Meredith Monk, immergée dans la musique dès sa naissance grâce à sa mère, chanteuse professionnelle issue d'une lignée de chanteurs russes, et formée très tôt à la méthode rythmique de Jaques-Dalcroze, entretient une relation instinctive et organique avec la musique, le rythme, le corps et la voix. Sa singularité s'inscrit dans une tradition américaine de "francs-tireurs" musicaux, reliant Charles Ives à Lou Harrison, en passant par Henry Cowell, John Cage, Harry Partch, La Monte Young, Pauline Oliveros ou Laurie Anderson.
L'Héritage d'une Maverick Américaine
La compositrice, ayant côtoyé John Cage, se reconnaît dans cette société de "francs-tireurs". Contrairement à Ives, elle n'a pas œuvré dans l'ombre, et n'a pas mené la vie vagabonde d'un Harry Partch. Après son apprentissage sur la côte ouest, elle s'est mêlée à l'avant-garde new-yorkaise. La reconnaissance institutionnelle a suivi, d'abord en Europe dès les années 1970, puis dans le monde entier, grâce aux disques publiés par le label ECM. En 1985, The Village Voice lui a décerné trois Obie Awards, dont un pour l'ensemble de sa carrière. Deux ans plus tôt, elle faisait partie des 4 American Composers auxquels Peter Greenaway consacrait un documentaire, aux côtés de John Cage, Robert Ashley et Philip Glass.
Son parcours diffère de celui de ses collègues répétitifs américains, Steve Reich et Philip Glass, par le fait que Meredith Monk est restée l'interprète privilégiée de son propre travail pendant près de soixante ans. Elle a engagé son corps, sa voix et sa vie dans son art, ainsi que ceux des membres de son ensemble, pour en faire les instruments d'une musique renouant avec des traditions millénaires et entrelacant divers folklores. Son usage de la répétition est inspiré des musiques traditionnelles, et son minimalisme sauvage et sophistiqué est influencé par La Monte Young. Sa musique, transmise oralement, s'est déployée au-delà des salles de concert.
Un aspect important de son œuvre est sa manière sereine et souveraine de s'affirmer en tant qu'artiste femme, ce qui confère à son œuvre son importance, sa beauté et sa singularité. Meredith Monk est un symbole et un exemple.
Un Théâtre Musical Composite et Poétique
Les termes de "composite" ou de "mosaïque" sont souvent utilisés pour décrire l'œuvre de Meredith Monk, dont la pratique englobe la musique, le chant, le théâtre, la performance, les arts visuels, le mouvement, la vidéo et le cinéma. En 1966, avec le solo 16 Millimeter Earrings, elle a l'intuition d'inventer une forme performative avec une poésie non verbale, un théâtre d'images, de sons et de textures. La force de son "théâtre musical" réside dans l'équilibre entre les différents médiums, la poésie et la musicalité avec lesquelles ses pièces imbriquent les différents moyens d'expression.
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Ce théâtre musical cherche à atteindre la subtilité et l'unité présentes dans les arts de la scène orientaux, tels que le katakali indien, l'opéra chinois et le kabuki japonais. Les éléments peuvent se décliner séparément, sous forme d'installation vidéo, de film ou de version concertante. Meredith Monk parle de "poésie visuelle" et ne réfute pas le terme de Gesamtkunstwerk wagnérien. Le mot "opéra" apparaît dans le sous-titre de plusieurs de ses œuvres emblématiques, telles que Vessel, Education of the Girlchild, Quarry, Recent Ruins, Specimen Days et Magic Frequencies. Atlas est son unique ouvrage créé dans une maison d'opéra.
Ce théâtre musical mêle des éléments narratifs, des personnages, des événements et l'ombre de l'Histoire, en un flux de séquences agencées selon une conception circulaire du temps. Meredith Monk envisage le temps comme une matière sculpturale, fluide et labile. Cette dramaturgie non linéaire et cette composition par juxtaposition de scènes, d'images et de sons reflètent le cheminement de la pensée, les différentes strates de réalité, et libèrent la perception.
Archéologue du Temps et du Mouvement
Meredith Monk est une archéologue qui perçoit des correspondances entre les événements et le passé. Elle rend visible la coexistence de différentes strates temporelles, comme dans Quarry ou American Archeology #1. Son travail scénique, sonore et visuel a une dimension cinématographique, multipliant les collisions temporelles entre le présent et le passé, comme dans ses films Ellis Island et Book of Days.
Monk brouille les frontières entre l'art et la vie, entre la scène et le réel. Elle s'attache à abattre le "quatrième mur", s'aventurant dans l'espace public et s'imposant comme une pionnière de l'art in situ. Ses pièces mettent en question notre manière d'envisager le "spectacle" et bouleversent le rapport scène/salle. Les séries des Blueprints et des Tours intègrent des effectifs importants, constitués d'interprètes locaux. En 1969, Juice investit la rampe hélicoïdale du musée Guggenheim de New York.
L'humour est une constante du travail de Monk, mêlant la farce carnavalesque des saltimbanques médiévaux, le burlesque à la Keaton et le nonsense façon Monty Python. Ses pièces ménagent une mise à distance de tout esprit de sérieux, comme dans Ellis Island ou Skeleton Lines.
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Le Meredith Monk Vocal Ensemble : Une Aventure Humaine et Polyphonique
La création du Meredith Monk Vocal Ensemble en 1977-1978 marque un tournant. La chanteuse partage sa technique vocale avec d'autres. Entourée de sa troupe cosmopolite, elle travaille à partir des individualités qui la constituent, mettant en scène des personnes plutôt que des personnages. En témoignent Turtle Dreams, Acts from Under and Above, Evanescence, Fayum Music et Facing North.
Meredith Monk a pris conscience en 1965 que la voix était "la messagère de l'âme". Elle explore les possibilités de cet organe qui contient "le masculin et le féminin, tous les âges de la vie, des nuances d'émotions pour lesquelles nous n'avons pas de mots". Ses premiers essais sont émouvants, expérimentant un éventail de techniques pour aller au bout de ses possibilités physiques, accompagnée d'un simple ostinato d'orgue ou de verre de vin. Le résultat est qualifié de "musique folk de l'espace".
Dès 1970, Meredith Monk donne des récitals en solo, s'accompagnant à l'orgue ou au piano. Gregory Sandow décrit ses œuvres comme "les airs folkloriques d'une culture qu'elle aurait elle-même inventée". Une culture qui se passe du langage. Meredith Monk considère la voix comme une langue en soi, capable de rendre compte d'expériences au-delà des mots et de la réflexion.
En se passant des mots, la voix "préhistorique" de Meredith Monk atteint des mondes d'aucun temps ou d'aucun lieu, convoquant des formes immémoriales et universelles comme la "chanson", l'"hymne" ou la "berceuse". Tour à tour animal ou élément, instrument ou être vivant, cette voix abolit les différences d'âge et de genre, tisse des paysages et des scènes en se jouant des frontières géographiques et culturelles.
La référence à l'univers médiéval est perceptible dans le chant de Meredith Monk, dans ses textures comme dans ses structures. Richard Taruskin cite l'"organum, le hoquet, le rondellus". Des réminiscences grégoriennes peuvent voisiner avec des échos des traditions musicales d'Afrique ou d'Asie, des chants juifs et des chants d'oiseaux.
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La création du Meredith Monk Vocal Ensemble est une étape logique, car un tel apprentissage ne vaut que s'il est partagé et transmis. La compositrice a besoin des autres pour donner corps à ses inspirations musicales. Les membres de son ensemble ont en commun d'avoir leur propre travail créateur. Avec cet ensemble, Meredith Monk donne naissance à une musique "de plateau", prenant sa forme finale au cours du travail de répétition, à la manière d'un groupe de jazz ou de rock.
Avec le Vocal Ensemble, Meredith Monk affirme le caractère polyphonique de sa musique et démontre que l'art est une aventure humaine, qui ne vaut que si elle est partagée collectivement. Sa manière d'envisager la composition passe par un long travail qui réclame une authentique disposition de l'âme.
Berceuse cosaque
Spy mladenetz (début des paroles en russe) est souvent associé à la musique traditionnelle des Cosaques. Pour ce qui concerne la Berceuse cosaque, son origine exacte est très difficile à retracer. Néanmoins, certaines sources attribuent l'origine du texte au poète Mikhaïl Lermontov (1814 - 1841). Exilé quelques mois dans le Caucase, il y aurait entendu une vieille femme cosaque chanter cette berceuse. Quelle que soit sa véritable source, la Berceuse cosaque - Cossack lullaby est une mélodie lente et mélancolique, typique de la musique folklorique. Dès lors, elle pourrait bien donner un autre éclairage sur l'esprit de l'héritage cosaque, généralement perçu comme rude.
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