Introduction
Les menstruations, un phénomène biologique universellement vécu par les femmes, sont bien plus qu'un simple processus physiologique. Elles sont chargées de significations culturelles, sociales et symboliques profondes qui varient considérablement à travers le temps et les sociétés. Cet article explore la complexité de la symbolique des menstruations en anthropologie, en examinant les tabous qui les entourent, leur dimension sacrée et les tentatives contemporaines de réappropriation de cette expérience corporelle.
Les Menstruations : Un Tabou Millénaire
Origines et manifestations du tabou
Depuis l'Antiquité, traditions et superstitions ont cherché à canaliser ce phénomène, car la femme indisposée fait peur et on lui attribue une forte capacité de nuire. Le tabou des menstruations est un phénomène ancien et répandu. Dans de nombreuses cultures, le sang menstruel est perçu comme impur, dangereux, voire maléfique. Cette perception conduit souvent à l'isolement des femmes pendant leurs règles et à l'imposition de restrictions sur leurs activités.
Ce tabou trouve ses racines dans la crainte du sang, associé à la fois à la vie et à la mort. Le sang menstruel, en particulier, est perçu comme un symbole de la féminité, de la fertilité, mais aussi de la vulnérabilité. Dans de nombreuses sociétés, les femmes menstruées sont considérées comme étant dans un état de liminalité, c'est-à-dire une phase de transition entre deux états, ce qui les rend vulnérables aux influences négatives.
Le tabou menstruel et la division sexuelle du travail
Le tabou des règles pourrait aussi être à l’origine de la division sexuelle du travail. Dans la plupart des cultures, les femmes sont écartées des métiers touchant au sang, comme la chasse, les métiers des armes ou la chirurgie. Cette interdiction de mélanger les sangs, celui des règles et celui des animaux chassés, est à l'origine des sociétés.
Alain Testart montre qu’il existe des constantes historiques et géographiques quant à la division sexuelle du travail. Le bois, le métal, la pierre et l’os sont quasi-exclusivement travaillés par les hommes alors que le filage, la poterie, le tissage et le travail des peaux sont des attributions féminines.
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Préjugés populaires et discours médical
Les médecins n'hésitent pas à justifier scientifiquement les superstitions concernant les règles. Les effets délétères que l’on attribue à la femme indisposée sont des plus divers : « Aux approches d’une femme dans cet état, les liqueurs s’aigrissent, les grains qu’elle touche perdent leur fécondité, les essaims d’abeilles meurent, le cuivre et le fer rouillent sur-le-champ et prennent une odeur repoussante […] ».
Ce qui est particulièrement frappant, c’est que le discours médical va relayer ces croyances traditionnelles en tentant de leur donner une explication scientifique. C’est en 1920 à Vienne qu’est élaborée par le docteur Bela Schick la théorie des ménotoxines, qui vient donner une justification médicale au prétendu pouvoir néfaste de la femme indisposée.
Les Menstruations : Une Dimension Sacrée Oubliée
Les cultes lunaires et les déesses de la fertilité
La plupart des premiers cultes et des premières divinités ont pour point commun un symbole, la Lune. Astarté, Ishtar, Inanna et même Artémis, les anciennes déesses étaient fréquemment associées aux attributs lunaires et à la fertilité. Le lien entre ces cultes et les menstruations est alors évident : le cycle menstruel correspond, plus ou moins, au cycle lunaire. C’est d’ailleurs avec la Lune que l’on calculait les grossesses.
Le renversement des valeurs au Néolithique
Jusqu’au Néolithique, les premières religions, qui ont contribué aux fondations de la société, étaient donc des cultes liés aux règles. C’était un phénomène à la fois craint car il représentait le danger, comme nous l’avons vu précédemment, mais aussi respecté, parce qu’investi d’une puissance sacrée : c’était un phénomène tabou.
Néanmoins, la révolution néolithique, apportant son lot de nouveautés pour notre chère espèce, a décidé de rebattre les cartes concernant la place des femmes dans la société. C’est pour cela que les experts placent l’apparition de l’oppression systémique des femmes au Néolithique, de même que la division sexuelle du travail, parce que les règles n’ont alors plus été vues comme un symbole de vie, mais avant tout comme un symbole de mort. Elles sont donc devenues taboues, au sens moderne du terme : elles ont perdu leur dimension sacrée, et sont devenues un phénomène honteux, qu’il convient à tout prix de cacher.
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Les Menstruations : Vers une Réappropriation Contemporaine
Le renouveau des rituels menstruels
Depuis une dizaine d’années, on assiste à un renouveau autour de la manière d’accueillir et de représenter les menstruations en Occident. Suite au roman d’Anita Diamant (1997), des mouvements de « tente rouge » entendent favoriser autour d’un bâton de parole les échanges entre les femmes à propos de leur vécu menstruel. Certaines célébrations des ménarches sont proposées aux jeunes filles, parfois sur un mode essentiellement commercial et festif, parfois dans une orientation plus rituélique et sororale.
L’idée d’un accompagnement personnel des menstruations à travers de pratiques rituelles individuelles émergent dans plusieurs recherches. Certains auteurs mentionnent l’importance du repos, l’utilisation de calendrier lunaire durant les règles, le don du sang à la terre, l’art menstruel ou encore la pratique de la méditation, du yoga, de l’écriture réflexive, de la danse, du Qi Gong (Moloney, 2014).
La connexion au corps, à la nature et au cycle
Les rituels personnels crées par les participantes apparaissent également comme une forme d’autosoin. Les participantes disent se sentir plus apaisées et soutenues grâce à ces derniers. Les effets bénéfiques qui en découlent semblent également s’élargir à leur entourage. Stella évoque combien le fait de prendre « soin de [son] corps de cette façon-là, [est pour elle] la seule façon d’être vraiment présente pour les autres aussi ».
Cette connexion se traduit en termes plus politique ou plus cosmique selon les participantes. Alphios nous parle d’un sentiment de connexion à une sororité universelle, alors que Lalou est amenée à adopter une posture sociale différente, en s’engageant à éviter les hormones et polluants endocriniens.
Le congé menstruel : une avancée ou une régression ?
Déjà adopté en Espagne, le congé menstruel divise en France. D’un point de vue historique également, il s’agit d’un point de rupture. Auparavant honnie par les féministes, l’exclusion sociale des femmes menstruées est désormais réinvestie par ce camp. Pourquoi un tel renversement de valeurs ?
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Dans cette affaire, il s’agit d’encourager le retrait social des femmes menstruées, lequel était pourtant dénoncé par la première génération féministe du XXe siècle. Aujourd’hui, à travers le congé menstruel, tout se passe à la façon d’une réappropriation symbolique des menstrues, ancien marqueur de la domination masculine, visant à inverser le rapport de force homme-femme.
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