L'œuvre de Sophie Calle, artiste française née en 1953, se distingue par son exploration audacieuse des frontières entre l'intime et le public, le personnel et l'universel. À travers une variété de médiums, allant de la photographie à la performance en passant par l'écriture, Calle met en scène sa propre vie et ses expériences, tout en invitant le spectateur à s'interroger sur les notions de vérité, de réalité et de représentation.
L'Art de l'Extimité : Sophie Calle et le Journal Intime Public
Il est difficile de ne pas évoquer Sophie Calle tant sa démarche tient du «journal extime». Elle est devenue artiste uniquement pour attirer l’attention de son père, conservateur de musée à Nîmes et collectionneur spécialisé dans les œuvres qui associent textes et photos. Les jeux, littéraires ou enfantins, d’où naissent les œuvres de Sophie Calle, apparaissent alors comme des rituels pour conjurer ses deux angoisses jamais calmées : perdre quelqu’un et n’être pas aimée. Plus qu’un simple thème, l’absence est chez Sophie Calle l’objet d’une angoisse obsédante. Peur de la mort, de la perte, de l’abandon, tableaux disparus des musées, absence d’un corps dans un lit vide, disparition des amis […].
Même si elle parle souvent des autres, et surtout si on s’y retrouve tous, l’autobiographie reste le régime général des histoires de Sophie Calle. L’un des grands petits lieux de la géographie intime/« extime » de Sophie Calle : lits de l’hôtel C. à Venise, lits vides et défaits, lits des Dormeurs qu’elle invite chez elle pendant 24 heures, lit personnel mais qu’elle envoie à un Californien déprimé qui veut y consoler son chagrin amoureux. Processus structurel de son œuvre, de sa vie et de ses états d’âme.
L’une des œuvres les plus extimes dans la production de Sophie Calle est indéniablement Les Dormeurs de 1979. Les Dormeurs dresse […] le journal intime des autres, fait au passage leur portrait, photographique et textuel, pénètre le secret de leurs nuits, les montre en plein sommeil, raconte leurs rêves, leurs manies, leurs insomnies. […] «Journal extime» parce qu’avant d’être un livre, Les Dormeurs, action réalisée en 1979, et premier travail de Sophie Calle, fut longtemps une œuvre d’exposition, d’exhibition, montrée dans les galeries et musées : au mur, des photos noir et blanc longilignes, couchées à l’italienne, ponctuées de textes légers, et devant les photos, un texte plus long, un texte à lire, posé sur une table comme un livre. Son œuvre est une sorte de jeu sans fin dont elle fixe les règles et qui prend racine dans la sphère de l’intime. Le secret, le voyeurisme et l’exhibitionnisme sont les moteurs de cette démarche. L’artiste aime contrôler et perdre le contrôle.
Sophie Calle cherchait sans cesse la reconnaissance de sa mère. Et à la mort de cette dernière en 2006, l’artiste s’est prêtée à un jeu jusque-là inconnu : le dévoilement de l’intimité de sa mère dans une œuvre intitulée Rachel, Monique. Deux versions furent créées : la première au Palais de Tokyo en 2010, la seconde pendant le festival d’Avignon en 2012. En 2010, Sophie Calle a disséminé dans les moindres recoins de la friche du Palais de Tokyo devenu crypte «des vidéos, des photos, des objets et des textes, dont les dates de réalisation s’échelonnent entre 1990 et 2010. Plus qu’un dernier hommage, il s’agit d’une narration où la fille tente de surmonter la nouvelle de la maladie, puis la mort et l’absence de la mère.[7]». À part les pages publiées dans son livre aux éditions Xavier Barral et choisies par une amie, l’artiste assure qu’elle ne l’a pas lu avant et qu’elle le découvre en même temps que le public. Elle le fait sans prévenir, et elle lit autant qu’elle veut.
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Le Corps comme Terrain d'Exploration : Au-Delà des Tabous
L'œuvre de Calle est souvent perçue comme une transgression des limites de l'acceptable, une exploration des tabous sociaux et culturels. Elle n'hésite pas à aborder des sujets délicats, tels que la mort, la maladie, la sexualité et la solitude, avec une honnêteté et une vulnérabilité désarmantes.
Zanele Muholi : Une Artiste Engagée dans la Lutte pour la Visibilité et l'Égalité
Refusant de séparer art et activisme, Zanele Muholi célèbre les existences de personnes marginalisées et dénonce les violences racistes et LGBTphobes. Depuis ses débuts, Zanele Muholi met en lumière les quotidiens et les violences subies par les personnes marginalisées, notamment les communautés queers noires en Afrique du Sud, pays d’origine de l’artiste. Se définissant comme un·e « activiste visuel·le », iel a à cœur de raconter son histoire et celles des personnes qui lui ressemblent, loin des récits souillés par l’apartheid, le racisme et la LGBTphobie. Ses portraits, forts et symboliques, sont chargés d’une mission commune : montrer les résistances et les souffrances tout en célébrant les existences et les espoirs d’individus qui œuvrent pour un bien commun.
Le Sang Menstruel comme Symbole de Résistance et de Déconstruction des Normes
Quand Zanele Muholi exposait son propre sang menstruel pour dénoncer, la photo pourrait être banale, prise à hauteur de regard, en direction du sol, sans attribut vestimentaire, décor ni mise en scène. Mais derrière cette apparente simplicité se cachent violences, tabous et débats de société. Entre les pieds de l’artiste, un mouchoir taché de sang menstruel se révèle sous une lumière crue qui transforme l’élément en un objet d’étude réifié. Bien que peu taché, il cristallise toute la colère, la peur et le refus de certain·e·s de regarder dans les yeux ce sang, pourtant naturel. En plus de mettre en lumière ce sang que la plupart ne saurait voir, Zanele Muholi rappelle à travers ce cliché que les menstruations « peuvent également créer de la détresse chez les femmes et les hommes transgenres ainsi que les personnes non binaires », tel que le note la MEP. En immortalisant ainsi son propre sang menstruel, Zanele Muholi ne veut pas mettre sa propre expérience au centre des regards. Iel exhume plutôt, en une image, « la douleur des nombreuses femmes et filles violées dans nos communautés », sachant que l’Afrique du Sud est tristement célèbre pour son taux, un des plus hauts du monde, d’agressions sexuelles par jour (près de 42 300 viols ont eu lieu dans le pays en 2023 selon le World Population Review).
Dévoilement et Tabou : L'Art Face à la Censure
Le tabou et la censure posent ensemble les limites de l’acceptable, du dicible et du descriptible, du représentable. Dans le domaine de l’art vivant et de ce que l’on nomme l’art contemporain - pour regrouper depuis plusieurs décennies les médiums les plus progressistes -, on joue énormément sur le tabou puisqu’une des caractéristiques de cet art est à la fois ou distinctement le spectaculaire (le monumental) mais aussi et surtout le sensationnel (la transgression). Cette « valeur » équivaut à peu près grossièrement au jeu de la carte de la provocation. Nous sommes dans une époque de quête du scandale, de surenchère et d’escalade, jouant sur la fascination inévitable qu’exerce l’interdit. L’art contemporain tendancieux n’entraîne cependant pas franchement la censure qui s’établit théoriquement dans un cadre juridique et légal de plus en plus flou posant au final les limites de la République et de la démocratie, puis fatalement d’un de ses piliers : la liberté d’expression. L’actualité ne cesse de nous donner des exemples, notamment dans le cadre des affaires récentes entre culture européenne et islam, entre ce qui est sacré dans la culture européenne et ce qui est sacré dans les cultures islamiques, de cette limite et d’un impossible (?) dialogue des cultures et des civilisations dans une forme de respect mutuel.
Je pense toujours à cette maxime : « La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres » et à l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme… Sans effort conjoint, ce débat me semble insoluble. Tabous et censure entretiennent un rapport évident de cause à effet. Celui qui transgresse prend un risque sans l’ignorer, qu’il s’agisse d’actualité ou d’art contemporain. Ce qui est insupportable est de voir ici, après tous les combats menés pour conquérir une telle liberté d’expression, tout à coup cet acquis remis en question par l’extérieur, ce que personne ne peut décemment tolérer. Il me semble qu’elle est, ici, sacrée. Le problème de l’appréhension du tabou d’une culture à une autre et au-delà des frontières est aujourd’hui un problème extrêmement délicat. À quel moment une société ou civilisation peut-elle censurer une autre société ou civilisation, lui imposer ses règles ? La censure est-elle toujours à mettre en opposition avec la liberté d’expression ? De quelle censure parle-t-on ? De celle appliquée en France aujourd’hui dans le domaine de l’art contemporain ? Il n’y en a pas. Et pour quel type de transgression ? Iconographique ou celle, sous-jacente et profondément indécente de l’argent et de l’ennui associés à l’inculture qui engendrent souvent des artistes stupéfiants de vide ? En termes iconographiques, je pense à l’exposition Jean Rustin à Créteil en 1982, qui a été censurée suite à une intervention policière, à l’installation de Ko Siu Lan en 2010 à l’Ecole des beaux-arts de Paris censurée par les dirigeants d’alors, enfin à la mise en examen il y a dix ans à Bordeaux des commissaires de l’exposition Présumés innocents pour diffusion d’images violentes et pornographiques. En réalité, dans le domaine de l’art, l’autocensure supplante très souvent la censure. Elle semble inspirée par le climat assez détestable « surprocédurier » et de froissements communautaires revendiqués. Je ne vois pas qui ou ce qui a été interdit d’exposer ces dernières années. Dans le pire des cas, la presse évoque le scandale et soulève un débat, entachant ou non la réputation de l’artiste, celle du décideur qui rend visible l’objet du scandale. Et pour le bien général, lorsque le tabou émerge de l’iconographie, un panneau d’avertissement - « Certaines images peuvent heurter la sensibilité du jeune public» - suffit à régler le problème.
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