Née en Chine, la tendance de la tétine pour adulte s'est répandue comme une traînée de poudre, cumulant des millions de vues sur les réseaux sociaux. Alors que certains adeptes expliquent que c'est un moyen de réduire le stress, les professionnels de santé tirent la sonnette d'alarme. Cet article examine les raisons de cet engouement, ses conséquences potentielles et les questions qu'il soulève sur notre société.
Un Phénomène Viral : La Tétine, Nouvel Accessoire Anti-Stress ?
Vous pensiez que la tétine n'était réservée qu'aux tout-petits ? Plus maintenant. En effet, depuis quelques mois, la tototte s'invite dans la bouche des adultes. Les adeptes expliquent que sucer une tétine leur apporte un sentiment de sérénité ; pour d'autres, c'est même un moyen d'arrêter de fumer. On met en avant des capacités positives à avoir ces tétines en bouche : ça permettrait de calmer le stress, de mieux dormir, et puis ça permettrait également d'arrêter de fumer.
Le point commun ? La succion. Ce réflexe, qui n'est pas uniquement réservé aux bébés, apporte en effet un apaisement. "La succion n’a pas seulement pour objectif un nourrissement physique pour l’épanouissement corporel et physiologique de l’enfant. Elle apporte une sensation de réconfort et de sécurité. Elle est un moyen naturel d’apaisement pour le tout petit", explique la thérapeute Laurence Roche sur son site. Chez l'adulte, on retrouve ce réflexe de succion (qui devient parfois une addiction), avec la cigarette, mais aussi chez certaines personnes qui sucent encore leur pouce.
Les Risques Bucco-Dentaires : L'Alerte des Orthodontistes
Néanmoins, l'engouement pour la tétine pour adulte inquiète les professionnels de santé. La Fédération française d'orthodontie (FFO) tire la sonnette d'alarme à ce sujet. Ces spécialistes permettent d'aligner les dents quand elles ne sont pas alignées ou de retravailler sur la fermeture de la mâchoire.
Les dentistes ne recommandent pas du tout cette pratique, car la tétine peut décaler la position des dents, provoquer des lésions au niveau du palais et des tensions au niveau de la mâchoire. La succion répétée peut également provoquer des douleurs au niveau des cervicales.
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Dans un communiqué de presse, la FFO a balayé les effets positifs de ces tétines. "Ils n'ont aucune preuve scientifique sur le côté anti-stress, sur le sommeil, et puis sur l'arrêt du tabac", explique le médecin. "La FFO alerte sur les risques d'avoir une tétine, notamment à l'âge adulte. Ça peut favoriser ce qu'on appelle une béance dentaire. C'est lorsque les incisives du haut ne rentrent plus en contact avec les incisives du bas", ce qui entraîne des problèmes de mastication, précise-t-il. Des modifications qui nécessitent un appareil dentaire.
La tétine peut aussi entraîner des problèmes lors de la phonation, car cela peut favoriser le zozotement. La tétine peut aussi provoquer des douleurs au niveau des ATM. "C'est l'articulation temporo-mandibulaire, l'articulation de la mâchoire. Ça peut provoquer des douleurs lorsqu'on a ce genre de tétine", explique Vincent Valinducq. Il existe aussi un risque infectieux.
Pourquoi les médecins lancent-ils l'alerte ? "Toutes ces modifications qui peuvent survenir au niveau des dents, au niveau de la mâchoire, il n'y aura pas de correction naturelle. Il faudra obligatoirement avoir recours à des appareils dentaires pour repositionner les dents", indique le médecin. Chez l'enfant, les dents peuvent se repositionner naturellement, mais chez l'adulte, il faudra avoir recours à un appareil. Les enfants peuvent sucer une tétine ou leur pouce, mais il est recommandé d'arrêter de le faire vers 2-3 ans. La FFO le recommande au maximum jusqu'à 4 ans, "parce qu'après, il devient compliqué d'avoir de nouveau un positionnement correct de manière naturelle", précise le docteur.
Un Symptôme d'un Mal-Être Plus Profond ?
Sur le plan psychologique, cette tendance traduit un mal-être, voire une infantilisation de l'adulte. C'est un retour à l'enfance, une période insouciante, sans responsabilité et sans décision. Interrogé par le média Le Matin, le médecin Tayeb Hamdi explique que pendant les confinements, "les adultes ont trouvé du réconfort dans des objets liés à leur enfance, souvent associés à des souvenirs rassurants : jouets, accessoires, vêtements… Cette régression, qui devait pourtant être temporaire, s’est pour certains, installée dans la durée, révélant un besoin émotionnel non satisfait". La tétine, quant à elle, est un moyen de "faire face à une réalité perçue comme instable, anxiogène et difficile à affronter".
De plus, cette mode de la tétine cache peut-être un problème de santé plus profond. "Derrière tout ça, il y a un phénomène régressif. Sans jugement, il faut pouvoir en parler. Pourquoi on cherche à régresser, à revenir un petit peu en arrière ?", demande Vincent Valinducq. Les personnes qui sont attirées par ce genre de tétine ou qui veulent essayer doivent se demander ce qui les attire et peut-être pousser la porte d'un psychologue ou d'un psychiatre pour essayer de comprendre le mécanisme sous-jacent.
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Si la tétine peut être un apaisement temporaire, il s'agit surtout d'un pansement émotionnel inadapté pour répondre à la véritable problématique : la dégradation de la santé mentale.
Tétine et Sevrage Tabagique : Une Fausse Bonne Idée ?
Pour celles et ceux qui seraient tentés de vouloir essayer cette tétine pour arrêter le tabac, là aussi, aucune étude ne valide que ça accompagne le sevrage.
La Tétine Chez l'Enfant : Une Perspective Utile
Certains enfants gardent très souvent la tétine en bouche durant la journée. Les professionnels, de leur côté, ne savent pas toujours comment réagir : faut-il lui laisser à disposition ou au contraire l’encourager à la poser ? Comment expliquer qu’un enfant garde autant sa tétine en bouche ? 8 enfants sur 10 ont une tétine. Selon une étude canadienne de 2001, 84 % des nourrissons occidentaux en auraient une en bouche régulièrement, un pourcentage très élevé. Parmi eux, certains enfants la sollicitent uniquement pour des temps-clés, pour s’endormir par exemple, tandis que d’autres la gardent en bouche sur de longues périodes.
Les raisons qui poussent les enfants à garder leur tétine en bouche sur de longues périodes sont multiples. Une réponse à un trop-plein de stress continu. Pour certains, dont la succion de la tétine est particulièrement vive, il s’agit d’un moyen d’autoréguler leur niveau de stress. L’activité de succion entraîne la libération d’endorphines qui favorisent le bien-être, ce qui permet aux enfants de se détendre face à un trop-plein de stress. Un objet de transition. Pour d’autres, la tétine est un objet de transition, un genre de doudou qu’ils transportent de la maison au lieu d’accueil et du lieu d’accueil à la maison, et qu’ils conservent en bouche un peu par habitude. Leur succion n’est pas très active. Leur tétine reste parfois coincée dans un coin de leur bouche pendant qu’ils font leur petite vie ! D’ailleurs, il arrive que ce soit les parents eux-mêmes qui, le matin à la séparation, mettent la tétine dans la bouche de l’enfant alors qu’il ne pleure même pas !
Quelle que soit la raison de cet usage excessif de la tétine, il est important de le limiter, et ce pour différentes raisons. La succion est une activité autorégulatrice, pas un vrai besoin. Pour mieux nous vendre ses tétines et fidéliser les parents, l’industrie de la puériculture nous fait croire que tout enfant est pourvu d’un besoin de succion. Ce qui est faux. En réalité, le tout petit humain en début de vie est animé d’un réflexe de succion afin de lui permettre de téter le sein de sa maman. Pour les plus grands enfants, à défaut d’être un besoin, la succion est une activité d’autorégulation qui apparaît en réponse à une situation de stress. Si elle peut être réconfortante, la succion n’est pas indispensable au jeune enfant (il existe d’autres manières, bien plus efficaces et bien traitantes, d’apaiser un enfant !). La tétine habitue l’enfant à réprimer ses émotions.
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Depuis les années 1900, l’usage de la tétine est controversé au point qu’en 1910, déjà, une loi a été votée à l’Assemblée Nationale pour interdire la vente et la fabrication de tétines! Pourquoi une telle controverse ? Les raisons sont nombreuses. Tout d’abord, la tétine vient traiter le symptôme émotionnel de l’enfant [à savoir ses pleurs ou ses cris] et non l’origine de son émotion [c’est-à-dire la raison pour laquelle il s’est mis à pleurer ou à crier]. Le problème en soi n’est donc pas résolu. C’est un peu comme si on mettait un couvercle sur une casserole de lait bouillante ! La tétine peut devenir leur unique objet de consolation. Certains enfants ayant été conditionnés à s’apaiser au contact d’une tétine réclameront la tétine à chaque montée de stress. Au point que chez certains enfants, la tétine devient leur unique ressource de consolation… Un cercle vicieux qu’il est important de ne pas alimenter. Rappelons que la tétine demeure un objet (tout comme le doudou, d’ailleurs) qui n’éprouve ni empathie, ni bienveillance, ni émotion. Celle-ci apporte à l’enfant une réponse tout à fait artificielle et inadaptée à son émotion. Des théoriciens s’interrogent d’ailleurs sur le devenir de ces enfants qui, à chaque montée de stress, trouvent ressource dans un objet. Comment réagir ont-ils à l’âge adulte lorsqu’ils seront stressés ? Dans la continuité, ne risquent-ils pas de trouver ressource dans le matériel, la cigarette, l’alimentation, l’addiction lorsqu’ils sont en proie à une émotion, au lieu de se tourner vers l’humain ? La question reste ouverte…
Elle freine l’intelligence émotionnelle des enfants, en particulier celle des garçons. Une recherche de 2012 conclut que l’usage de la tétine en excès, en dehors des phases où l’enfant dort, tend à diminuer l’empathie des enfants mais aussi leur capacité à identifier et à comprendre les émotions de leurs interlocuteurs. Pourquoi ? Car avoir une tétine en bouche freine la mobilité des muscles de leur visage et de leurs lèvres, et altère par conséquent ce mimétisme facial si précieux au développement de leurs compétences émotionnelles. A haute dose, elle nuit au développement du langage. Une recherche britannique 2015 a quant à elle souligné la difficulté de l’enfant, lorsqu’il a la tétine en bouche, à bien entendre et à bien différencier les sons qu’on lui adresse. Tout simplement car sa langue est freinée dans sa mobilité. De même, la tétine peut gêner l’enfant dans sa production de phonèmes et nuire à sa bonne élocution (certains phonèmes - tels que f, s, ch… - sont très difficiles à réaliser en cas de tétine en bouche). Elle risque de déformer la dentition et d’augmenter les infections ORL. Selon une recherche datant de 1992 publiée dans Pediatric Dentistry, 35% des enfants qui ont régulièrement une tétine en bouche auront une dentition déformée, même si la tétine en question est vendue à ses parents comme « orthodontique ». D’autres recherches ont souligné son implication dans certaines infections ORL.
Comment réagir ?
Distinguer la tétine « habitude » de la tétine « autorégulatrice ». En premier lieu, il convient de vous demander si cet enfant suce cette tétine par habitude ou davantage pour s’autoréguler, en réponse à un stress continu. Pour le savoir, la vivacité de la succion est un bon indicateur. En fonction, vous n’apporterez pas la même réponse. Encourager l’enfant à la poser de lui-même. S’il s’agit d’une tétine « habitude », encouragez l’enfant à la poser dès son arrivée sur le lieu d’accueil, de manière ritualisée. Touchez-en un mot à ses parents. Après leur avoir expliqué les effets possibles de la tétine sur leur enfant, proposez-leur d’en limiter, ensemble, son usage. Il ne faudrait pas, par exemple, que les parents mettent la tétine dans la bouche de leur enfant lors de la séparation du matin et que vous, quelques minutes plus tard, fassiez tout l’inverse ! Une cohérence entre la maison et le lieu d’accueil est essentielle. Proposez à l’enfant de quitter sa tétine quand vous lui parlez et quand vous lui lisez une histoire. Comme nous l’avons vu, l’usage de la tétine est particulièrement nocif quand l’enfant est en interaction avec un interlocuteur car celle-ci vient bloquer les mouvements de sa langue et freiner le mimétisme. Les phases sensibles d’interactions sont à préserver. Invitez-le systématiquement à retirer sa tétine lorsqu’il vous parle. Afin de faciliter sa production correcte de phonème et son élocution, il est important que l’enfant parle sans aucun objet dans la bouche. Lui laisser la tétine pour s’endormir, s’il la réclame. L’usage de la tétine lors des phases de sommeil est beaucoup moins pénalisant que lorsque l’enfant est éveillé, d’autant plus qu’il s’agit d’une activité autorégulatrice qui peut favoriser l’endormissement. Sans oublier que de nombreuses recherches ont confirmé que l’usage de la tétine pendant le sommeil diminuait de 90% environ le risque de mort subite chez le bébé ! Pour autant, lorsque l’enfant grandit, il est préférable de l’habituer à s’endormir sans tétine… De plus en plus souvent, en cas de stress ou d’émotion forte, prenez-le dans vos bras et rassurez-le … sans lui donner la tétine. L’idée étant de réapprendre à l’enfant à trouver la ressource dans l’humain et dans cet objet. Lorsqu’un enfant est en proie à une émotion, veillez à bien décrypter le besoin réel de son cerveau. Ce n’est pas de la tétine dont son cerveau a besoin à cet instant T (même si c’est que l’enfant vous réclame) mais bel et bien de s’apaiser ! Pour ce faire, prenez l’enfant dans vos bras et caressez sa peau avec tendresse tout en lui expliquant que vous restez à ses côtés. L’ocytocine, l’hormone de l’attachement qui est sécrétée lors des rapports humains chaleureux, est l’antidote du cortisol et le carburant de son petit cerveau. Ainsi, pas à pas, vous allez reconditionner l’enfant à trouver ressource dans le rapport humain en cas de montée de stress, ce pourquoi son cerveau est d’ailleurs programmé…
La Tétine et l'Intelligence Émotionnelle : Une Étude Révélatrice
Pour la première fois, plusieurs équipes universitaires (à Clermont-Ferrand, Wisconsin-Madison et Jérusalem) se sont penchées sur la question. Les chercheurs ont testé l’hypothèse selon laquelle la présence d’une tétine lors des interactions d’un jeune enfant avec ses parents ou ses éducateurs réduit la mobilité des muscles du visage impliqués dans le mimétisme facial (sourire quand l’autre sourit, exprimer l’inquiétude quand il a l’air inquiet). Or c’est ce mimétisme qui, comme l’ont montré les études sur les neurones miroirs et les liens entre émotion et motricité, permet à l’enfant de s’approprier un registre d’émotions qu’il peut repérer et comprendre.
Les psychologues ont donc filmé le visage d’enfants âgés de sept ans lorsqu’ils observaient des visages animés en train d’exprimer des émotions sur un écran. Chez de jeunes adultes âgés de 19 ans, les chercheurs ont ensuite constaté que l’usage précoce de la tétine était lié à une plus faible intelligence émotionnelle : les jeunes gens ont plus de difficultés à identifier les émotions ressenties par leurs interlocuteurs, de même que leurs émotions propres, et à réagir de façon appropriée.
L’Organisation mondiale de la santé recommande de limiter l’usage des tétines. Cette étude précise que c’est lors des interactions de l’enfant avec ses éducateurs pendant la journée, que l’effet peut être néfaste. En revanche, la tétine peut être donnée la nuit ou pendant les périodes de repos. Pour une raison restant à découvrir, cet effet n’affecte que les garçons.
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