant. À Saint-Pétersbourg, Constantin Stanislavski investit un théâtre pour la jeunesse et met en scène L'Oiseau bleu de Maeterlinck au Théâtre d'Art de Moscou en 1908. La même année, il déclare : « Le théâtre pour enfants, c’est le théâtre pour adultes, en mieux ».
Dans les années 1920, Charles Dullin projette de créer des théâtres dédiés aux enfants avec l'objectif de promouvoir l’art théâtral et la formation du spectateur. Il écrit dès 1928 : « Si nous voulons assurer la continuité de notre effort, il nous faut lutter contre l’éducation purement visuelle imposée aux enfants et aux jeunes par le cinéma. Si nous n’organisons pas à l’intention de la génération qui vient une propagande active en faveur du théâtre, nous sommes menacés de la voir ignorer notre art et de s’en détourner. »
L'essor du théâtre pour enfants après la Seconde Guerre mondiale
Après 1945, Jeanne Laurent, au ministère de l’Éducation nationale, donne une impulsion décisive au développement du théâtre pour enfants en lançant le mouvement de la décentralisation théâtrale. À compter de 1946, elle crée les premiers centres dramatiques nationaux (à Colmar, à Saint-Etienne en 1947, à Toulouse en 1948) qui, dans les territoires, porteront aussi des projets à l’attention de l’enfance et de la jeunesse. Après ces premières institutions, les onze troupes permanentes créées par l'État deviendront également centres dramatiques nationaux à la fin des années 1950 et au début des années 1960. La création pour le jeune public s’étoffe et se diversifie, notamment dans ce réseau naissant.
Les années 1970 marquent un tournant avec l'émergence d'artistes comme Catherine Dasté ou Anne Sylvestre, qui élaborent un nouveau langage artistique s’adressant directement aux enfants et s’éloignant du répertoire des contes adaptés. En mai 1969, Jean Vilar est le premier à introduire des pièces jeune public au Festival d'Avignon et, trois ans plus tard, Jack Lang invente le « théâtre national des enfants » à Chaillot. Claude Régy, Antoine Vitez, Ariane Mnouchkine créent pour le jeune public et s’engagent.
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Antoine Vitez explique : « Trop souvent en effet, nous avons, les uns et les autres, tendance à concevoir le public des enfants comme un sous-public, comme si les enfants n‘étaient pas de vraies personnes. À sous-public, sous-moyens : les enfants ne méritaient pas que de petits spectacles, hâtivement montés. Les grands spectacles - les vrais ! -, on devrait les réserver uniquement au vrai, au seul public, celui des adultes ! »
Les spectacles produits pendant cette décennie reflètent les évolutions de la société et abordent des questions sensibles. Si le conte reste prédominant dans la production, la création jeune public n’échappe pas à cette évolution et certaines propositions apparaissent parfois comme des métaphores des combats idéologiques de l’époque. À compter de 1976, six compagnies sont missionnées par le ministère de la Culture dans la création d’un nouveau type d’établissement culturel, les CDNEJ - Centres dramatiques nationaux enfance jeunesse. Ces CDNEJ ont pour objectif d’inventer, de créer des lieux de production pour les enfants.
Ils écrivent collectivement dans un Manifeste diffusé en octobre 1977 : « La création des C.D.N.E.J. est pour nous le premier résultat d'une lutte âpre, longue, entêtée, pour que les enfants ne soient pas exclus du champ de la recherche et de la diffusion théâtrale, une première reconnaissance par l'État du rôle de service public joué par nos équipes ». Ils complètent alors le réseau des Centres dramatiques nationaux (CDN) et permettent ainsi à l’État d’impulser une politique de production et de diffusion à l’adresse de l’enfance et de la jeunesse en prenant appui sur des acteurs repérés et militants.
La structuration du secteur dans les années 1990 et 2000
En 1999 disparaît le réseau des CDNEJ, qui perd sa spécificité. Ces structures se fondent le réseau, plus vaste et à l’adresse de tous les publics, des 38 CDN répartis sur le territoire national. Ceux-ci ont vu leur positionnement modifié par la Charte des missions de service public du spectacle vivant introduite en 1998 par Catherine Trautmann, alors ministre de la Culture. Il y est notamment précisé que « la sensibilisation, dans le cadre de l’éducation, de nouvelles classes d’âge aux réalités de la pratique et de l’offre artistique doit être une priorité stratégique. (…) Elle doit être une composante régulière et prioritaire de l’activité des institutions, au plus près de leur projet artistique ».
En parallèle de cette évolution au sein des lieux, au cours des années 1990, la création à l’adresse de l’enfance et de la jeunesse a vu naître un réseau de festivals qui lui est entièrement dédié. C’est le cas à Quimper avec Théâtre à tout âge, à Reims avec Méli’môme, à Kingersheim avec Momix, à Dijon avec À pas contés… Ils deviennent peu à peu les lieux de la découverte et du repérage pour un nombre croissant de programmateurs. Cette création spécifique qui, de théâtrale est devenue plus hybride, croisée ou tout simplement ouverte sur d’autres répertoires artistiques (la danse, les musiques actuelles…), investit fortement les programmations des théâtres municipaux, s’immisce dans celles des scènes nationales. Elle devient un axe de programmation fédérateur et porteur de sens pour les intercommunalités qui se construisent pas à pas.
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La création d’un Molière du « meilleur spectacle jeune public » marque le début de la reconnaissance d’un secteur sous-estimé par la profession. Ce foisonnement de créations n’aurait jamais été celui que nous connaissons sans l’émergence d’une édition théâtrale spécialisée qui a grandement contribué à faire connaître les œuvres et leurs auteurs, à la fois aux artistes et aux professionnels de l’enfance et de l’éducation. Ainsi, l’idée d’une collection spécifique, dénommée Très Tôt Théâtre, est née sous l’impulsion de Dominique Bérody, en 1987, à Poitiers lors de la journée du théâtre pour le jeune public organisée dans le cadre du salon des auteurs « Jeux d’écriture ». D’autres maisons d’édition leur emboîtent le pas avec, parmi les plus connues, L’Avant - Scène Théâtre, L’Arche, Les Éditions Théâtrales - et sa collection Théâtrales jeunesse dirigée par Françoise du Chaxel - ou encore L’École des Loisirs.
Les enjeux contemporains du théâtre pour enfants
La production pour le jeune public tient une place très significative dans le nombre de représentations de spectacle vivant données dans tous les réseaux de diffusion en France. Pour autant, « le manque de soutien public à la création est patent et les équipes investissent majoritairement leurs fonds propres dans la création, au détriment de leur capacité à se structurer ». Initiée par le ministère de la Culture et de la Communication en 2014, La Belle Saison avec l’enfance et la jeunesse a marqué un tournant singulier dans le paysage de la création pour le jeune public. De cette Belle saison et du coup de projecteur qu’elle a pu générer sont nés une multitude de projets, de toutes dimensions et sur tous les territoires. Le paysage s’est structuré avec la création dans la plupart des régions de plateformes professionnelles réunissant artistes, programmateurs et médiateurs autour des enjeux locaux de formation, de création ou de diffusion.
Cyrille Planson souligne que le théâtre d’enfance et de jeunesse est encore souvent présenté comme un secteur émergent, ce qui souligne à la fois son inventivité et sa précarité. Il est essentiel de ne pas maintenir ce théâtre en périphérie de l’histoire du théâtre, mais de le considérer comme un élément important du paysage culturel.
Exemples de pièces et de spectacles pour enfants
De nombreux spectacles et pièces de théâtre sont proposés aux enfants, abordant des thèmes variés et utilisant des formes artistiques diverses. Voici quelques exemples :
- Spectacles musicaux et contes revisités :
- Lulu apparait et vient nous faire découvrir la magie de cette petite boutique de Noël une fois que tout le monde est parti.
- Un joli conte musical qui nous replonge, non sans nostalgie, dans nos souvenirs d’enfance.
- Il était une fois une graine… : un spectacle mêlant conte, musique, mouvement et jeu théâtral.
- Zoé va tenter d’exprimer grâce à la magie leurs histoires fantastiques en entendant jouer au piano les plus beaux airs d’opéra.
- Pièces abordant des thèmes de société :
- Caddie de Jean-Pierre Cannet : une pièce sur le vol et la famille, vue à travers les yeux d'un enfant.
- Il a beaucoup souffert Lucifer d'Antonio Carmona : une pièce sur le harcèlement scolaire.
- Anissa / fragments de Céline Bernard : une pièce sur le sort des mineurs isolés.
- Créations originales et expérimentales :
- Bouge ! : l'histoire d'une petite boule rouge qui part à la découverte du monde.
- ROndO revisite le rond, la rotation, la transformation, l’éclosion, la fusion… : une création minimaliste pour émoustiller les sens du jeune public.
- Adaptations d'albums jeunesse :
- Moi, canard de Ramona Bădescu, illustré par Fanny Dreyer : une adaptation du conte d'Andersen Le Vilain Petit Canard.
Le plaisir de lire du théâtre pour enfants
David Lescot, auteur et metteur en scène de pièces pour enfants, a créé une trilogie mettant en scène un garçon de dix ans et demi : J’ai trop peur, J’ai trop d’amis et Je suis trop vert. Ces pièces, interprétées par trois comédiennes, sont appréciées pour la justesse des dialogues et la pertinence des thèmes abordés.
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Lire du théâtre pour enfants peut être une expérience enrichissante. Cela permet de retrouver le plaisir éprouvé lors d'un spectacle, de découvrir la grammaire spécifique du texte théâtral (répliques, scènes, didascalies) et de s'immerger dans des histoires captivantes. Par exemple, la pièce Depuis que je suis né de David Lescot, monologue d'un petit garçon de six ans qui écrit ses mémoires, offre un regard tendre et amusé sur l'enfance.
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