L'inscription de l'interruption volontaire de grossesse (IVG) dans la Constitution française a été saluée comme une avancée historique, faisant de la France le premier pays au monde à ériger ce droit en liberté fondamentale. Cependant, derrière cette apparente victoire féministe se cachent des réalités plus complexes et des enjeux qui méritent d'être examinés de près.
Une Avancée Symbolique
Le 8 mars 2024, la France a inscrit dans sa Constitution « la liberté garantie à la femme d’avoir recours à une interruption volontaire de grossesse ». La date de promulgation de la loi était symbolique, choisie pour coïncider avec la Journée internationale des droits des femmes. L’événement a été marqué par le président de la République lors d’une cérémonie qui s’est déroulée place Vendôme à Paris, en présence de personnalités politiques, de militant·es, de célébrités et de membres du public.
La cérémonie s’est ouverte sur une courte vidéo, dans laquelle des images d’archives retraçant la campagne pour la légalisation de l’avortement en France au début des années 70 cèdent progressivement la place à un clip du président Emmanuel Macron en 2023, annonçant son intention de constitutionnaliser le droit à l’avortement. Ce processus de constitutionnalisation se présente donc comme la prochaine et peut-être dernière étape de l’histoire de la libération des femmes telle qu’elle s’est développée en France depuis le milieu du XXe siècle.
Devant des portraits de femmes françaises célèbres, dont Olympe de Gouges, Louise Michel, Joséphine Baker et Simone de Beauvoir, le chef de l’État a prononcé son discours, positionnant la France comme un leader mondial dans la lutte pour les droits des femmes. « Les reculs de notre époque - y compris dans les plus grandes démocraties, y compris chez nos voisins en Europe - ont fait [de cette loi constitutionnelle] une nécessité et une urgence ». Annonçant son engagement à faire inscrire le droit à l’avortement dans la Charte des droits fondamentaux de l’Union européenne, il poursuit : « Au-delà de l’Europe, nous nous battrons pour que ce droit devienne universel […], nous mènerons ce combat pour toutes les femmes […] qui ont risqué et risquent encore leur vie dans leur pays, femmes des pays où ce droit n’existe pas, femmes encore soumises au bon plaisir des hommes pour étudier, s’habiller, choisir leurs vies, leurs amours, leurs destins. »
Ce discours soulève des questions importantes sur la relation entre l’avortement, l’identité nationale et le féminisme. Macron présente l’avortement comme un acquis social en France et relègue le mouvement français pour le droit à l’avortement dans l’histoire ; il place plutôt la France dans un rôle héroïque de défenseur de l’accès à l’avortement dans le monde entier. L’avortement est ici mobilisé comme vecteur de l’exceptionnalisme national.
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Les Ambiguïtés du Discours Présidentiel
Le discours du président implique une certaine temporalité selon laquelle la situation des femmes françaises est plus avancée, plus développée, que celle des « femmes encore soumises » dans leur propre pays. Les femmes en France sont émancipées, suggère-t-il, symbolisées par « Marianne, notre Marianne […] cette femme libre ». À travers la figure de Marianne, le droit à l’avortement est encore plus étroitement lié à l’identité nationale française, et ce changement constitutionnel se présente comme une confirmation du statut de la France en tant que république éclairée et laïque. L’avortement est ici absorbé dans la même logique que celle utilisée pour justifier l’interdiction du voile en France en 2010, à laquelle Macron fait implicitement allusion en se référant à d’autres pays où les femmes sont « encore soumises au bon plaisir des hommes pour […] s’habiller ». Or, l’interdiction du voile et la constitutionnalisation de l’IVG sont toutes les deux utilisées pour forger une association entre la France, la modernité et le progrès.
Les Réalités de l'Accès à l'IVG en France
Malgré le fait que le président de la République se présente comme un défenseur des droits des femmes, la liberté de reproduction, y compris l’accès à l’IVG, n’est pas respectée de manière égale en France. Une personne sur quatre doit quitter son département pour avorter, et parmi celles qui avortent dans un établissement de santé, plus de la moitié doivent attendre plus de sept jours pour obtenir un rendez-vous. Entre 2007 et 2017, 43 sur un total de 624 centres pratiquant l’avortement ont fermé en France hexagonale. Selon le Planning familial, une personne sur deux n’obtient pas d’arrêt de travail pour avorter, et l’accès à l’avortement est encore plus difficile pour celles qui habitent en zone rurale et pour les immigré·es n’ayant pas la nationalité française.
De plus, les inégalités structurelles continuent de conditionner l’accès à l’avortement en France, où le délai légal est relativement bas, à savoir quatorze semaines (alors que, pour comparaison, il est de vingt-quatre au Royaume-Uni, et qu’il n’en y a pas au Canada). Les résistances venaient notamment du milieu médical, les moyens devant être employés ne pouvant plus être au-delà de 12 semaines la simple « aspiration » du foetus, mais requérant au préalable d’en broyer les os in utéro pour pouvoir ensuite l’aspirer, ce qui pour les médecins aussi peut être difficile à vivre et augmente d’un cran le niveau d’acceptation et d’engagement requis subjectivement.
Natalisme et Inégalités
Le gouvernement Macron s’est engagé à maintenir le statu quo libéral sur la question du droit à l’IVG en France, mais ses choix, ses politiques et sa rhétorique trahissent simultanément une inquiétude au sujet de la natalité et de la reproduction de la nation française. Rédigé dans le langage militariste du « réarmement », ce plan comprend des tests de fertilité pour les personnes âgées de 25 ans, qui devraient être remboursables par la Sécurité sociale. En outre, il est troublant de constater que la vision nataliste de Macron ne s’étend pas à Mayotte, où le taux de natalité a récemment atteint un niveau record. À Mayotte, dont la population est majoritairement noire, une agence régionale de santé a déclaré en 2023 qu’elle proposerait des stérilisations aux jeunes femmes pour lutter contre la croissance démographique. Ceci nous rappelle sinistrement l’histoire de la violence reproductive dans l’empire français, et notamment les avortements et stérilisations forcés qui ont eu lieu à La Réunion dans les années 60 et 70. De plus, en février 2025, l’Assemblée nationale a adopté une proposition de loi qui restreint le droit du sol à Mayotte en durcissant les conditions d’obtention de la nationalité française pour les enfants qui y sont nés. Il en ressort un double standard qui révèle une préoccupation nationaliste pour les taux comparatifs de reproduction des citoyens « souhaitables » et « non souhaitables », ce qui correspond aussi à la logique suprématiste blanche selon laquelle « les ‘étrangers’ (non blancs) sont souvent considérés comme excessivement reproductifs, [alors que] les femmes blanches sont souvent réprimandées pour leur faible taux de fécondité ». Bien que dans ce cas, les citoyen·nes de Mayotte ne soient pas des « étrangers », et que leur traitement révèle la colonialité persistante de la façon dont la France traite ses départements d’outre-mer.
On aurait pu s’attendre à ce que le plan nationaliste et nataliste de « réarmement démographique » s’accompagne d’une restriction, plutôt que d’un renforcement, du droit à l’IVG. Au cours du vingtième siècle, les gouvernements français successifs ont restreint l’accès à l’avortement dans le cadre des efforts visant à augmenter la croissance démographique. Cependant, en 2024, les projets gouvernementaux visant à augmenter le taux de natalité et à sécuriser l’accès à l’IVG ont été annoncés presque simultanément : le gouvernement a réussi à se positionner comme étant à la fois pro-choix et pro-nataliste. À tout le moins, le pro-natalisme du gouvernement français jette un doute sur l’impact de la modification constitutionnelle dans la pratique : cette nouvelle loi confirme symboliquement le statut de la France en tant que république éclairée et laïque, mais elle ne protège ni n’allonge le délai légal, et le gouvernement a simultanément affirmé la valeur positive de la procréation. On assiste donc à une montée de changements politiques autour de la reproduction, et il en émerge une position apparemment contradictoire de la part de l’État français, c’est-à-dire : pro-choix et pro-nataliste mais préoccupé par la croissance démographique lorsqu’elle se produit en conséquence de l’immigration ou dans la France d’outre-mer.
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L'Influence de l'Extrême Droite
Il est vrai qu’en France aussi le sentiment anti-avortement circule de concert avec les idées d’extrême droite : la théorie complotiste du « grand remplacement » considère que la population française blanche est progressivement remplacée par des immigré·es, et ses adeptes diabolisent la contraception et l’avortement dans la mesure où ils ont un impact sur le taux de fécondité des femmes blanches. Le point de départ du discours sur l’avortement en France est néanmoins assez libéral, en raison notamment de la laïcité. 82% des adultes en France pensent que l’avortement devrait être légal, contre 55% aux États-Unis, 68% en Australie et 71% au Royaume-Uni. Même le Rassemblement national préfère ne pas prendre position sur l’avortement : le RN a abandonné sa politique de re-criminalisation en 2002, et, en 2024, 46 sur 88 député·es RN, dont Marine Le Pen, ont voté en faveur de l’inscription de l’IVG dans la Constitution française. D’un côté, il est révélateur de l’étendue du consensus en faveur du droit à l’IVG en France que des représentant·es de son principal parti d’extrême droite ont voté pour cette loi (dans le cadre de leur programme de « dédiabolisation », bien sûr). De l’autre côté, ceci révèle l’inefficacité du changement constitutionnel : s’il arrivait au pouvoir, le RN pourrait bien restreindre l’accès à l’IVG par d’autres façons, par exemple en réduisant le délai légal ou en rendant l’avortement inéligible au remboursement par la Sécurité sociale.
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