Cet article explore les enjeux bioéthiques liés à la modification génétique des embryons, en s'appuyant sur les avancées scientifiques et les débats qu'elles suscitent. Il s'agit du deuxième volet d'une série sur la bioéthique.
L'expérimentation animale : Un terrain de recherche controversé
L'expérimentation animale, bien qu'en perte de vitesse en Occident, reste une pratique courante dans certains pays, notamment en Chine. On estime que 20 millions d'animaux y sont utilisés chaque année par les laboratoires, principalement des rats et des souris, mais aussi des lapins, des chiens et des primates non-humains. Ainsi, la Chine aura été le berceau du premier modèle animal de l'autisme - des macaques crabiers génétiquement modifiés pour exprimer un gène, le MECP2, connu pour intervenir dans l'étiologie de certains troubles du spectre autistique. Des animaux sur lesquels il est possible d'effectuer des tests diagnostiques utilisés chez les humains, en mettre d'autres à l'épreuve avant de les utiliser sur notre espèce ou encore cibler tel ou tel circuit cérébral affecté par les troubles du spectre autistique pour voir si les comportements qui le caractérisent sont susceptibles d'être modifiés, atténués, amendés ou supprimés.
Cette pratique suscite de vives polémiques, notamment concernant le bien-être animal. Des défenseurs de la cause animale ont réussi à intimider des compagnies aériennes pour annuler des vols transportant des singes destinés à la science. Cependant, certains scientifiques estiment que ces recherches sont essentielles pour le développement de traitements médicaux.
Mu-ming Poo affirme : « D'un point de vue médical, cela ne fait aucun doute. En matière de soins et d'environnement, nous suivons à la lettre les normes des instituts américains de la santé ». Il souligne également l'importance de faire comprendre l'importance de ces recherches au public et de montrer que les animaux sont traités de manière humaine.
La Chine : Un terrain fertile pour la recherche génétique ?
La Chine est devenue un acteur majeur dans le domaine de la recherche génétique, notamment en raison de réglementations moins strictes en matière d'éthique médicale. Cette situation attire des scientifiques qui considèrent les contraintes éthiques occidentales comme un frein au développement de leurs recherches.
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Deng Rui précise que « les lignes rouges ne sont pas les mêmes en Chine et en Occident. L'éthique est une question de tradition et de culture, surtout quand il s'agit de la vie humaine. Dans la pensée confucéenne, la vie ne commence qu'après la naissance, c'est à ce moment-là que vous devenez une personne. »
En Chine, il est aujourd'hui interdit de travailler sur des embryons dépassant les 14 jours d'âge, une limite introduite dans le pays en 2003 sur pression des nations occidentales, comme le rappelle le New York Times. Zhai Xiaomei, professeure de médecine et membre du Comité national d'éthique médicale récusant pour sa part la notion d'un fossé éthique entre son pays et l'Occident, y explique combien de nombreux scientifiques chinois « s'opposent aux normes internationales et font valoir des différences culturelles. Une force qui peut parfois se faire puissamment sentir ».
En novembre dernier, la Chine en était à son quatrième essai d'édition génétique embryonnaire grâce au CRISPR-Cas9. Comme le souligne le New Scientist, les laboratoires américains et européens traînent encore des pieds, englués dans des normes bioéthiques radicalement caduques et dans une conception de la concurrence scientifique par trop calquée sur de vieilles lunes belliqueuses.
CRISPR-Cas9 : Une révolution technologique et des questions éthiques
La technique CRISPR-Cas9, découverte en 2012, est une révolution technologique dans le domaine de la biologie moléculaire. Elle permet de cibler n'importe quel gène pour l'« éteindre », l'« allumer », le « corriger » ou l'« améliorer », et ce dans l'ensemble du vivant, végétal et animal, dont l'humain.
En mai, des biologistes chinois ont fait sensation en annonçant avoir, pour la première fois au monde, modifié le patrimoine héréditaire d’embryons humains. Usant d’une nouvelle technique génétique (dite « CRISPR »), ils avaient osé franchir une frontière éthique généralement tenue jusqu’alors pour inviolable. La publication de ces travaux dans une petite revue spécialisée eut un écho dépassant la seule communauté des biologistes et des généticiens.
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Cette technique suscite de nouveaux espoirs thérapeutiques, mais aussi de profondes angoisses éthiques. Elle permettrait de corriger des anomalies génétiques et de prévenir des maladies héréditaires. Cependant, elle soulève des questions fondamentales sur la modification du patrimoine génétique humain et les risques potentiels pour les générations futures.
Le Pr Francis S. Collins, directeur des puissants National Institutes of Health, a déclaré publiquement qu'aucun financement fédéral ne sera, pour des raisons éthiques, accordé à ce type d'expérience. En juin 2014, la généticienne française Emmanuelle Charpentier, co-inventrice de l'outil CRISPR-Cas9, estimait que « cette technique fonctionne si bien et rencontre un tel succès qu'il serait important d'évaluer les aspects éthiques de son utilisation ». A l'inverse, certains qualifient de « légitimes » ce type de recherches. Au Royaume-Uni, le Dr Tony Perry (Université de Bath) a ainsi déclaré à la BBC que ne pas autoriser de telles recherches constituerait une faute éthique.
L'affaire He Jiankui : Un tournant dans l'histoire de la génétique ?
Le 26 novembre restera-t-il gravé comme la date de notre entrée dans l’ère de l’humanité génétiquement modifiée? Celle de l'avènement du transhumanisme triomphant? Profitant du Second International Summit on Human Genome Editing organisé à Hong Kong, He Jiankui, chercheur de la Southern University of Science and Technology de Shenzhen affirmait avoir obtenu la naissance de deux jumelles, « Lulu et Nana », dans le génome desquelles il avait greffé un gène de résistance à l’infection par le VIH.
Cette annonce a suscité une vague d'indignation dans la communauté scientifique internationale. De nombreuses institutions ont condamné ces travaux, les jugeant contraires à l'éthique et aux lois en vigueur.
Zhai Xiaomei, directrice du Centre de bioéthique de l'Académie chinoise des sciences médicales, affirmait qu’elle était contraire à une loi chinoise datant de 2003. « De nombreuses institutions - y compris l’Académie chinoise des sciences, la Commission nationale de la santé et la Société génétique de Chine - ont également déclaré que les travaux du Dr He enfreignaient les règles. Une lettre ouverte signée par 122 scientifiques chinois les a dénoncés, rapporte The Economist.
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Jennifer Doudna, co-découvreuse de la technique Crispr, estime que cette affaire « renforcerait le besoin urgent de confiner l’utilisation des éditions des gènes sur les embryons humains à des dispositifs où un besoin médical non satisfait existe, et où aucune autre approche médicale ne constitue une option viable, ainsi que le recommande l’Académie des sciences américaine ».
Les enjeux éthiques et les limites de la modification génétique
La modification génétique des embryons soulève de nombreuses questions éthiques, notamment :
- La sécurité de la technique : Les risques de mutations non désirées et d'effets à long terme sur la santé des individus modifiés génétiquement sont encore mal connus.
- Le respect de la dignité humaine : La modification du patrimoine génétique humain pourrait être perçue comme une atteinte à la dignité humaine et à l'intégrité de l'espèce.
- L'égalité d'accès : Si la modification génétique devenait une réalité, elle pourrait être accessible uniquement aux personnes les plus riches, creusant ainsi les inégalités sociales.
- Les dérives eugéniques : La modification génétique pourrait être utilisée pour sélectionner des caractéristiques physiques ou intellectuelles, conduisant à une forme d'eugénisme.
Les positions françaises et internationales
En France, les interventions ayant pour but de modifier le génome de la descendance sont proscrites depuis 1994 et la première loi de bioéthique. Le Comité consultatif national d’éthique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) s’inquiète qu’une ligne rouge ait été franchie à l’occasion de cette naissance inédite d’humains génétiquement modifiés, de nature à porter atteinte aux droits fondamentaux et à la dignité de la personne humaine. Pour autant il estime « urgent que se concrétise une gouvernance renforcée à l’échelle mondiale la plus apte à répondre aux évolutions extrêmement rapides de ces technologies ».
La Convention d'Oviedo, ratifiée par la France, énonce les principes fondamentaux applicables aux nouvelles technologies dans le domaine de la biologie humaine et de la médecine.
Cependant, les positions divergent au niveau international. Certains pays interdisent la modification génétique des embryons, tandis que d'autres l'autorisent sous certaines conditions.
L'épigénétique et le don d'ovocytes : Une nouvelle perspective sur la parenté ?
Dans le cadre d’un processus de don d’ovocytes, la femme enceinte porte un enfant engendré à partir de l’ovule d’une donneuse. L’enfant ne partage donc pas le patrimoine génétique de la personne qui le porte et a priori, il n’y a pas de transmission génétique entre eux. Les récentes recherches en épigénétique renouvellent notre compréhension des mécanismes de l’hérédité car elles complexifient nos notions d’interactions entre environnement et génome.
L’épigénétique étudie l’influence du milieu sur l’expression des gènes. Des études montrent en effet l’existence, chez certains mammifères, d’une transmission intergénérationnelle qui relève non seulement des gènes, mais aussi du contexte qui en permet une activation variable selon les individus.
Certaines personnes infertiles retiennent de ces recherches que si une transmission biologique est possible au-delà de l’ADN, alors dans le don d’ovocytes réside un espoir que la mère transmette quelque chose de génétique à l’enfant qu’elle porte.
Vers un débat public éclairé et rigoureux
La modification génétique des embryons est un sujet complexe qui nécessite un débat public éclairé et rigoureux. Il est essentiel d'informer le public sur les enjeux scientifiques, éthiques et sociaux de cette technologie, afin de permettre à chacun de se forger une opinion éclairée.
Comme le souligne le rapport du professeur Pierre Jouannet, « les questions éthiques suscitées par ces technologies incitent à recommander l’ouverture d’une réflexion pluridisciplinaire qui devrait être menée dans le cadre d’un débat plus large ».
La réunion internationale organisée par l’Académie nationale de médecine pourrait marquer le début, en France, du nécessaire débat à venir.
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