Introduction

Le politiquement correct, omniprésent dans les discours publics, est un sujet d'étude depuis les années 1990, notamment en Allemagne et dans les pays anglo-saxons. En France, l'analyse textuelle et discursive de ce concept est moins développée, contrairement à des thèmes voisins comme la violence verbale et la politesse verbale. Le politiquement correct est une formule qui permet de qualifier les usages sociaux du langage, dans le but d'éviter de heurter certaines catégories de la population.

Le politiquement correct : définition et enjeux

L'expression « politiquement correct » est empruntée à l'anglais américain « political correctness ». Initialement utilisée par les mouvements contestataires aux États-Unis dès les années 1960, elle a été introduite en Europe dans les années 1990. Au départ, elle désignait un discours ou un comportement excluant tout ce qui pourrait nuire socialement à un groupe minoritaire. Cependant, son sens a évolué pour pointer ironiquement des formes de censure sociale du langage.

Si le politiquement correct n'est pas un concept linguistique en soi, il influence les discours et les pratiques langagières. Il s'agit d'une formule qui se décline en différents aspects, tels que l'« écologiquement correct », le « sanitairement correct », le « sexuellement correct », voire l'« animalement correct ». Contrairement à ses dérivés, qui renvoient à des normes spécifiques de comportement, le politiquement correct se concentre principalement sur la rectitude langagière.

Tabouisation et euphémisation : une dialectique discursive

L'ancrage socio-historique récent du politiquement correct ne doit pas occulter la dialectique discursive immuable entre tabouisation et euphémisation. La tabouisation consiste à interdire une expression jugée inadéquate ou idéologiquement intolérable, tandis que l'euphémisation désigne les procédés de contournement du tabou verbal. La formule « politiquement correct » est donc l'expression contemporaine d'une dialectique inhérente à la production et à la réception des discours.

Cette dialectique met en œuvre des phénomènes discursifs a-historiques liés à la désignation, tels que le recours aux métaphores, aux euphémismes, aux emprunts, aux périphrases, aux procédés compositionnels, à la siglaison et à l'ellipse.

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Politiquement correct et incorrect : un antagonisme révélateur

Les comportements langagiers et les pratiques discursives du politiquement correct s'inscrivent dans un mouvement double et antithétique. D'un côté, certains défendent l'interventionnisme dans la langue pour visibiliser et valoriser des groupes perçus comme sous-représentés ou discriminés. De l'autre, d'autres considèrent ces pratiques comme une forme de langue de bois ou une tentative de manipulation et de désinformation. La polémique actuelle autour du langage inclusif illustre ce caractère bifrons.

L'articulation complexe entre langue, discours, politique, idéologie et société rend le politiquement correct difficile à théoriser. Certaines périodes cristallisent les passions sur la langue et favorisent la tabouisation. L'originalité des débats sur le politiquement correct réside dans la manière radicale dont ses termes sont posés. Des interdits autrefois intériorisés peuvent désormais être sanctionnés, et des mots déclarés incorrects sont utilisés hors de leur contexte pour condamner ceux qui les ont prononcés.

Au-delà du lexique : une approche discursive du politiquement correct

Ce numéro d'ILCEA privilégie une approche discursive du politiquement correct, en recourant à l'analyse du discours pour comprendre la prescription et l'interdiction verbale au sein d'une même culture discursive. Cette méthode permet d'identifier les normes et les représentations en vigueur à partir de procédés discursifs plus ou moins saillants, évitant ainsi une approche trop lexicale.

L'existence de tabous langagiers implique la transgression de ces tabous et donc la question du politiquement incorrect. Le politiquement incorrect peut être perçu comme une réaction à des normes de communication restrictives, une libération dangereuse de la parole ou l'expression d'une nécessaire impertinence.

Le langage inclusif et la Leichte Sprache : des interventions langagières

L'omniprésence du politiquement correct est liée à des phénomènes sociétaux médiatisés et controversés, tels que le langage inclusif et la Leichte Sprache (LS). Le langage inclusif vise à rendre visibles les femmes à travers le marquage du féminin dans des langues où le masculin a valeur de générique. La LS est une langue facile à comprendre utilisée pour « traduire » des documents à destination des personnes rencontrant des déficits cognitifs. Ces formes d'interventionnisme langagier illustrent les ambitions du politiquement correct : agir sur la langue pour agir sur la société et la rendre plus juste.

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Désignation et perception des réalités

Les choix de désignation peuvent être motivés par une volonté de masquer, voire de tromper. L'émergence de nouvelles désignations répond certes à des aspirations actuelles au partage et à la solidarité, mais ces termes et expressions désignent des pratiques économiques qui ne reposent pas que sur l'entraide, tout en véhiculant une certaine vision économique et sociale du monde.

La désignation des personnes susceptibles d'être discriminées

La désignation des personnes susceptibles d'être discriminées est une question délicate. Le principe affiché du politiquement correct est de supprimer des dénominations considérées comme stigmatisantes pour en adopter de plus respectueuses. Cependant, la simple suppression d'un lexème ne suffit pas à faire disparaître les représentations qu'il véhicule.

La désignation de l'étranger illustre le principe des chaînes euphémistiques : les désignations évoluent en fonction des périodes, supprimant des expressions jugées dévalorisantes au profit de termes plus neutres, mais qui ne tardent pas à se charger à leur tour d'une connotation péjorative.

Tabou et autocensure dans la littérature

Dans le domaine anthropologique, le tabou renvoie à un interdit social, moral ou religieux, lié au langage ou au comportement. Il se réfère à une règle ou à une norme plus ou moins implicite prohibant mots, choses et pratiques. Dès lors, « ce sur quoi on fait silence par crainte et pudeur », s’exerce certes au regard de règles extérieures et explicites, mais également au regard de règles intérieures et implicites.

Si certains interdits se confondent avec la loi, tous les tabous ne tombent pas sous le coup du droit, et certains ne sont pas partagés. Les interdits diffèrent selon les classes, les statuts, l’âge, l’espace ou le temps, et peuvent relever d’une intériorisation de règles implicites, de contraintes sociales, d’exigences personnelles ou de refoulements plus ou moins conscients.

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Il fut pourtant longtemps d’usage de considérer que le discours littéraire bénéficiait, a priori, d’une énonciation « surprotégée » ou « hyperprotégée ». On entendait par là non seulement que la littérature pouvait échapper aux règles communicationnelles élémentaires, mais encore qu’elle appartenait à un petit groupe de productions qui n’étaient pas astreintes aux mêmes impératifs discursifs de bienséance, c’est-à-dire qui ne s’ajustaient pas « […] aux valeurs en circulation dans la réalité complexe et instable des agents et de leurs environnements ».

Paradoxe pourtant que cette énonciation littéraire qui, apparemment plus libre, ne fait pas toujours abstraction des règles du champ social, ne serait-ce que pour des raisons pénales. En témoignent les nombreux cas d’autocensure ou de « prudence discursive » liés à la crainte de la censure ou d’une condamnation politique, et cela de façon séculaire.

Aujourd’hui, si la « censure », crainte depuis toujours par les écrivains et éditeurs, n’est plus institutionnalisée en tant que telle, elle est pourtant toujours présente, portée devant la loi par des individus, des associations ou des groupes de pression, prêts à faire condamner l’œuvre, supprimer des passages ou exiger dommages et intérêts. La prudence et l’auto-interdiction discursives adoptées par les écrivains ne sont pas nouvelles ; seuls les domaines au regard desquels s’exerce le tabou et ses modalités varient ; il faut toujours omettre, couper ou réécrire, par peur d’être condamné.

Dès lors, ces différents cas prouvent bien, comme l’écrit Pierre Bourdieu, que tout écrit est « le produit d’un compromis entre un intérêt expressif et une censure constituée par la structure même du champ dans lequel se produit et circule le discours », et que l’autocensure dans le domaine littéraire ne fait que refléter et prolonger une censure discursive structurelle et sociale, même si ses modalités diffèrent.

En imposant des impératifs à l’expression, les interdits règlent aussi l’enjeu des relations humaines, à travers nos discours, nos écrits, notre littérature. Prenons l’exemple des menstruations, largement tabouisées par les religions et les sociétés, et dont la société et la littérature se sont emparées, synonymes pour beaucoup d’impureté, de honte et de saleté. On cherche aujourd’hui à montrer qu’« elles ne font plus tache » et que, loin de signaler la perte d’un prétendu esprit divin comme chez les kumaris népalaises, elles se doivent d’être fêtées, qu’il faut en parler et qu’elles peuvent même occuper le devant de la scène.

Si Anastasie ne brandit pas toujours ses ciseaux, et que notre société n’a eu de cesse que de clamer qu’il est « interdit d’interdire », nous évitons pourtant toujours certains thèmes et certains mots, en littérature comme ailleurs, et avons tendance à euphémiser nos discours, et cela de façon plus ou moins consciente, guidés par les impératifs d’une morale discursive entendue comme un « espace réflexif par lequel le sujet du discours prend soin de ses productions verbales, les examine et éventuellement les contrôle, de manière à respecter les codes de son époque et de sa société ».

La genèse littéraire : un terrain d'observation privilégié du tabou

Le problème de l’autocensure réside bien là : la réception ne la montre pas. Dès lors, à défaut d’entrer dans son esprit, s’offre à nous un matériau d’exception : le manuscrit. Et partant, plus généralement, la genèse, y compris la genèse post-éditoriale. C’est en effet à partir du processus de création d’une œuvre, du parcours global de son élaboration, que se révèle le mieux le tabou ; c’est à la lumière d’analyses concrètes des documents génétiques - étude des brouillons, des manuscrits, des document inédits ou des variantes, analyse de documents paratextuels - que l’interdit se dit.

De fait, à travers les suppressions, biffures, conservations d’éléments, plans ébauchés et autres gestes inhérents au processus d’écriture, se dessine une scène d’énonciation génétique donnant la parole à la voix qui empêche et à la voix qui s’autorise, scène éminemment dialogique nous apprenant combien sont parfois inextricablement liés interdits clairement définis et interdits intériorisés, conscientisés ou non.

C’est à cette dynamique génétique, discursive et littéraire du tabou que se consacre notre numéro de Genesis, lequel n’a pas pour ambition de rendre compte de manière exhaustive de toutes les formes d’autocensure, mais s’attache plutôt à montrer, à travers diverses analyses, quels sont les domaines et les sphères langagières dans lesquels l’écrivain exerce un contrôle de lui-même, de quelle manière il le fait, à quelles fins, si tant est que cette « tabouisation » soit conscientisée, et quelles sont les poétiques d’écriture ainsi dessinées par ces interdits qui œuvrent.

L’interdit s’inscrit tout d’abord doublement dans le temps : les études vont en effet du XVIᵉ siècle - Ronsard - au XXIᵉ siècle - Marie Darrieussecq - en offrant une synthèse comparative et séculaire des modalités et modes de fonctionnement de cas d’autocensure, même si les études liées au XXᵉ siècle prédominent, peut-être en raison de la plus grande quantité de matériaux disponibles pour l’étudier. Les tabous dont il est question se manifestent dans tous les genres - roman, nouvelle, poésie, cinéma - et impliquent toujours un tiers, porteur de l’interdiction : l’éditeur, le réalisateur, le mari, ou encore l’énonciataire « idéalisé » et craint à la fois, et dont la morale et les interdits varient : le lecteur. Les analyses génétiques soulignent aussi que la gestion de l’interdit s’opère à chaque étape de la genèse littéraire, dès l’origine - commentaires marginaux, ébauches de plans abandonnés chez S. Corinna Bille, élément de journaux intimes non repris ou amoindris chez Sade, Annie Ernaux, Delphine de Vigan - lors de l’élaboration manuscrite - Colette, Gide, avec éventuellement verbalisation manuscrite de la voix interdisant chez S. Corinna Bille ou Annie Ernaux - jusqu’à leur genèse post-éditoriale - les cas de Ronsard, Marguerite Duras et Jean Genet étant à ce titre exemplaires.

Les motifs de l’autocensure, quant à eux, peuvent être d’ordre idéologique, voire politique - nazisme pour Genet, féminisme pour Annie Ernaux ou Colette, critique du pouvoir ou d’autres écrivains pour Ronsard - mais aussi d’ordre social - anorexie chez Delphine de Vigan, maladie chez Marguerite Duras - ou psychanalytique - noirceur et tentation de la mort chez S. Corinna Bille, sadisme, sentiment œdipien chez Bataille. On soulignera que ces interdits renvoient largement et fréquemment au domaine de la sexualité, qu’il s’agisse d’homosexualité chez Claude Autant-Lara, de pédophilie chez Gide.

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